‹ Les cent nouvellesChapitre 110 sur 160 · PAR PIERRE DAVID · texte numérisé non relu

PAR PIERRE DAVID

J'ay très bien scCli que nagueres, en la ville d’Arras, avoit ung bon marchant, auquel il mescheust^ d’avoir femme espousée, qui n'estoit pas des meilb ures du monde; car elle ne tenoit serre, qu’elle peut veoir son coup, et qu’elle trouvast à qui, non plus que une vieille arbalestre Ce bon marchant se donna garde du gouvernement de sa femme; il en fut aussi adverty par aucuns ses plus privez amys et voisins Si se boula en une grant frenesiect bien parfoncie melencolie, dont il ne valut pas mieulx. Puis, * s’advisa qu'il esprouveroit s’il scavoit par aucune bonne façon se nullement il pourroit veoir ce qu’il scait que bien peu luy plaira; c’estoit de veoir venir en son ostel et en son domicilie, devers sa femme, ung ou plusieurs de cculx que on dit qui sont ses lieutenans. Nostre marchant Eaignit ung jour d’aller dehors, et s’embuscha en une chambre de son ostel, dont luy seul avoit la clef. Et veoit de ladicte chambre sus la rue et sus la court, et, par aucuns secretz pertuis et plusieurs trilles ^ regardoit en plusieurs anltVes lieux et chambres de Icans. Tuntost que la bonne femme pensa que son mary estoit dehors, elle fist prestement scavoir à ung de ses amys, qu’il vinsist*

* Mésadvint.

* C'e$t-à-<lire : facile et relâchée, dans ses amours, comme une vieille arbalète; elle ne se donnait pas même le temps de voir son coup et de Juger à qui elle s'adressait.

* Treillis, grillages de fer ou de bois, jalousies.

* Pour vint. -

vers elle; et il y obeyt comme il devoit, car il suivit pié à pié la mescliine* qui l’estoit allé quérir. Le mary, qui, comme dist est, e«toit cachié en sa chambre, vit très bien entnr celuy qui vennit tenir son lieu; mais il ne dist mot, Cîir il veult veoir plus av.tnt, s’il peut. Quant l’amoureux fut leans, la dame le mena par la main, tout devisant en sa chambre, et serra * i’huys; et se commencèrent à baiser et à accoler, et faire la plus grant chiere de jamais; et la bonne damoiselle, de despouiller sa robbe, et soy mettre en cotte simple; et bon compaignon, de la prendre à bons bras de corps, et faire ce pour quoy il estoit venu. Et tout cc vcoil à l’oeil le povre mary, par une petite treille, pensez s'il estait à son aise; mesmes il estoit si près d'eulx, qu’il entendoit pleinement tout ce qu'ilz disoient. Quant les armes ® d’entre la bonne feratne et son serviteur furent achevées, ilz se misdrent sus une couche qui estoit en la chambre, et se commencent à deviser de plusieurs choses. Et, comme le serviteur regardoit sa dame qui tant belle estoit que merveilles, il la commence à rebaiser, et dist, en cela faisant : « M’amye, à qui est ceste belle bouche? — C’est à vous, mon amy, dist>elle.

^ — Et je vous en mercye, dist-il. Et ces beaulx yeulx? — A vous aussi, dist-elle. — Lt ce beau telin qui est si bien tiTiussé, n’est-il pas de mon compte? dist-il. — Oùy, par ma foy, mon amy, dist-elle, et non à aultre. » Il met après la main au ventre et à son devant, où il n^y avoit que redire, si luy demanda : < Â qui est ceCy, m’amye?

Il ne le fault jà demander, dist-elle, on scait bien que tout est vostre. » 11 vint après getter la màin «ur le gros derrière d’elle, et luy demanda, en soubriant : « A qui est cecy? — Il est à mon mary, dist-elle; c'est sa part, mais tout le demeurant est vostre. — Et vraiement, dist-il, je vous en remercie beaucoup. Je ne me dois pas

* Servante, messagère d’amour,'

» Perma. ^

* ExploiU amourenx.

plaindre, vous m’avez très bien party *; et aussi, d’aultro costé, par ma foy, pensez que je suis tout entier vostre. — Je le scay bien, » dist-elle. Et, après ces beaux dons et «ITres qu’ilz fiient l’ung à l'aultre, ilz recommencèrent leurs armes de plus belle. Et, ce fait, le gentil serviteur p;irtit de leans, et le po^re mary, qui tout avoit veii et ouy, tant courroucé qu’il n'en povoit plus, enraigeoit tout vif; toutesfoys, pour mieulx faire, il avala ceste première, et, à lendemain, fiat très bien son personnaige, faisant semblant qu’il venoit de dehors. Et, quant vint sur le point du disner, il dist à sa femme, qu'il vouloit avoir dimenche prouchain son pere, sa mere, telz et telz de ses parens et cousins; et qu’elle face garnison de vivres, et qu'ilz soient bien aises à ce jour. Elle se chargea de ce faim, et luy, de les inviter. Ce dimenche vint, et le disner fut prest, et tous ceulx qui mandez y furent comparurent, et print chascun place comme leur oste l’ordonnoit, qui estoit debout, et sa femme aussi, lesquelz servirent le premier mez. Quant le premier mez fut assis*, i'oste qui avoit secrètement fait faire une robbe pour sa femme, de gros bureau de gris*, et, à l’endroit du derrière, avoit fait mettre une bonne piece d'escarlate> en maniéré d’ung tasseau si dist à sa femme : f Venez jusques en la chambre! » Il se met devant *, et elle le suyt. Quant ils y furent, il luy fist despouiller sa robbe et va prendre celle du bureau dessusdict et luy dist: « Or vestez ceste robbe? » Elle la regarde et veoit qu’elle est de gros bureau; si en est toute esbahye et ne scait penser qu'il fault à son mary, ne ponrquoy il la veult ainsi habiller : « Et à quel propos me

’ Partagé.

* Posé sur la table.

* Bure, grosse étoffe de laine grise, qui .servait à faire le.s vêlements des pauvres et la robe des moine.s.

* Biminulifde tas; pièce carrée.

* Il marche devant elle.

voulez-vous ainsi housser ‘ ! dist-elle. — Ne vous chaille, dist-il,,je vueil que la vestez. — Ma foy, dist-elle, je n’en tiens compte, je ne la vestiray jamais. Faictes-vous du fol? Vous voulez bien faire furrer les gens de vous et de inoy encores devant tant de monde? — 11 n’y a ne fol, ne saige, dist-il; vous la vestirez. — Au moins, dist-elle, que je saiche poiirquoy vous le faictes. — Vous le seaurez cy après. » Pour abregier, force fut qu’elle endossast ceste robbc, qui estoit bien estrange à regarder. Et, en ce point*, fut amenée à la table, où la pluspart de ses parens et ninys estoient. Mais pensez qu’ilz furent bien esbabys de la veoir ainsi habillée; et croyez qu’elle estoit bien honteuse, et, se la force eust esté sienne, elle ne feust pas là venue. Droit là avoit assez, qui demandoient que signifioit cest habillement? Et le mary respondit qu’ilz pensassent tous de faire bonne chiere, et que après disncr ilz le scauroient. Mais vous devez scavoir que la povre femme, houssée du bureau, ne mangea chose qui bien luy fist; et luy jugeoit le cueur, que le mislere de sa housseure luy feroit ennuy. Et encores eust-elle esté trop plus troublée, s’elle oust sceu du tasseau d’escarlate, mais nenny. Le disner se passa, et fut la table ostée, les grâces dictes, et tout cha.scun debout. Lors le mary se met avant et commence à dire : « Vous telz et telz, qui cy estes, s'il vous plaist, je vous diray en brief lu cause pourquoy je vous ay icy assemblez, et pourquoy j’ay vestu ma femme de cest habillement. Il est vray que jà pieça j’ay esté adverty que vostre parente, qui cy est, me gardoit très mal la loyaulté qu'elle me promist en la main du prestre; toutesfoys, quelque chose que l’on m’ait dit, je ne l’ay pas cmi de legier, mais moy-mesmee . l’ay voulu esprouver; et qu’il soit vray, il n’y a que six

' Vêtir, habiller. Le vêtement ample des hommes se'nommait souvent housse, que nous appelons blouse aujourd’hui.

En cet état.

jours que je faigny d’aller dehors, et m’erabuschay en ma chambre là hault. Je n’y euz gueres esté que vccy venir ung tel, que ma femme mena tantost en sa chambre où ilz firent ce que mieulx leur pleust. Entre les aultres devises, l’homme luy demanda, de sa bouche, de ses yeulx, de ses mains, de son tetin, de son ventre, de son devant et de ses cuisses, à qui tout ce baigaige estoit. Et elle respondit ; A vous, mon amy. Et quant vint à son derrière, il luy dist : El à qui est cecy, m'amye ? — A mon mary! dist-elle. Lors, pource que je l’ay trouvée telle, je l’ay ainsi habillée : elle a dit que d’elle il n’y a mien que le derrière, si l’ay houssée, comme il appartient à mon estât; le demeurant ay-je houssé de vesteure qui est deue à femme desloyale et deshonnourée, car elle est telle : pour ce, je la vous rends. » La compaignie fut bien esbahye d’ouyr ce propos, et la povre femme bien honteuse. Mais toutesfoys, quoy que feust, oneques puis avec son mary ne se trouva, ains deshonnourée et reprouchée entre ses aniys depuis demeura.

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