LA X* NOUVELLE
PAR U0RSEI6NEDR DE LA BOCHE
PLUSIEURS hauites, diverses, dures, et merveilleuses adventures ont esté souvent menées et è lin conduittes ou
• Il faut sous-entendre; Cette expression proverbiale
revient plusieurs fois dans les Cent Nouteliei nouvelle»; vo;. la lu*. * Mauvaise, malheureuse, maudite.
’ Faute; du latin citlpa.
royaulme d'Angleterre, dont la recitacion à présent ne serviroit pas à la continuation de ceste présente histoire, rfeantinoins, ceste présente histoire, pour ce propos cmtinucr, et le nombre de ces histoires acroistre, fera inen> cion comment ung bien grant seigneur du royaulme d’Angleterre, entre les mieulx fortunez riche, puissant et conquérant, lequel entre les aultres de sas serviteurs avoit parfaicte confiance, confidence et amour à ung jeune, gracieux gentil homme de son hostel, pour plusieurs raisons, tant par sa loyaulté, diligence, subtilité et prudence ; et, pour le bien que en luy avoit trouvé, ne luy celoit pas riens de ses amours. Mesmes, par succesion de temps, tant fist ledit gracieux gentil homme, par son habileté envers ledit seigneur son inaistrc, qu'il fut tellement en sa grâce, que tous les parfais secrets et adventures de ses amours, me.smement les affaires, ambassades et diligences, menoit et conduisoit; et ce, pour le temps que sondit maistre estoit encores à marier. Advint certaine espace après, que, par le conseil de plusieurs de ses parens, amis et bien vueillans, Monseigneur se maria à une très belle, noble, bonne et riche dame, dont plusieurs furent très joyeux; et, entre les autres, n<^tre gentil homme, qui mignon ' se peut bien nommer, ne fut pas moins joyeux, disant en soy que c'estoit le bien et honneur de son maistre, et qu'il se retireroit, à ceste occasion , de plusieurs menues folies d’amour qu'il rai8oit,auxqudlles ledit mignon trop se donnoit d'espoir. Si dist ung jour à Monseigneür, qu’il estoit très joyeux de luy, pouree qu'il avoit si très belle et bonne dame espousée, car, à ceste cause, plus ne seroit empeschié de faire qneste çà ne là pour luy, comme il avoit coustume. Â quoy Moa- . sei^eur respondit que, ce nonobstant, n'entendoit pas du
* Ce mot éiAftdès lors en usage dans le sens de de compUâ-
sant;i\ fat employé, avec la même acception, sons le règne de Henri III , pour désigner les compagnons de débauche de (» prince. Dans cette nouvelle, mignon est synonyme de eourtitr i'amevr, maqnertau.
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tout amours abandonner : et jà soit ce qu il fusl marié, si n’esloit-il pas pourtant du gracieux service d'amours osté, mais de bien en raieulx s’y vouloit emploier. Son mignon, non content de ce vouloir, luy respondit que sa questc en amours devroit estre bien ünce‘, quant Amours l’ont party » delà nonpareille, de la plus belle, de la plus saige, de la plus loyale et bonne par dessus toutes les aultres : « Faictes, dist-il. Monseigneur, tout «e qu’il vous plaira, car, de ma part, à aultre femme jamais parolle ne portemy, au préjudice de ma maislresse. Je ne scay quel préjudice, dist le maistre; mais il vous fault trop bien remettre en train d’aller à telle et ù telle. Et ne pense/ pas que encores d’elles ne m’en soit autant, que quant vous en parlay premier. — Ha dca I Monseigneur, dist le mignon, il faut dire que vous prenez plaisir d’abuser femmes, laquelle chose n’est pas bien fait ; car vous scavez bien que toutes celles que in avez icy nommées ne sont pas à comparer en beaulté, ne aultrement à ma dame, à qui vous feriez mortel desplaisir, selle scavoit vostre desbonneste vouloir. Et, qui plus est, vous ne povez ignorer qu’en ce faisant vous ne damnez vostre ame. — - Cesse ton preschier, dist Monseigneur, et va faire ce que je commande. — Pardonnez-moy, Monseigneur, dit le mignon; j’aymeroye mieulx mourir que par inoy sourdist noise entre ma dame et vous; si vous prie que soyez content de moy, car certes je n’en feray plus. » Monseigneur, qui voit son mignon en son opinion aheurté*, pour ce coup plus ne le pressa. Mais, certaine piece*, comme de trois ou quatre jours, sans faire en rien semblant des parolles precedentes, entre aultres devises à son mignon, demanda quelle viande il mangoit plus voulentiers ? Et il luy respondit que nulle viande tant no lui plaisoit que pastez
« Pour finie, terminée.
* Nanti, donné en partage.
* Obstiné, entêté.
* Certain temps après.
«i'anguille. c Saint Jehan! c'est bonne viande, distle maistre; vous n'avez pas mal cboisy. » Cela se passe, et Monseigneur se trait arriéré * et mande vers luy venir ses maistrcs d'ostel, ausquelz il encbargea, si chier qu'ilz le vouloyent obeyr, que son mignon ne fust scrvy d'aultres choses que de pastez d'anguilles, pour riens qu'il die*. Et ilz respondirent, promettans d'acomplir son commandement. Ce qu'ilz Grent très bien, car, comme ledit mignon fut assis à table pour mangier en sa chambre, le propre jour du commandement, ses gens luy apportèrent largement de beauk et gros pastez d’anguilles, qu’on leur délivra en la cuisine; dont il fut bien joyeux. Si en mangea tout son saoul. A lendemain, pareillement; cinq ou .six jours ensuivans, tousjours ramenoient des pastez en jeu, dont il estoit desja tout ennuyé. Si demanda ledit mignon à ses gens, se on ne servoit leans que ces pastez? « Ma foy. Monseigneur, dirent-ilz, on ne vous baille aultre chose. Trop bien voyons-nous servir en sale et ailleurs aultre viande, mais, pour vous, il n'est mémoire que de pastez. » Le mignon, .saige et prudent, qui jamais sans grant cause pour sa bouche ne faisoit plainte, passa encores plusieurs jours, usant de ces ennuyeux pastez, dont il ■ n' estoit pas bien content. Si s'advisa, un jour entre les aul- Ircs, d'aller disner avec les maistres d’ostel, qui le Grent servir comme paravant de pastez d'anguilles. Et quant il vit ce, il ne se peut plus tenir de demander la cause. pourquoy on le servoit plus de pastez d’anguilles, que les aultres, et s’il estoit pasté : « Par la mort bieu, dist-il, j'en suis si hourdé ^ que plus n'en puis; il me semble que je ne vois que pastez. Et, pour vous dire, il n'y a point de raison, vous la m'avez faicte trop longue il y a jà plus
. ' S’en va, SC retire.
* Quoi qu’il pût dire.
® Bourré.
* Locution proverbiale qui équivaut à celle-ci : Vous abusez de la permission.
d’ung mois que vous me faictes ce tour, dont je suis tant maigre, que je n'ay force ne puissance; si ne scauroie cstre content d'estre ainsi gouverné. » Les inaistres d'ostet luy dirent que vrayement ilz ne faisoient chose que lionseigneur n'eust commandé, et que ce n'esloit pas eulx. Nostre mignon, plain de pastez, ne porta gueres sa pensée, sans la descouvrir à Monseigneur; et luy demanda à quel propos il l'avoit fait servir si longuement de pastez d'anguille, et deffendu, comme disoient les inaistres d'ostcl, que on ne luy baillast aultre chose ? Et Monseigneur, pour response, lui dist: • Ne m’as-tu pas dit que la viande que en ce monde tu plus aymes, ce sont pastez d'anguilles? — Par saint Jehan! ouy, Monseigneur, dist le mignon. — Et pourquoy doneques te plains-tu maintenant, dist Monseigneur, si je te fais bailler ce que tu uyines ? — Ce que j’ayme, dit le mignon, il y a maniéré : J’ayme voirement très bien pastez d’anguilles pour une fois, ou pour deux, ou pour trois, ou de fois à aultre; et n'est viande que devant je prinse. Mais de dire que tousjours les voulsisse avoir, sans mangier a'iltre chose, par Nostre Dame! non feroye. Il n’est homme qui n’en feust rompu et rebouté; mon estomac en est si travaillé, que, tantost qu’il les sent, il a assez disné. Pour Dieu ! Monseigneur, commandez qu’on me baille aultre viande, pour recouvrer mon appétit; aultrement, je suis homme perdu. — Ha dea, dist Monseigneur, et te semble-il que je ne soye*, qui veulx que je ne me passe de la chair de ma femme ? Tu peuz penser, par ma foy, que j’en suis aussi saoul*, que tu es de pastez, et que aussi voulentiers me renouvelleroye, jà soit ce que point tant ne l'ay masse, que tu ferais d’aultre viande, qui pourhint n’aymes que pas tez. Et, pour tout abréger, tu ne mengeras jamais d’aultre viande jusques à ce que me serves ainsi que sou-
< 0'e«t-à' (lire : que je ne sois perdu comme toi.
* Rassasié.
lois*; et me feras avoir des unes et des aultres, pour moy renouveler, comme tu veuix changier de. viandes. » Le mignon, quant il entent le mistere ci la suhtille comparaison que son maistre luy baille, fut tout confuz et se rendit, promettant à son maistre de faire tout ce qull vouldra pour cstre quitte de ses pastez, voire ambassades et diligences comme par avant. Et, par ce point. Monseigneur, voire et pour Madame espargnier, ainsi que povons penser, au pourchas* du mignon, passa le temps avec les belles et bonnes filles; et nostre mignon fut délivré de ses pastez, et à son premier mestier reattelé et restably.