‹ Les cercles de Paris, 1828-1864Chapitre 56 sur 69 · PROSPÉRITÉ - LE BACCARAT · texte numérisé non relu

PROSPÉRITÉ - LE BACCARAT

L'année 1863 ouvre l'ère de prospérité. Les réceptions sont nombreuses ; le cercle est à la mode ; on y vient régulièrement , et les représentations y attirent une société d'élite qui constitue un public véritablement hors ligqe ; c'est un salon dans toute l'acception du mot , et ce n'est pas l'un des côtés les moins intéressants de cette réunion, qui ne proscrit pas absolument l'élément féminin, qui ajoute un grand charme à toutes ces fêtes.

On a beaucoup parlé du jeu du cercle. Il a pris, à un certain moment , un développement regrettable, surtout pour un milieu comme celui qui compote la réunion; il y a là des artistes, des sociétaires vivant dans des conditions modestes, qui peuvent, par un instant d'entraînement, compromettre tout leur avenir, ta baccarat a donc fait des victimes.

On conçoit facilement que je n'ignore rien des partics célèbres qui se sont jouées rue de Choiseul, mais je ne révélerai rien absolument dans cet ordre

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d'idées. L'état de choses n'est plus, du reste, le même aujourd'hui.

La partie la plus pittoresque est , à coup sûr, c*»lle des artistes : à côté de la table où les fiches représentent des louis, se joue lemistron à un franc, où il se dépense, en une soirée, l'esprit de dix vaudevillistes; toutes les cartes y prennent un nom pittoresque, et l'étranger le moins réfractaire à la fantaisie ne comprendrait absolument rien à ce langage bizarre, à ces interjections singulières.

Parfois les grands joueurs, ad milieu des émotions d'une partie sérieuse, jettent un œil d'envie sur ces aimables fous , qui sont -les sages et qui prennent pour prétexte à leur gaieté le jeu le moins inoffensif.

Les soirées Sont souvent d'une franche animation ; nul programme n'est arrêté d'avance, et c'est l'humeur du moment qui préside aux divertissement*. La morgue et le collet-monté n'ont rien à voir en tout ceci. Sans compter les parties de ballon, on à vu, àlTnion artistique, des hommes de grand nain, officiers de la Légion d'honneur, essayer de tenir en équilibre des cornets de papier sur le bout du nez. Un jeune diplomate, ingénieux écrivain qui a fourni des documents au Livre Bleu, y a fait la roue, aux applaudissements de la galerie, pendant

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qu'un peintre, qui fut blond et qui est bien fâché de ne plus l'être, ce qui ne lui enlève ni sa jeunesse ni sa verve... amoureuse (pas un mot de plus!), essayait avec un sérieux imperturbable de se tenir, sans balancier, assis sur le goulot d'une bouteille et la jambe tendue reposant sur une autre.

N'allez pas croire que tous les soirs on se livre aux tours de force, rue de Choiseul, non 1 mais ces petites indiscrétions ont pour but de peindre le côté bon enfant de l'institution: c'est, pour un homme jeune, ou pour les artistes qui travaillent tout le jour, le plus agréable des cercles.

La pose en est bannie, la plus grande camaraderie y règne et la plus complète liberté. Comme le cercle compte des hommes distingués dans toutes les branches, il n'est pas rare d'y assister aux conversations les plus substantielles. Souvent aussi les musiciens, réunis sans prétention autour du piano, jouent des choses inédites, pendant que ceux qui Suivent passionnément les revues s'absorbent dans la lecture.

On arrive généralement au cercle assez tard, et les salons sont presque déserts jusqu'à onze heures et demie ; ceux-là seuls qui y ont dîné restent un instant après le café, et vont dans le monde pour

revenir à la sortie des théâtres. C'est à oe moment que le cercle prend toute son animation. Comme il y a là des hommes lancés dans la vie mondaine à grandes guides, on n'ignore rien des secrets de coulisse ; Tes artistes apportent les cancans d'atelier et les discussions esthétiques ; les quelques littérateurs qui y sont, le côté littéraire. Tout cet ensemble constitue une conversation variée, brillante, spirituelle. La moyenne des sociétaires, gens rangés qui veulent donner au travail les heures matinales du lendemain, s'échappent vers une heure. Quelques-uns restent jusqu'à deux heures ; enfin les derniers, retenus par le jeu, voient lever l'aurore. Cest l'heure virginale où 1rs huîtres s'impatientent et demandent à être mangée?.

Les heures matinales de l'hiver sont précieuses pour les artistes; aussi le clan des peintres prend-il. rarement part à ces petites débauches.

Aujourd'hui, après quelques tergiversations, le cercle est entré dans une voie de prospérité définitive : il a sa raison d'être, il a son caractère spécial et ne saurait quitter la voie dans laquelle il marche, puisque ces tendances seules assurent son existence et, je dois le dire, la supériorité morale de son but.

En effet, le Jockey et le cercle de la rue Royale, les deux seuls cercles auxquels on pourrait à la rigueur assimiler l'Union artistique, suffisent et au delà aux relations sociales des Jeunes-Paris ; le cercle dont nous nous occupons serait donc une superfétation s'il s'affirmait dans le sens sérieux ou dans l'abandon des tendances artistiques.

Quant à ce côté jeune, vivant, cet élément de gaieté, de bonne humeur, et cette camaraderie charmante qui régnent à. l'Union artistique, qu'om les entretienne comme le feu ' sacré , c'est encore un des heureux caractères du cercle, qui peut-être aura cet immense résultat de nous délivrer de certains ridicules échantillons d'hommes du monde, ~ gens haut cravatés, qui prennent la roideur pour la distinction, le vide pour la profondeur.

L'Union artistique réalise pour nous un immense progrès. Si nous en parlons au point de vue de l'art pour l'art, nous souhaitons que le niveau social du cercle ne soit pas abaissé davantage : le libéralisme est poussé assez loin. — Quelques graves contestations, qui ont failli récemment porter le dissentiment dans le comité, ont signalé un péril. — Le cas en litige était un cas exceptionnel, et ce n'est pas de là que vient le danger.

Le danger fait des reports et vend à prime ; il a assez bon air, assez bonne façon (en y regardant toutefois d'un peu loin), mais il professe une morale détestable et n'a certes rien à voir avec une honorable corporation de financiers et d'agents de change dont il prend volontiers le nom. •

L'Union artistique aura son action, nous n'en doutofts pas, sur les tendances actuelles ; ce cercle est presque le seul dont on puisse dire : il a un but et ce but n'est pas égoïste.

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FEU LE CERCLE ARTISTIQUE A PROPOS DE L'iJKION ARTISTIQUE

Le cercle de l'Union artistique aurait pu reconnaître pour son ancêtre un cejcje fondé rue Drouot, il y a six ans, par une société d'artistes et de gens du monde, et qui n'a vécu que trois années.

Les mêmes principes avaient présidé à sa fonda* tion; on rêvait le même idéal, on se proposait le même but ; mais les fondateurs du cercle dés Arts, en artistes farouches, avaient pensé que l'élément mondain ne devait pas les absorber, et le but n'était réalisable qu'avec cette fusion des . gens du monde et des artistes. Organisé d'une façoamodeste, mais comptant parmi ses sociétaires les plus beaux noms de la jeune école, la réunion de la rue Drouot avait un grand attrait pour nous; il régnait dans ces salons un sans-façon charmant qu'on doit retrouver au cercle de l'Union artistique, et la fusion d'idées s'y effectuait d'une façon salutaire : le peintre, à la suite d'une conversation avec un sculpteur, visitait son atelier ; le musicien s'initiait aux autres

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branches des arts libéraux; l'architecte, que les peintres regardent toujours comme un notaire égaré sous les sacrés portiques, empruntait à l'un son côté pittoresque, à l'autre son entente de l'aspect monumental, et les bienfaits de cette communion d'idées étaient réels et palpables.

Ce premier cercle était institué en vue d'une classe moyenne d'artistes qui vivent de la vie d'atelier, bénédictins courbés le jour sur leur œuvre, le soir fatigués de ces débauches intellectuelles et cherchant un lieu de repos où ils peuvent encore s'occupa d'art le cigare aux lèvres, sans la contrainte du salon. Ce cercle modeste avait résolu l'insoluble problème de donner un diner confortable pour la modiqfle somme de deux francs cinquante, et tons les jours, à dix heures et demie, une vingtaine de peintres, sculpteurs, musiciens, littérateurs et gens du monde se retrouvaient réunis. Jamais le nombre des convives ne s'augmenta, tant l'artiste est réfraotaire à l'habitude.

La soirée s'y écoulait de la façon la plus pittoresque; une salle était spécialement réservée au dessin: les crayons, les fusins et les albums étaient là sur la table, et sans prétention, sans pose, on se prenait à illustrer de croquis les pages blanches, pour le seul plaisir de laisser courir ses doigts sur un vélin

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immaculé. Galetti, un peintre italien, homme d'esprit, qui, si Ton en croit la chronique, serait mort il y a deux ans noyé dans le Tibre, avait exécuté la charge dessinée de tous les membres du cercle; quelques-uns de ces dessins, aujourd'hui dispersés, seraient curieux pour l'histoire ft l'art au içôme titre que le carton exécuté par M. Giraud aux soirées du comte de Nieuwerkerke.

Les concerts du cercle eurent quelque retentissement; les plus grandes cantatrices, les chanteurs le plus à la mode, les instrumentistes hors ligne s'y firent entendre, et comme on était enti£ artistes, il arriva bien souvent que madame Gueymard-Lauters, après avoir chanté un morceau des Huguenots annoncé dans le programme, s'asseyait sans façon au piano et disait quelques mélodies de Schubert, entraînée pu cet auditoire sympathique. De jeunes compositeurs y firent entendre pour la première fois leurs œuvres; des sociétaires de la Comédie française y lurent des vers de Hugo. Souvent encore, le soir, au coin du feu, Horace Vernet, roulant entre ses doigts ses cigarettes de Latakié, racontait les anecdotes de sa jeunesse, pendant que, dans un autre salon, Corot le poète racontait comment, le matin, dans une clairière des bois de Ville-d'Àvray, il avait surpris des faunes poursuivant des nymphe?.

La hasard rassemble les artistes et constitue, pour ainsi dire, d'une façon régulière, ces soirées charmantes où chacun donne ce ►qu'il a, sans la préoccupation du public, avec un laisser-aller qu'il ne peut se permettre qu'en face d'un auditoire dont il ne doute pas. Les exemples en sont nombreux encore aujourd'hui, d'autres datent d'hier : la Mère Saguet, — le Divan, — Bougifal, — la Joyeuse pauvreté, — le café la Rochefoucauld, — le café Fleuras. Mais quand on veut forcer le hasard et qu'on fait de ces réunions spontanées des institutions assermentées, on se heurte presque toujours aux brutalités de la vie pratique. Le jour du sinistre, deux membres de l'assemblée cherchent un atelier paisible ou une salle peu fréquentée ; le lendemain» un troisième les y vient rejoindre ; un mois après, les mêmes saillies, la même esthétique, le même esprit, la même jeunesse, la même insouciance, les mêmes nuages de fumée bleufttre et les mêmes paradoxes ont trouvé un nouvel abri.

Le œrcle de la rue Drouot fut donc forcé de se dissoudre, malgré les efforts et les sacrifices de son président, M. liégnier, % un amateur éclairé qui avait entrepris la tûche d'assurer son existence. Il resta prouvé une fois de plus que de telles réunions, sans l'élément des gens du monde, est chose impossible, car s'il y eût eu quelques chances de réussite, elles

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étaient toutes en faveur du cercle des Arts, qui comptait parmi ses membres presque tous fes artistes de talent de ce temps-ci. On citait paqni les adhérents : Alexandre Dumas fils, Henry Murger, Palizzi, Lambert Thiboust, Corot, Daubigny, Français, Gérôme, Hamon, et toute une phalange de jeunes artistes alors inconnus, et presque tous arrivés aujourd'hui; la musique, outre quelques jeunes compositeurs qui depuis ont fait preuve de talent, était représentée par les instrumentistes de Torchestre de l'Opéra, qui se faisaient les organisateurs des concerts.

Les soirées étaient pittoresques, les passe-temps les plus excentriques étaient acceptés, et, les jours de belle humeur, la BrocherénrC... n'était pas regardée comme un jeu haïssable : on voyait un auteur dramatique célèbre se tenir en équilibre sur le goulot d'une bouteille et faire le génie de la Bastille pendant que le peintre des grâces montrait ses biceps à des musiciens très-maigres.

Qu etes-vous devenues, 6 mes jeunes années?...

Le peintre Galetti est le véritable inventeur de ces charges do troupier qui devinrent si célèbres. Le fusilier lireday, — Il y a z-un miasme, — La hroii de yrammaire, — Il a permuté, et tant d'au-

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très scènes militaires ont été créées et composées dans son atelier. Galetti était la charge incarnée, il y rêvait nuit et jour; une fois le germe trouvé et le mot entendu, il l'encadrait dans un dialogue dont il soignait les détails comme un littérateur de profession ; il était servi par Tun des organes les plus propres au comique, le don inné de contrefaire les accents les plus singuliers, une impassibilité féroce et un geste brisé et maladroit dont Lassagne et Dupais donnent une idée juste. Il joignait à tant d'agréments ijne assez jolie voix, qu'il employait volontiers à dire ces chansons que Murger rapportait de la campagne , que Luminais, Baudit et Guérard entendaient dans les veillées lorsqu'ils allaient faire leurs études dans les hameaux de la Bretagne.

# La légende de Galetti serait curieuse à coup sûr,

moins peut-être que celle de son ami Carcano, qui était venu s'installer à Chatou, ruiné par la confiscation de ses biens par les Autrichiens, et qui vivait de sa pêche, habitant une mansarde où il conviait à dîner Al boni, Meissonnier, Emile Augier et Morelli.

Galetti était la pierre angulaire des divertissements pittoresques du cercle; les jours de belle humeur il se formait un orchestre composé d'un sculpteur de grand talent (il a envoyé cette année au Salon ï Enfant au nid), qui exécutait un solo de

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hautbois sur la pipe; le peintre H..., qui, cette année, a envoyé de Rome un excellent paysage, imitait le tambour de basque ; M. P..., un homme du monde, musicien d'avenir, faisait le violoncelle. Une autre récréation habituelle, qui manquait rarement son effet, était le duo italien. Pastichant avec une vérité incroyable les formules connues des opéras de l'école italienne, deux artistes doués de belles voix, mais exagérant à dessein les effets, se donnaient la réplique dans la langue du si, et terminaient ordinairement par Tinévitable Félicita! des épilhalames de la rue Monsigny.

Un des amateurs de tableaux les plus célèbres de ce temps-ci, peintre de talent, le baron de P..., terminait parfois la soirée, à la demande générale, par un genre d'exercice dans lequel il ne reconnaissait point de rivaux : il imitait lejanard dans toutqp les crises de son existence, il exprimait la joie, Je bienêtre, le bonheur paternel, la douleur, l'effroi, etc. : ce voyageur forcené avait pris ce cri du palmipède pour cri de ralliement. Qu'on le rencontrât au bord de la Seine, aux rives de Croissy ou au pied des pyramides d'Egypte, dans les landes de Qascogne, où il a peint de si belles toiles, ou à l'Ile de Philoô, son puisque je retrouve un amisijldêle s'exhalait en un coua! coual plein d'émotion.

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Le jeu du cercle était assez caractéristique pour qu'on en parle avec quelques détails. Kn jeunes gens rangés, les membres do la commission qui présidaient à nos destinées avaient introduit dans nos règlements cette clause librement acceptée :

« Les enjeux ne devront pas dépasser cinquante centimes. »

Les considérants qui avaient guidé nos législateurs étaient de diverse nature : ils voulaient éviter ces sinistres qui, un jour ou l'autre, sont la mort des cercles, et ménager les faibles ressources des sociétaires; des enjeux plus élevés auraient évidemment développé le jeu du cercle et fait dégénérer l'institution. Au lieu de se retirer paisiblement vers minuit ou une heure du matin, on eût vu quelques membres assiéger les tables jusqu'à l'aurore : c'en était fait du travail et de la paix du cœur.

Quelques artistes mondains — ■ toujours les mêmes — occupaient la table de whist; d'autres, habitués au misli sans faron du café se réunissaient autour dune table de trente et un qu'on apj>elait la table du Mistron. Cette partie, qui se jouait entre artistes, hommes d'esprit, fantaisistes pleins de verve qui se sentaient là chez eux, avait un cachet tout particulier. Les saillies, les mots heureux, les

interjections bizarres , les cris les plus singuliers partaient de là en un feu roulant et ralliaient la galerie. Le valet de trèfle y prenait le nom A'Atkanase. <iUn Lindor parmi mes paillasses f s'écriait le peintre P.. . — Trente et un! s'exclamait le compositeur G. . . — Elle est bonne ! répondait une voix, je n'ai que dix. » A ce mot : Elle est bonne! une voix sourde ajoutait : « Bonne d'enfant — tassin — bal — daquin — campoix — verts — moulu — panar — ricot — quelicot — cupidon — zelle — de moulin à vent, » etc., etc.

Si, pendant ce temps-là, une voix partie de la salle de billard faisait entendre le cri : « Nous sommes manche à manche ! » on ne manquait jamais d'ajouter: « Manche — à balai — comme un pou — parapet — en l'air — d'opéra — bouffon — du Pindare — chitecture — halle au blé, » etc., etc. C'était le triomphe de la scie, et tant de fantaisie n'empêchait pas qu'au salon de lecture quelques esprits sérieux s'absorbassent dans la lecture de la Revue des Deux Mondes ou dans une discussion artistique ou littéraire.

Parfois encore, mais rarement cependant, on transgressait le règlement et on organisait un lansquenet ou une bouillotte; mais le résultat n'était jamais bien meurtrier.

Comme tous les cercles, celui des Arts eut ses personnages légendaires : l'un des plus fantastiques dont les membres aient conservé le souvenir, est l'un des propriétaires du célèbre vin de l'Ermitage, un amateur sérieux qui possède de magnifiques tableaux de maîtres, qu'il a le tort d'entasser les uns sur les autres dans une galerie abandonnée depuis des années.

(Je Mécène, ancien avocat, résidant à Tain, département de la Drôme, apprenant qu'il s'était formé à Paris un cercle d'artistes, envoya son adhésion accompagnée d'une caisse de bouteilles de son cru célèbre ; quelques dindes monumentales, confortablement suivies de truffes de provenance authenthique, compilaient cet envoi, faible expression, disait-il, de sa sympathie pour notre institution.

rue correspondance s'engagea entre le membre honoraire et les membres effectifs, et l'un des artistes fut chargé d'être l'interprète de ses collègues. Chacun, en savourant les exquises volailles copieusement arrosées des vins exquis envoyés par M. B..., s'était fait en imagination un portrait du généreux vigneron; de là, pour des artistes, à dessiner les traits évoqués il n'y avait qu'un pas, l'album du cercle s'enrichit donc du portrait de celui que nous appelions notre bienfaiteur; sa tnce probable fut dessinée

de profil, de trois quarts, à pied, achevai, en voiture, en wagon. Chacun avait retracé le vigneron suivant les traits que son imagination lui prêtait, mais presque tous les types se résumaient en un idéal de propriétaire, à l'œil lin, à la face opulenli», colorée des feux de son merveilleux ermitage ; ses cheveux étaient blancs, mais il était plein de vie et de force, quelque peu rabelaisien, la lèvre lippue, lecou apoplectique, franc du collier, spirituel, vivant, un méridional hanté sur un Bourguignon. Un des portraits les plus célèbres était dû au crayon spirituel de l'excellent peintre Tabar. Galetti en avait fait des aquarelles, Villevieille avait dessiné sa maison, abritée de pampres, au haut d'un coteau,

le Rhône coulait au pied des vignes Et les truffes

arrivaient toujours avec des lettres de quatre pages et des toasts à porter à la première réunion.

L'ancien avocat, qui avait déserté le barreau pour cultiver la vigne de ses pères et vivre comme le sage du poëte Horace, avait engagé correspondance avec un certain nombre d'entre nous; il employait les loisirs de la vie de province à rédiger de longues missives pleines d'esprit et de fantaisie ; ses lettres accusaient une volubilité d'idées qui donnait la plus sérieuse envie de le connaître. Un jour, enfin, un délégué du cercle, qui partait pour l'Italie, eut mission d'aller frapper à la porte du vigneron, qui

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nous accablait de présents. Il traversa la petite ville de Tain, arriva sur le bord du RhAne, devant le pont qui réunit Tournon à la ville, et sonna à la porte d'une maison basse, triste et sombre.

Un grand homme pftle, ascétique, au teint d'ivoire, à la face émaciée, portant une longue barbe noire, un Garibaldi mélancolique et résigné, vint lui ouvrir.

Adieu les roses et les pampres, la verte vieillesse et les allures rabelaisiennes , la robuste encolure et la bonhomie joyeuse qu'avaient créés nos crayons! Rabelais était un ascMe, le Mécène bon vivant et plantureux dégénérait en humanitaire ! Nous nous attendions h trouver un épicurien pansu, et nous avions en face de nous un Jean Journet millionnaire.

Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas ! — nous ne voulions pas reconnaître, dans l'homme qui nous recevait sous son toit, celui dont notre imagination traçait depuis deux années un portrait fantaisiste ; notre hôte, h son tour, refusa obstiné* ment de reconnaître en nous le signataire des lettres écrites depuis si longtemps. Il était impossible, disait le vigneron, de moins révéler dans les longues confidences et les épanchements par cour-

rier son côté plastique ; c'était à coup sûr une mystification ; le correspondant signataire d'une liasse de lettres qu'on nous montra soigneusement classées devait être un homme de quarante ans, trèsposé, assez blasé sur toutes choses, professant une philosophie résignée, incapable d'enthousiasme et de verve, au moins blond, peutrètre un peu grisonnant ; et nous représentions alors, en nos vertes années de jeunesse, un gaillard de vingt-cinq ans, très-alerte, montrant ses dents à tout propos, trèsamoureux du rire et des franches lippées, ennemi de toute mélancolie, ivre de voyages et d'aventures, et brun comme un Marocain.

Malgré l'indécision du vigneron, nous fûmes le bienvenu chez lui, on y vida, aux arts et anx artistes, de précieuses fioles couvertes, depuis 1834, des dépôts calcaires des inondations du Rhône ; on retourna les tableaux de maîtres enfouis dans la galerie. De l'ermitage de vingt ans, des peintures dorées par un rayon de soleil, de l'air, des coteaux, de vastes horizons, c'est le paradis des artistes. On s'était connu à dix heures du matin, à dix heures du soir, attablés dans le salon des ancêtres devant de beaux portraits de magistrats peints par Largillière, le verre en main, on jurait de mourir l'un pour l'autre; nous ne voulions plus nous quitter. Le paquebot nous attendait à Marseille; le vigneron

fit sa malle, et nous partîmes pour la Cannebière, où nous attendait une autre surprise.

Au lieu de descendre à l'auberge, on nous reçut dans un hôtel confortable dont les murs étaient criblés de tableaux , les caves pleines de vins précieux, la tout couvert de poussière depuis des années ; un hôtel de la Belle au bois dormant, où tout était resté à l'abandon depuis longtemps. Quelques heures après, nous visitions encore, aux environs de Marseille, un vaste château, dont le parc abandonné semblait une forêt vierge ; c'était un marquis de Carabas que le propriétaire de l'Krniitage ; là encore des tableaux : des Paul Hril, des l)olci, des Ostade , des Polembourg , des magots , des déesses qui n'avaient pas reçu depuis dix ans les hommages des mortels.

Il fallait se quitter, le paquebot était sous vapeur, c'était presque un roman, avec un peu d'imagination c'était une aventure. Le vigneron avait une fille qui nous avait suivi ; ce n'était pas assez de nous accompagner à bord, on loua un canot pour nous suivre jusqu'en pleine mer. Peu persuadés de notre identité, mais enchantés l'un de l'autre, il fallut montrer mon passe-port pour prouver que j'étais bien moi-même.

Une heure après, à l'arrière du navire, la lorgnette à la main, nous distinguions encore nos amis qui agitaient leurs mouchoirs. Un peu plus tard les ailes d'un goéland suffisaient à nous, cacher la petite barque. — Qui sait, là était peutêtre le bonheur I

L'été, les artistes vont aux champs, les uns à Marlotte et à Barbizon.

Les peintres de Barbizon, Quelle drôle de barbe y-z-ont !

Les autres en Bretagne, aux Vaux de Cernay,. à Villefranche, dans le Limousin 'où même h Bougival.

A Bougival chez Souvent, Qu'il tous en souvienne, Il faut aller, et souvent Il faut qu'on revienne.

Au retour, il faut payer la carte ; le vide s'est fait dans le cercle, on a butiné pendant toute l.t

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belle saison ; mais la liberté coûte cher ; deux étés suffirent pour prouver qu'une réunion régulière , composée seulement d'artistes, est presque une utopie ; bref, il fallut se dissoudre, de nobles étrangers, amateurs sérieux, dont les membres du cercle des Arts conserveront religieusement le souvenir, s'ils ne sont pas des ingrats, tirent quelques sacrifices; ils avaient associé leur nom à la fondation, ils voulurent quo ce petit cercle fût enterré convenablement. — Soyez bénis, nobles étrangers t

La nouvelle du sinistre nous arriva à, Casteiiidardo, juste le jour où nous assistions à la déroute, entre doux marches forcées ; nous écrivîmes une oraison funèbre, le cercle des Arts fut une bonne institution, c'est là que nous avons rencontré ceux qui sont devenus nos amis les plus chers; la vie intellectuelle y était tempérée parles saines récréations du ntlstron et la salutaire gymnastique de la broche en tHe; on n'y disait que

dans une douce proportion du mal de son voisin, on finissait par trouver du talent à ceux qui n'en avaient pas, mais qui y suppléaient par un excellent caractère; on y voyait des gens convaincus, débris étranges d'un autre Age, qui écrivaient des opuscules. —

CHINTRKriL, — Sa VlK, — >S>N ŒlVRK.

C'est dans cette fusion des arts libéraux que les

peintres ont appris à considérer les architectes comme des hommes et à reconnaître qu'on peut être graveur sur cuivre sans manquer aux lois de la bienséance. Bien d'autres préjugés ont disparu dans cette communion permanente des artistes de la jeune école. Si un membre de l'Institut peut désormais circuler sans péril entre les rangs pressés des artistes contemporains, c'est au cercle des Arts qu'on le doit.

Les membres de cette association n'auraient jamais dit un mot plus haut que l'autre à l'honorable M. Picot lui-même, et M. Cabanel ne leur semble pas haïssable depuis qu'il a mis sur son habit les palmes qui abritaient son Poète florentin.

Jamais, au grand jamais, un membre du cercle des panés (c'est ainsi que des gens pour qui rien n'est sacré nous appelaient, messieurs I) n'eût tramé de noirs complots contre le peintre de la Zéda, et ce n'est pas nous qui avons écrit sur tous les monuments, depuis la barrière d'Italie jusqu'aux pyramides d'Egypte, où Gérôme, qui sera demain de l'Institut et qui n'en sera pas plus fier, a pu le lire: Galimard... p... mystique.

Jamais nos musiciens, ivres de la musique de bronze du grand Gluck ou nos peintres, sectaires

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ardents de Michel -Ange, le grand cumuleur de génie, n'ont demandé, dans une réunion quelconque, la tftte de l'auteur du Fil de la Vierge, et exigé qu'on condamnât à expirer dans les plus atroces douleurs les auteurs des plats refrains et des idiotes lithographies qui démoralisent les

Voilà les doux fruits de la fusion des idées !

Aujourd'hui, nous sommes des gens graves, et si les glaces n'étaient pas inventées nous nous prendrions au sérieux comme les autres; nous hantons les palais des rois, on nous a accroché au cou des cordons multicolores, et, sous prétexte de dignité, il faut rester adossés à résilier des Tristes.

— Jamais ! — Je veux crier, et je crierai ! — Tout cela n'est plus jeune, enthousiaste, abracadabrant; qu'on nous rende notre gaieté, notre insouciance, nos cénacles bons enfants, la Afrre Saguet et la Joyeuse pauvret? ! On peut aimer les lambris doré< et Vouloir de temps a autre mettre les coudes sur la table en fumant des cigares, et en écoutant du I*econte de Lisle.

Nous la redemandons à deux genoux, la jeunesse, la bonne jeunesse qui croit atout, qui pleure et qui

rit, qui tremble et qui frissonne, qui s'attarde dans les prés fleuris, et qui croit au bon Dieu en dépit du cant et des gandins catafalqueitx qui ont érigé l'impassibilité en principe.

Nous sommes lugubres et notre talent n'y a pas gagné la corde grave; nous sacrifions trop & la galerie, nous ne sommes plus contemplatifs et personnels, sincères et passionnés, désordonnés et naïfs, nous discutons nos vrais dieux et nous n'osons pas briser les fausses idoles que nous voyons adorer.

Les Philistins sont à nos portes! Nous avons des duels entre nous au lieu de nous liguer contre les sots et les méchants. Demain nous serons dans

les fers.

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