‹ Les cent nouvelles nouvelles publiéesChapitre 83 sur 156 · PHILIPE DE SAINT YON · texte numérisé non relu

PHILIPE DE SAINT YON

La chose est si fresche et si nouvellement advenue “dont je veil fournir ma nouvelle, que je n’y puis ne tailler, ne roigner, ne mettre, ne oster. Il est vray que au Quesnoy vint une belle fille nagueres au prevost se complaindre de force et violance en elle perpetrée et commise par le vouloir desordonné d’un jeune compaignon. [Ceste complaincte au prevost faicte, le compaignon] encusé de ce crime fut en l’heure prins et saisi ; et, au dict du commun peuple, ne valoit gueres mieulx que pendu au gibet, ou sans sa teste au vent sur une T06 enmy les champs faire les monstres. La fille, voyant et sentant celuy dont elle se douflJoit emprisonné, poursuyvoit roiddement le prevost qu’il luy en feist justice, et de ce que, oultre son gré et vouloir, violantement et par force on l’a[ voit] deshonorée. Et le prevost, homme discret et sage et en justice tresexpert, fist assembler les hommes et puis manda le prisonnier. Et ainçois qu'il le feist venir devant les hommes desja tout prest pour le juger, s’il confessoit par geheyne ou aultrement l’orrible cas dont il estoit chargé, parla a luy a part, et si le conjura de dire la verité. « Veez cy telle femme, dist il, qui de vous se complaint de force. Est il ainsi ? L’avez vous efforcée ? Gardez que vous diez verité, car, si vous faillez, vous estes moït ; mais si vous dictes vray, on vous fera grace. — Par ma foy, monseigneur le prevost; dist le prisonnier, je ne veil pas nyer ne celer que je ne l’aye pieça requise de son amour. Et de fait, avant hier, après pluseurs parolles, je la ruay sur ung lict pour faire ce que vous savez, et luy levay robe et chemise. Et mon furon, qui jamais n’avoit hanté larrier, ne savoit trouver la douyere de son connin, si ne faisoit qu’aller ça et la ; mais elle, par sa courtoisie, luy dressa le chemin, et a ses propres mains le bouta tout dedans. Je croy trop bien qu’il ne partit pas sans proye, mais qu’il y eust entré a force, par mon serment, non eust. — Est il ainsi? dit le prevost. — Oy, par mon serment, dit le bon compaignon. — Or bien, dist il, nous en ferons tresbien. » Après ces parolles, le prevost se vient mettre en siege pontifical adextré et environné de ses hommes, et le bon compaignon fut mis et assis sur le petit banc ou parquet, ce voyant tout le peuple et celle qui l’accusoit. « Or ça, m’amye, dit le prevost, que demandez vous a ce prisonnier ?

— Monseigneur le prevost, dit elle, je me plains a vous de la force que il m'a violée oultre mon gré et ma volunté, et malgré moy, dont je vous demande justice. — Que respondez vous, mon amy? dit le prevost au prisonnier. — Monseigneur, dist il, je vous ay ja dit comment il en va, et je ne pense pas qu’elle dye au contraire. — Mamie, dit le prevost, regardez bien que vous dictes et que vous faictes de vous plaindre de force. C’est grant chose. Veez cy qu’il dit qu’il ne vous fist oncques force, mesmes avez esté consentant et pou près requerant de ce qu’il a fait. Et qu’il soit vray, vous mesmes adressastes et mistes son furon, qui s’esbatoit a l’entour de vostre duyere, a voz deux mains ou a tout l’une, tout dedens la duyere de vostre connin, laquelle chose il n’eust peu faire sans ceste vostre ayde ; et si vous y eussez tant pou soit resisté, jamais n’en fust venu a bout. Si son furon a fourragé l’ostel, 1l n’en peut maïs, car, des adonc qu’il est par [terrier] ou duyere, il est hors de son chastoy. — Ha! monseigneur le prevost, dist la fille plainctive, comment l’entendez vous ? Il est vray, je ne le veil pas nyer, que voirement je prins son furon et le boutay en ma duyere; mais pour quoy fut ce? Par mon serement, monseigneur, il avoit la teste tant roidde et le museau tant dur, que je sçay tout de vray qu'il m’eust fait ung grant pertus, ou deux ou trois, ou ventre, si je ne l’eusse bien a haste bouté en celuy qui y estoit davantage ; et veez la pourquoy je le feiz. » Pensez qu’il y eust grand risée, après la conclusion de ce proces, de ceulx de la justice et de tous les assistens. Et fut le compaignon delivré, promettant de retourner a ses journées quand sommé en seroit. Et la fille s’en alla bien courroussée qu’on ne pendoit bien en haste et bien hault celuy qui avoit pendu a ses basses fourches. Mais ce courroux, ne sa roidde poursuite, ne dura gueres, car, a ce qu’on me dist, tantost après par bons moyens la paix entre eulx si fut trouvée ; et fut abandonnée au bon compaignon garenne, connin et duyere, toutesfoiz et quantes que chassér y vouldroit. |

LA XXVIe NOUVELLE,

PAR

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