‹ Les cent nouvellesChapitre 93 sur 160 · PAR CARON · texte numérisé non relu

PAR CARON

N’a gueres que ung gentil homme, demeurant à Bruges, tant et si longuement se trouva en la compaignie d’une belle fille, qu’il luyfist le ventre leveu*. Et droit au coup * qu’elle s’en apparceust et donna garde, Monseigneur *

< Toucher, émouvoir.

* Qu'il l’engrossa.

* Tout aussitôt.

* l'hilippe le Bon, duc de Bourgogne, ou bien son fils, Charles le Téméraire, qui était un des conteurs de la cour de Geuappe.

fig| une assemblée de gens d’armes ; si fat force à noslre sèntilhomme de l’abandonner et avec les aultres aller ou

service de mondit seigneur, ce que de bon cueiir et bien ilfist. Mais, avant son partement, il fist garnison et pourveance ‘ de parrains et marraines et de nourrice, pour son enfant advenir, logea la mere avecques de bonnes gens, luy laissa de l’argent et leur recommanda. Et quant au mieulx qu’il sceust et le plus brief qu’il peust, ces choses furent bien disposées, il ordonna son partement et print congiéde sadame, et, au plaisir de Dieu, promis! de tantost retourner. Pensez que s’elle n'eust jamais plorc, ne s’en tenist-elle pas à ceste heure, puis qu'elle veoit d’elle eslongier celuy, en ce monde, dont la presence plus luy plaist. Pour abregier, tant luy despleust ce dolent départir, que oneques mot ne sceust dire, tant empeschoient sa doulce langue les larmes sourdandes du parfond de son • cueur. Au fort, elle s’appaisa, quant elle vist qu’aultre chose estre n’en povoit. Et quant vint environ ung mois après le partement de son amy, désir luy eschauffa le cueur et si luy vint ramentevoir les plaisans pas.setemps qu’elle souloit avoir, dont la très dure et très mauldictc , absence de son amy, helas ! l’avoit privé. Le Dieu d’amours, qui n’est jamais oyseux, luy mist en bouche et en termes les hauUz biens, les nobles vertus, et la très grande beaulté d’ung marchant, son voisin, qui plusieurs fois, avant et depuis le departement de son amy, luy avoit présenté la bataille * ; et conclure lui fist, que s’il retourne plus à sa queste, qu’il ne s’en yra pas escondit; mesmes,. si la voyoit es rues, elle tiendra telles et si bonnes manières, qu’il entendra bien qu’elle en veult à luy. Or vint- ' il si bien, qu’à lendemain de ceste conclusion, à la première oeuvre *, Amours envoya nostre marchant devers ia paciente, et luy présenta, comme aultrefois, chiens et

* Provision. * . •

* L'avait sollicité d’amour.

* On pourrait lire heure.

oyseaulx, son corps, ses biens, el ccut mille choses, que ces abateurs de femmes scaivent tout courant et par cueur. 11 ne fut pas escondit, car s'il avoit bonne voulenté de combatre et faire armes, elle n'avoit pas moins de désir de luy fournir de tout ce qu’il vouldra. Et durant que nostre gentil homme fournit et acomplist au bon marchant tout ce dont la requist ; et se plus eust osé demander, elle estoit preste de l'acomplir, et trouva en luy tant de bonne chevalerie, de proesse et de vertu, qu’elle oublia de tous points son amy par amours, qui à ceste heure gueres ne s'en doubtoit. Beaucoup pleust au bon marchant la courtoisie de sa nouvelle dame ; et tant furent conjoinctes les Toulentez, désirs, et pensées de luy et d'elle, qu'il* n’avoient pour eulx deux que un seul cueur. Si se pensèrent que, pour se bien logier et à leur aise, il soufiiroit bien d'ung ostel pour leurs deux : si troussa ung soir nostre gouge ses bagues avec elle *, et en l'ostel du marchant s'en alla, en abandonnant le premier son amy, son oste, son ostessc, et foison d'aultres gens de bien, auxquels il l'avoit recommandée. Et elle ne fut pas si folle, quant elle se vit bien logée, qu'elle ne dist incontinent à son marchant, qu’elle se sentoit grosse, qui en fut très joyeux, cuidant bien que ce futde ses oeuvres. Au chief de sept mois, ou environ, nostre gouge list’ung beau lilz, dont le pere adoptif s’acointa * grandement et de la mere aussi. Advint certaine espace après, que le bon gentil homme retourna de la guerre et vint à Bruges, et au plus tost qu'il peust bonnestement, print son chemin vers le logis où il laissa sa dame. Et luy, venu leans, la demauda à ceulx qui en prindrent la charge de la penser ®, garder et ayder en sa gesine *. « Comment ? dirent ilz. Esse-ce que vous en scavez ? Et n'avez-vous pas

* Emporta avec elle tout ce qu'elle possédait. *

* Se (tassionna, s'attacha. ^

’ Héberger, soigner, traiter.

*• En ses couches.

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LES CEKT NOUVELLES NOUVLLLBS. 147

eu les lettres qui vous furent escriptes? — Nenny, par ma foy, dist-il. Et quelle chose y a-il ? — Quelle chose ! saincte Marie ! dirent-ilz. Nostre Dame ! c'est bien raison que on le vous die. Vous nefeustcs pas party d'ung mois après, qu'elle ne troussast pignes et miroim*; et s'en alla bouter cy devant en l'ostel d'ung tel marchant, qui la tient à fer et à clou. Et, de fait, elle a porté un beau iilz et a geu ^ leans. Et l'a fait le marchant chrestiermer et si le tient à sien. — Saint Jehan I vecy aultre chose de nouveau ! distle bon gentil homme; mais, au fort, puis qu'elle est telle, au dyablc soit-elle ! Je suis content que le marchant l'ayt et la tienne; maie, quant est do l'enfant, je suis seur qu'il est mien, si le vueil ravoir. > Et sur ce mot, part et s'en va heurter bien rudement à l'huys du marchant. De bonne adventure, sa dame, qui fut, vint à ce heurt, qui ouvre l'huys, comme toute de leans qu’elle estoit. Quant elle vit son amy oublié et qu'il congneust aussi, chascun fust esbahy. Non pourtant; luy demanda, dont elle venoit en ce lieu ? Et elle respondit que Fortune l’y avoit amenée. « Fortune? dist-il, et Fortune vous y tienne; mais je meil ravoir mon enfant; vostre maislre aura la vache, mais j’auray le veau. Or le me rendez bien tost, car je le vueil ravoir, quoy qu'il en advienuc. — Uelas ! ce dist la gouge» que 4*^4 B|>on hmame? Je seroye desfaicle car il cuide, cepüinem^ qu'il soit sien. — Il ne m’en chault, dist l'autre, die ce qu'il vouldra, mais il n'aura pas ce qui est mien. lia ! mon amy, je vous requier que vous laissiez et baillez cest entant icy à mon marchant, et vous me ferez grant plaisir et à luy aussi. Et par Dieu, se vous l’aviez veu, vous ne seriez jà pressé de l'avoir : c'est ung lait et ort garson tout rongneux et contrefait. — Dea, dist l’autre, tel qu’il est, il est

I ,f;nlevât, emporllt ses peignes et ses miroirs.

t gst accouchée ; geu est le participe de gésir.

s Baptiser. *

» Perdue.

mien, et si le vueil reavoir. — Et parlez bas, pour Dieu, ce dit la gouge, et vous appaisez, je vous en supplie, et vous plaise céans laisser cest enfant, et je vous prometz, se ainsi le faictes, de vous donner le premier enfant que jamais j'auray. » Le gentil homme, à ces motz, jà soit qu'il fust courroucé, ne se peut tenir de soubrire, et, sans plus dire, de sa bonne dame se partit, ne jamais ne redemanda ledit enfant. Et cncores le nourrist celuy, qui la incre engranga * en l’absence de nostredit gentil homme.

LA XXIIP NOUVELLE

PAR MONSEIGNEOR DE COMHESURAU

N’a gueres qu’en la ville de Mons, en Haynault, un procureur de la Cour dudit Mons, assez sur aage et jà ancien, entre ses aultres clercz avoit ung très beau filz et gentil compaignon, duquel sa femme, à certaine espace de temps, s’enamoura très fort; et très bien luy sembloit qu’il estoit mieuli taillé de faire la besoigne, que n’estoit son mary. Et, affin qu’elle esprouvast se son cuider • estoit vray, elle conclud en soy-mesmes qu’elle tiendra telz termes, que, s’il n’est plus beste que ung asne, il se donra’ tantost garde qu’elle en vcult à luy. Pour excecuter ce désir, cestc vaillant femme, jeune et fresebe, et en bon point/ venoit souvent et menu coustre* et filer auprès

' Mit en grange, recueillit. *

* Sa pensée, sa croyance. «

^ Pour donnera, par contraction.

* Pour courfrc.

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de ce clerc; et devisoit à luy de cent mille besoignes, dont la pluspnrt tousjours en fin sur amours retournoient. Et, devant ces devises, elle n'oublia pas de le servir d’atibadcs* assez largement : une fois le butoit du coude en escripvant; une autre fois, luy gettoit des pierrettes, tint qu'il broulloit ce qu'il fnisoit, et luy failloit recommencer. Ung aultre jour, recommençoit ceste feste et luy ostoit papier et parchemin, tant qu’il fuilloit qu'il cessast l’oeuvre, dont il estoit très mal content, doubtant le courroux de son maistre. Quelque semblant que la maistresse long temps luy eust monstre, qui tiroit fort au train de derrière, si luy avoient jeunesse et crainte les yeulx si bandez qu’en rien il ne s’a|)ercevoit du bien qu’on luy vouloit; ncantmoins, en la fin, il appcrceut qu'il estoit bien en grâce. El ne demoura gueres après ceste deliberacion, que, le procureur estant hors de rostel,sa femme vint au clerc bailler l’assault qu’elle avoit de coustume, voire trop plus aigre et plus fort que nulles fois de devant, tant de ruer, tant de bouter, de parler : mesmes, pour le plus empesebier et bailler destourbier**, elle respandit, sur buffet, sur papier, sur robe, son cornet à l’encre. Et nostre clerc, plus congnoissant et inieulx voyant que cy dessiis, saillit sur picz et assault sa maistresse et lu reboute arriéré de luy, priant qu'elle le laissas! escripre. Et elle, qui demandoit estre assaillie et combalre, ne laissa pas pourtant l’emprinse * encommencée. « Scavez-vous, que iuj a dit le clerc, ma damoiselle *, c'est force que je achevé l'escript que j’ay encommencé? Si vous requier

■ Agaceries.

* Lui donner de l'embarras, le troubler.

» Entrepris»^.

* Les bourgeoises mariées ne recevaient jamais la qualification de madame, qui appartenait aux femmes nobles, mais seulement celle de madamouelle. Cet usage a continué jusqu'à la fin du règne de Louis XIV, comme on le voit par la Satire du chevalier de Nisart, sur les femmes bourgeoises qui se font appeler Madame (I.a Haye, 1712, in-8*).

que vous me laissez paisible, ou, par la mort bieu, je vous livreray caslille'. — Et que me feriez-vous, beau sire? dist-elle ; la moe * ? — Nenny, par Dieu ! — Et quoy donc? — Quoy? — Voire quoy? — Pour ce, dist-il, que vous avez respandu mon cornet à l’encre, et avez brouillé mon escripture, je vous pourray bien brouiller vostre parchemin ; et, affin que faulte d’encre ne m’erupesebe d’escripre, j’en pourray bien pescher en vostre cornet. —

Par ma foy, dist-elle, vous en estes bien l’homme, et croiez que j’en ay grant paour ! — Je ne say quel homme, dist le clerc, mais je suis tel que, se vous vous y esbatez plus, vous passerez par là. Et, de fait, vecy une roye * que je vous fais, et par Dieu, se vous la passez, tant peu que çe soit, se je vous faulx*, je vueil qu’on me tue! — Et par ma foy, dist-elle, je ne vous en crains, et si passeray la roye, et puis verray que vous ferez. > Et disant ces parolles, marcha là dru <>, faisant le petit sault, oultre la roye, bien avant. Et le bon clerc la prent aux grifz^, sans plus enquerre, et sur son banc la rue. Et créez qu’il la pugnit bien, car, s’elle l’avoit broullié, il ne luy en fist pas moins, mais ce fut en aultre façon, car elle le brouilla par dehors et à descouvert, et il la brouilla à couvert et par dedans. Or est-il vray que là présent y estoit ung jeune enfant de environ deux ans, fils de leans. Il ne fault pas demander s’après ces premières armes de la maistresse et du clerc, il y eut plusieurs secretz remonstrez à moins de parolles que les premières. Il ne vous fault pas celer aussi i|ue, peu de jours après ce.cte adventure, ledit petit cn-

' BaUiille, assaut. ,

* Pour moue.

’ Pour raie.

* Si je vous manque. ^

^ Aussitôt ; Les éditions gothiques portent la dareau, que nous

.r.ons cliangé, comme inintelligible. Peut-être faudrait-)! lire : la drue, la gaillarde.

* Pour griffes.

fant ou comptoir estant où nostre clerc escripvoit, le procureur et maistre de leans survint; et marche avant, pour tirer vers son clerc, pour regarder qu’il escripvoit, ou pour espoir d’aultre chose; et, comme il approucha la roye, que son clerc avoil faicte pour sa femme, qui cncorcs n’estoit pas effacée, son filz lui erye et dit : f Mon pere, gardez bien que vous ne passez ceste roye, car nostre clerc vous abatroit et houspilleroit ainsi qu’il flst nagueres ma mere. » Le procureur, ouyantson filz, et regardant la roye, si ne sceust que penser, car il se souvint que folz, yvres et enfans ont de coustume de vérité dire, mais non pourtant il n’en fist pour ceste heure nul semblant; et n’est encorcs point venu à ma congnoissance, se il différa la chose ou par ignorance ou par double d'esclandre, etc.

LA XXIY* NOUVELLE

PAU MOKSF.IGNECR DE FIENNES

JA SOIT ce que ès nouvelles dessusdictes les noms de ceulx et celles à qui elles ont touchié ou touchent, ne soient mis et escripts, si me donne appétit * grantvouloir de nommer, en ma petite râtelée *, le conte Vualeran, en son temps, conte de saint Pol, et appelé le beau conte^. Entre autres seigneuries, il estoit seigneur d’ung villaige

' I>ésir.

* * .Narration.

^ Vaieran de Luxembourg, 111* du nom, comte do Saint-Pol ou Saint-Paul, connétable de France, un des plus célèbres partisans du duc de Bourgogne, Jean-sans-Peur; il mourut en 1415.

lü'2 LES CEHT KOUVELLES NOUVELLES.

en la chastellenie du Lâsle, nommée Yrelenchem, près dudit Lisle environ d'une lieue ^ Ce gentil conte, de sa bonne et doulce nature, estoit et fut tout son temps amoureux, Oultre l'enseigne, il sceust, au rapport d’aucuns ses serviteurs, qui en ce cas le servoieut, que audit V'nlenchein avoit une très belle fille, gente de corps et en bon point. Il ne fut pas si paresseux, que, assez tost après cette nouvelle, il ne se trouvast en ce villaige. Et firent tant lesditz serviteurs, que les yeulx de leur maistre confcrmercDt de tous pointz leur rapport touchant la dicte fille : < Or ça qu'est-il de faire ? dist lors le gentil conte ; c’est que je parle à elle entre nous deux seulement, et ne me chault qu'il me couste. » L’ung de ses serviteurs, docteur en son mestier, lui dist: « Monseigneur, pour vostre honneur et celuy de la fille aussi, il me semble que mieulx vault que je luy descouvre l’embusche de vostre voulcnté ; et selon lu response, j’auray advis de parler et poursuyvre. » Comme l’aultre dit, il fut fuit*; car il vint devers la belle fille et très courtoisement la salua. Et elle, qui n'estoit pas moins saige, ne bonne que belle, courtoisement luy rendit son salut. Pour abregier, après plusieurs parolles d'acointances, le bon macqucrcau va faire une grant promisse ^ touchant lesbiens et les honneurs que son maistre lui vouloit : et, de fait, su à elle ne tenoit, elle seroit cause d’enrichir et honnourcr tout son lignaige. La bonne fille entendit tanto.‘^t quelle heure il estoit Si fist sa response telle qu'elle estoit, c’est assavoir belle et bonne ; car, au regard de monseigneur le conte, elle estoit celle, son honneur saulve, qui luy vouldroit obeyr, craindre et servir en toutes choses; mais qui la vouldroit requérir contre son honneur qu’elle tenoit aussi chier que sa vie, elle estoit celle

' Aujounl'iiui Vcrlin,;hem, à »ix kilomètres do Lille. *

’ l'rélude, exorde.

^ Ei|>!'CSsion proverbiale ; comprit ce dont il .s’agissait.

* qui ne le congnoissoit et pour qui elle feroit non plus que le cinge pour les mauvais Qui fut esbahy et courrouce, celte response ouye, ce fut nostre va-luy-dire • qui s’en revient devers son inaistre, à-lout ce qu’il avoit de poisson *, car à chair avoit-il failly. Il ne faut pas demander SC le conte fut mal content, quant il sceust la très fiere et dure response de celle dont il desiroit l’acoinlance et joyssance , et autant ou plus que nulle du monde. Tantost après si va dire : « Or avant laissons-Ia ih pour cesle fois ; il m’en souviendra, quant elle cuidera qu’il soit oublié. » 11 se partit de là tantost après, et n’y retourna que les six sepinaines ne fussent passées; et quant il revint, ce fut si très secrètement, que nulle nouvelle n'en fut, tant simplement et en tapinaige * s’y trouva. Il fit tant par ses espies ®, qu’il sceust que nostre belle fille soyoit ® de l'erbe au coing d’ung bois, asseulée'^ de toutes gèns; il fut bien joyeux, et, tout housé encores qu’il estoit, se met au chemin devers elle, en la compaignie tic ses espies. Et quant il fut près de ce qu’il qiieroil, il leur donna congié, et fist tant, qu’il se trouva auprfss de sa dame, sans ce qu’elle en sceust nouvelle, sinon quant elle le vit. S’elle fut esprinse et esbahye de se veoir saisie et tenue de monseigneur le conte, ce ne fut pas merveilles; mesmes elle en changea couleur, mua stunblant *, et à bien peu en perdit la parolle, car elle scavoit par renommée, qu’il estoit périlleux et noyseux® entre femmes. « Ha dca ! ma dainoiselle, dist lors le

> Celte phrase est tout à Tait incompréhensible; nous la croyons alféréo.

Maquereau, messager.

^ Locution proverbiale signifiant désappointé.

t En tapinois, eu cachette.

" Pour espions.

® Counait, sciait.

^ ’ Éloignée, séparée.

* Changea do visage.

" nang<-reux et entieprenanl.

gentil conte, qui se trouva saisy, vous estes h merveilles flen^ ! On ne vous peut avoir sans siégé. Or pensez bien de vous defendre, car vous estes venue à la bataille ; et, avant que deinoy partez, vous en ferez, à mon vouloir et tout à ma devise *, des peines et travaulx qne j'ay soufferts et endurez tout pour l’amour de vous. — Hclas, Monseigneur, ce dit la jeune fille toute esbahye et surprinse qu’elle estoit, je vous crye mercy ! Se j’ay dit ou fait chose qui vous dcsplaise, vueillez-le-moy pardonner, combien que je ne pense avoir dit ne fait chose dont me doyez » scavoir mal gré! Je ne scay, moy, qu’on vous a raporté ; ou m’a requis»*, en vostre nom, de deshonneur; je n’y ay point adjousté de foy, car je vous tien si vertueux, que pour riens ne vouldriez deshonnourer une vostre simple subgcctc, comme je suis, mais lu vouldriez bien garder. — Ostez ce procès, dist Monseigneur, et soyez seure qne vous ne m’eschapperez. Je vous ay fait monstrer le bien que je vous vueil et ce pourquoy je envoyay devers vous. » Et, sans plus dire, la trousse et prent entre ses bras, et dessus ung peu d’herbe mise en ung las qu’elle avoit assemblée, soudainement la coucha et fort roide l’acolla. Et vistement faisoient toutes ses préparatoires d’accomplir le désir qu’il avoit de pieça. La jeune fille, qui se veoit en ce dangicr et sur le point de perdre ce qu’en ce monde plus chier tenoit, s’advisa d’ung bon tour et dist : * lia ! Monseigneur, je me rens à vous ! Je feray ce qu’il vous plaira, sans nul reffus ne contredit; soyez plus content de prendre de moy ce qu’en vouldriez, par mon accord et voulenté, qne par force et malgré moy; voz parolles et vostre vouloir desordonné soient accomplis ! — Da dea, dist Monseigneur, que vous m’eschappiez, non ferez. Que voulez-vous dire? — Je voüs requier, dist-elle, puis qu’il faut que vous obéisse, que vous me

' A ma volonté. v -.'it

* Doriez. •*

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fuictes Geste honneur, que je no soyc souillie ‘ de vos houséauls, qui sont gras et ors, et vous suffise du surplus. — Et comment en pourroye-je faire? ce dist Monseigneur?-^ Je les vous osteray, ce dist-elle, très bien, s’il vous plaist, car, par ma foy, je n’auroye cueur ne couraige de vous faire bonne chiere avec ces paillars * houseaulx. — C'est pen de chose des houseaulx, ce dist Monseigneur ; mais non pourtant, puisqu'il vous plaist, ilz seront ostez. » Et alors il abandonna sa prinse, et s'assit dessus l'herbe, et tend sa jambe ; et la belle fille luy osta l’esperon et puis luy tire l’ung de ses houseaulx, qui bien estrois estoient. Et quant il fut environ k moityé, à quoy faire elle eust moult de peine, pour ce que tout à propos le tira de mauvais biays, elle part et s'en va tant que piez la peuvent porter, aidez et soutenus de bon vouloir; et là laissa le gentil conte, et ne fina ^ de courre, tant qu'elle fut en l’ostel de son pere. Le bon seigneur, qui se trouva ainsi deceu, si enrageoit et plus n'en povoit ; et qui à ceste heure l'eust veu rire, jamais n'eust eu les fiebvres A quelque meschief que ce fut, sc mist sur piez, cuidant, par marcliier sur son houseau, l'oster de sa jambe, mais c’est pour néant : il estoit trop estroit ; si n’y trouva aultreremede, que de retourner vers ses gens, de sa bonne adventure. 11 ne fut pas loing allé, que tost ne trouvast ses bons disciples, snr le bord d'ung fossé qui l'attcndoient; qu'ilz ne sceurent que penser, quant ilz le veirent ainsi atourné Il leur conta tout son cas et se fist rehouser ®. Et qui l’oyoit, celle qui l’a trompé ne seroit pas seurement en ce monde, tant luy cuide et veult bien faire de desplaisir. Mais, quelque vouloir qu'il eust

.< Pour touillée, salie.

* Pleins de fumier el de poussière.

> ,\e cessa.

* C'est-à-dire : qu’il u'avaii garde de rire eu ce moment-là.

* Arrangé.

® üeboUer.

pour lors et tant mal content qu'il feust pour ung temps, toutesfois quant il fut ung peu refroidy, tout son courroux fut converty en cordiale amour. Et qu'il soit vray, depuis, à son pourchas cl à ses cliiers coustz et despens, il la lit marier très richement et bien, à la contemplacion seulement de la franchise et loyaulté qu’en elle avoit trouvé, dont il eut la vraye congnoissance pur le reffus icy dessus compté.

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