LA DIXIESME NOUVELLE
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
Pluseurs aultres haultes et dures adventures ont esté demenées [et] a fin conduictes ou royaume d'Angleterre, dont la recitacion a present de la pluspart ne serviroit pas 4 la continuacion de [ceste] hystoire presente. Neantmains ceste presente hystoire, pour [le] propos continuer, et le nombre de ces histoires accroistre, fera mencion comment ung grand seigneur dudit royaume d’Angleterre entre les mieulx nez, riche, puissant, et conquerant, entre les aultres ses serviteurs avoit parfecte fiance, confidence et amour en ung jeune et gracieux gentil homme de son hostel, pour pluseurs raisons, tant pour sa [IJeauté, diligence, subtilité et prudence, et, pour le bien qu’en lui avoit trouvé, ne luy celoit rien de ses amours ; mesmes par succession de temps, pour mieulx s’entretenir en la grace de son maistre, le dit gentilhomme estoit celuy qui procuroit la pluspart des bonnes adventures qu’en amour il avoit, et ce pour le temps que sondit maïstre encores estoit a marier. Advint certain espace après, que, par le conseil de pluseurs ses parens, amis et bien veillans, monseigneur se marya a une tresbelle, bonne et riche dame, dont pluseurs furent tresjoyeux ; et entre les aultres nostre gentil homme, qui mignon se povoit bien nommer, n’en fut pas le mains contant, sentant en soy que c’estoit le bien et honneur de son maistre, qui le retireroit de pluseurs menues folies, ausquelles espoir trop se donnoit. Si dist ung jour a monseigneur qu’il avoit si tresbelle et bonne dame espousée, car a ceste cause il se sera plus empesché de faire queste ça et la pour luy, comme il avoit de coustume, À quoy monseigneur respondit que pourtant ne se remuoit droit, et, jasoit qu’il soit marié, si n’est il pas pourtant du gracieux service d’Amours osté, mesmes de bien en mieulx s’i veult employer et donner. Son mignon, non content de ce vouloir, luy respondit que sa queste en amours doit estre bien finée, quand amours l'ont party de la nonpareille des aultres, de la plus belle, de la plus sage, de la loyalle et toute bonne. Et quand a luy, face monseigneur ce qu’il luy plaist, mais, de sa part, jour de sa vie a aultre femme parolle ne portera au prejudice de sa maïistresse. « Je ne scay quel prejudice,
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dit le maistre, mais il vous fault trop bien remetre en train mes besoignes a telle, et a telle, et a telle, trop long temps sans pourchaz abandonnées, et ne pensez pas qu’encores ne m'en soit autant que quand je vous en feiz premier parler. — Ha dea! monseigneur, dit le mignon, je ne me scay trop emerveiller de vostre fait. Il faut dire que vous prenez plaisir a abuser femmes, qui par ma foy n’est pas bien fait. Car vous savez mieulx que nul aultre que toutes celles que vous avez cy nommées ne sont pas a comparer en beauté ne aultrement a madame, a qui vous fer[ilez mortel desplaisir s’elle savoit vostre desordonné vouloir. Et, qui plus est, vous ne povez ignorer qu’en ce faisant vous ne damnez vostre ame. — Cesse ton prescher, dit monseïigneur, si va dire ce que je te commende. — Pardonnez moy, monseigneur, dit le mignon, un mot pour tous. J’aymeroie mieulx morir que a mon pourchaz sourdist noise ou debat entre vous et madame, mesmes pour vous la mort eternelle. Si vous prie estre content de moy, s’il vous plaist, car je n’en feray rien plus.» Monseigneur, qui voit son mignon enhurté, pour ce coup plus ne le presse. Mais a chef de piece de trois ou quatre jours, sans faire en rien semblant des parolles precedentes, entre aultres devises a son mignon demande quelle viande il mengoit plus voluntiers. Et il luy respondit que nulle viande tant ne luy plaisoit que pastez d’anguilles. «Saint Jehan, c’est bonne viande, ce dist le maistre, vous n’avez pas mal choisy ». Cela se pass[e], et monseigneur se trait arriere et mande venir vers luy ses maistres d’hostel, auxquelx il charge si cher qu’ilz luy veulent obeir que son mignon ne soit servy d’aultre viande que de pastez d’anguille, pour rien qu’il dye. Et ilz respondent et promectent d’acomplir son commendement, ce qu’ilz feirent tresbien : car, comme le dit mignon fut assis a table pour menger en sa chambre, le propre jour du commendement, ses gens luy apporterent largement de beaulx et gros pastez d’anguilles qu’on leur delivra en la cuisine, dont il fut bien joyeux. Si en menga tout son saoul. Au lendemain pareillement ; et cinq ou six jours ensuyvans, tousjours revenoient ces pastez en jeu, dont il estoit desja tout ennuyé. Si demanda [ledit mignon] a ses gens si on ne servoit leans que defs] pastez. « Ma foy, Monseigneur, dient ilz, on ne vous baïlle autre chose. Trop bien voyons nous servir en sale et aïlleurs d’aultres viandes ; mais pour vous, il n’est memoire que de pastez. » Le mignon, sage et prudent, qui] jamais sans grand cause pour sa bouche ne feroit plainte, passa encores pluseurs jours toujours usant de ces ennuyeux pastez, dont il n’estoit pas bien content. Si s’advisa, ung jour entre les aultres, d’aller disner avec les maistres d’ostel, qui le firent servir comme paravant de pastez d’anguilles. Et quand il vit ce, il se ne peut plus tenir de demander la cause pour quoy on le servoit plus de pastez d’anguilles que les aultres, et s’il estoit pasté. « Par la mort bieul dist il, j'en suis si treshodé que plus n’en puis. Il me semble que je ne voy que pastez. Et pour vous dire, il n’y a point de raison. Vous le m’avez fait trop longuement. 1l y a plus d’un mois que vous me faictes ce tour, dont j’en suys tant maigre que je n’ay force ne puissance ; et ne saroye estre content d’estre ainsi gouverné. » Les maistres d’ostel dirent que vrayement ilz ne faisoient chose que monseigneur
n’eust commendé, et que ce n’estoit pas par eulz. Nostre mignon, plain de pastez, ne porta gueres sa pensée sans la deceler a monseigneur. Et luy demanda a quel propos il l’avoit fait servir si longuement de pastez d’anguilles, et defendu, comme disoient les maistres d’ostel, qu’on ne luy baïllast aultre chose. Et monseigneur, pour response, luy dist : « Ne m’as tu pas dit que la viande qu’en ce monde plus tu ames ce sont pastez d’anguilles ? — Saint Jehan! monseigneur, dist le mignon, oy. — De quoy te plains tu donc? dist monseigneur ; je te fais bailler ce que tu aymes. — Ayme! dit le mignon, il y a maniere. J’ayme tresbien voirement pastez d’anguilles pour une foiz, ou pour deux, ou pour trois, ou de fois 2 aultre, et n’est viande que devant je ne preisse. Mais de dire que tous les jours les voulsisse avoir sans menger aultre chose, par Nostre Dame, non feroye. Il n’est homme qui n’en fut rompu et rebouté : mon estomac en est si traveillé que, tantost qu'il les sent, il a assez disné. Pour Dieu! monseigneur, commendez qu’on me baïlle aultre viande pour recouvrer mon appetit, aultrement je suis homme deffait. — Ha dea, dit monseigneur, et te semble il que je ne soye ennuyé, qui veulx que je me passe de la char de ma femme. Tu peuz penser, par ma foy, que j'en suys aussi saoul que tu es de pastez, et que aussi voluntiers me renouvelleroye d’une aultre, jasoit que point tant ne l’aymasse, que tu feroies d’aultre viande que point tant n’aymes que pastez. Et, pour abreger, tu ne mengeras jamais aultre viande jusques ad ce que tu me serves ainsi que souloyes, et me feras avoir des unes et des aultres, pour moy renouveller, comme tu veulx changer de viande. » Le bon
mignon, quand il entendit ce mystere et la subtille comparaison que mons/eignJeut
a faicte, fut tout confus et se rendit, et promect a son maistre de faire tout ce qu'il voudra affin qu’il soit quitte de ses pastez. Et pour ce point monseigneur, pour changer voire et madame espergnier, au pourchaz du mignon, passa le temps comme il souloit avecques les belles et bonnes. Et nostre mignon fut delivré de ses pastez et a son premier mestier ratellé.
LA XIe NOUVELLE,
MONSEIGNEUR
Ung lasche paillard et recreant jaloux, je ne dy pas coulx, vivent a l'ayse ainsi comme Dieu scet (et) que les entachez de ce mal pevent sentir et les aultres pevent appercevoir et oyr dire, ne savoit a qui recourre ne soy rendre pour trouver garison de sa dolente, miserable et bien pou plaincte maladie. Il faisoit huy ung pelerinage, demain ung aultre, et aussi le plus souvent par ses gens ses devocions et offrandes faisoit faire, tant estoit assoté de sa maison, voire au mains du regard de sa femme, qui miserablement son temps passoit avecques son tres-
maudit mary, le plus suspessonneux hoïgnard que jamais femme accoinstast. Ung jour, comme il pensoit qu’il fait et fait faire pluseurs offrandes a divers sains de paradis, et entre aultres a monseigneur saint Michel, il s’advisa qu’il en feroit une aultre a l’ymage qui est dessoubz ses piez, qui est la representacion d’un deable. Et de fait commenda a ung de ses gens qu'il luy allumast et feist offre d’une grosse chandelle de cyre, en luy priant pour son intencion. Son commendement fut fait et accomply par le varlet, qui luy fist son rapport. « Or ça, dist 1l en soy mesmes, je verray si Dieu ou deable me pourroit garir.» En son accoustumé desplaisir, après ceste nouvelle offrande, se va coucher ce trespaillard jaloux auprès de sa tresbonne femme. Et, jasoit ce qu’il eust en sa teste de sermons largement, si le contraingnit nature qu’elle eust ses droiz, et de fait bien fermement s’endormit. Et, comme il estoit au plus parfont de son somme, celuy a qui ce jour la chandelle avoit fait offrir par vision a luy s’apparut, qui le remercia de l’offerende que nagueres luy envoya, affermant que pieca telle offrande ne luy fut donnée. Dist au surplus qu’il n’avoit pas perdue sa peine, et qu’il obtendroit ce dont il l’avoit requis. Et, comme a l’aultre sembla, en ung doy de sa main ung anel y bouta, disant que, tant que cest anel y fust, jaloux il ne seroit, ne cause aussi jamais venir ne luy pourroit qui de ce le tentast. Après l’esvanuissement de ceste vision, nostre jaloux se reveilla, et si trouva l’un des doiz de sa main bien avant ou derriere de sa femme bouté, dont il et elle furent bien esbahiz. Mais du surplus de la vie au jaloux, de ses afferes et manieres et maintiens, ceste histoire se taist.
LA XIIe NOUVELLE,
PAR
MONSEIGNEUR DE LA ROCHE
Es metes du païs de Hollande, ung fol nagueres s’advisa de faire le pis qu’il pourroit, c’est assavoir se marier ; et, tantost qu'il fut affublé du doulx manteau de mariage, jasoit que alors il fust yver, il fut si fort eschaufé que on ne le savoit tenir. Les nuiz, qui pour ceste saison duroient et neuf et dix heures, n’estoient point assez suffisantes ne d’assez longue durée pour estaindre le tresardent desir qu’il avoit de faire lignée. Et de fait, quelque part qu’il enconstrast sa femme, il l'abbatoit, fust en sa chambre, fust en l’estable ; en quelque lieu que ce fust, tousjours avoit ung assault. Et ne dura pas ceste maniere ung moys ou deux seullement, mais si treslonguement que pas ne le vouldroye escripre, pour l’inconvenient qui sourdre en pourroit si la folie de ce grant ouvrier venoit a la cognoissance de pluseurs femmes. Que vous en diray je plus ? Il en fist tant que la memoire Jamais estaincte ne sera ou dit païs. Et a la vérité, la femme qui nagueres au
bailly d'Amiens se complaignit de son mary pour le tresgrand travail qu’il luy donnoit de semblable cas n’avoit pas si bien matere de soy douloir que ceste cy. Quoy que fust, jasoit que de ceste plaisante peine aucunes foiz se fust tresbien passée, pour obeir comme elle devoit a son mary, jamais ne fut rebourse a l'esperon. Advint ung jour après disner que tresbeau temps faisoit, et que le soleil ses raiz envoyoit et departoit par la terre paincte et brodée de belles fleurs. Si leur print volunté d’aller jouer au bois, eulx deux tant seullement, et si se misrent au chemin. Or ne vous fault il pas celer ce qui sert a l’ystoire. À la foiz que noz bonnes gens eurent ceste devocion, ung laboureur avoit perdu son veau qu'il avoit mis paistre dedans un pré marchissant au dit bois. Lequel il vint veoir et ne le trouva pas, dont il ne fut pas moyennement courroussé, et se mist a la queste, tant par le bois comme es près, terres et places voisines d'environ ; mais il n’en scet trouver nouvelles. Si s’advisa que a l’adventure il s’estoit bouté dedans quelque busson pour paistre, ou dedans aucun fossé herbu, dont il pourroit bien saillir quand il auroit le ventre plain. Et, affin qu’il puisse mieulx veoir et a son aise, sans aller courre ça ne la son veau ou il est, comme il pense il choisist le plus hault arbre et mieulx houssé du bois, et monte dessus. Et quand il se trouve au plus hault de cest arbre, qui toute la terre d’environ descouvroit, il luy est bien advis que son veau est a moitié trouvé. Tantdiz que ce bon laboureur gettoit ses yeulx de tous costés après son veau, veezcy nostre homme et sa femme qui se se boutent ou boys, chantans, jouans, et devisans, et faisans feste, comme font les cueurs gaiz quand ilz se trouvent es plaisans lieux. Et n'est pas merveille si le vouloir luy creut et desir l’enorta d’accoler sa femme en ce lieu si plaisant et propice. Pour executer ce vouloir a sa plaisance et a son beau loisir, tant regarda a dextre et a senestre qu’il apperceut le tresbel arbre dessus lequel estoit le laboureur, dont il ne savoit rien ; et soubz cest arbre il disposa et conclut ses gracieuses armes accomplir. Et quant il fut au lieu, il ne demoura gueres après, la semonce de son desir tenant le lieu de mareschal, qu’il ne mist main a la besoigne, et vous assault sa femme, et la porte par terre ; et car alors il estoit bien degois, et sa femme aussi d'autre part, il la voult voir devant et derriere, et de fait prend sa robe et la luy osta, et en cotte simple la mect. Après il la haussa bien haut malgré elle, comme efforcée. Et n’est pas content de ce, mais, pour le bien veoir a son aise et sa beaulté regarder, la tourne, et sur son gros derriere par trois, par quatre foiz sa rude main il fait descendre ; il la revire d’aultre ; et comme il avoit le derriere regardé, aussi fait il le devant, ce que la bonne simple femme ne veult pour rien consentir ; mesmes avec la grant resistence qu’elle fait, Dieu scet que sa langue n’estoit pas oyseuse! Or l'appelle malgracieux, fol et enragé, a l’autre foiz deshoneste, et tant luy dit que c’est merveille ; mais riens n’y vault. Il est trop plus fort qu’elle, et si a conclu de faire inventoire de tout ce qu’elle 2. Si est force qu’elle obeisse, mieulx aymant, comme sage, le bon plaisir de son mary que ‘par refus son desplaisir. Toute defense du costé d’elle mise arriere, ce vaillant homme va passer temps a ce devant regarder, et, si sans honneur on le peut dire,