MONARCHIE
Ce que nous allons faire maintenant , c'est moins de l'histoire que de la miniature historique, de la physiologie humaine. Nous voudrions savoir quelle sorte d'homme c'était qu'un Tibère, un Domitien, noms répétés tant de fois, et qui apportent à nos esprits des idées si complexes, si peu lucides. Nous voudrions faire comme le philosophe Apollonius qui vint d'Asie pour voir Néron et pour apprendre « quelle sorte de bête c'était qu'un tyran ».
Un homme, quelquefois un enfant, doué tout uniment du pouvoir de vie et de mort sur cent ou cent vingt millions d'âmes intelligentes, sur toutes les rives du bassin de la Méditerranée (cet admirable et éternel théâtre de la civilisation et de l'histoire), sur l'univers policé, en un mot; et cet homme, fou furieux et sanguinaire, faisant tomber les tètes au hasard, massacrant par partie de plaisir; et cet homme supporté, honoré, adoré par tout ce qu'il y avait au monde d'orgueil, d'intelligence , d'énergie ; — et cet homme , quand au bout de quinze ans un proscrit plus heureux avait frappé au lieu de mourir et prévenu le message du licteur par un coup de poignard, remplacé à sa mort par un homme tout pareil ; — et l'ordre gocial de cette époque fondé sur l'inexplicable délire du souverain et l'inexplicable patience de ses cent vingt mil-
lions de sujets : voilà le problème qu'on nous propose, sans y songer beaucoup, quand on nous raconte cette histoire au collège.
Il y a une raison à tout cela : chercher cette raison pourrait être un des objets de noire travail ; poser le problème est déjà quelque chose d'assez curieux ; descendre dans le cœur de ces hommes si puissants par les circonstances, si faibles par la pensée, si démesurés par le crime; examiner ce qui se passait là; faire la phrènologie de ces têtes historiques; déterminer quel était le mobile, la passion , la constitution d'un Caligula; faire enfin une place dans la nature humaine à ces idiosyncrasies si étranges : c'est pour la science , ce nous semble, un assez curieux travail. Nous ne voulons pas faire autre chose.
César est si grand, son époque si importante dans l'histoire du monde, que prononcer seulement son nom, c'était faire de l'histoire. Nos études biographiques commenceront à Auguste.
Celui-là ne semblait pas né pour être un grand personnage. Quand on vint lui dire que César était mort et qu'il était nommé son héritier, il dut avoir un peu peur. Il faut dire de quoi se composait la succession de César : c'était d'abord une vengeance à poursuivre ; si elle ne s'accomplissait pas , la proscription; si elle réussissait, le pouvoir: de toute manière, une guerre à soutenir, des légions à payer, des amis onéreux de tout genre à garder à son service ; mille privilèges de toute espèce à conserver en dépit du sénat, au prolit de ceux ; qui les tenaient ou du testament de César, ou des testaments ' supposés par Antoine ; des legs immenses à solder au peuple | romain. Telle était cette succession qu'il fallait accepter ou, refuser; les guerres civiles ne souffraient pas de bénénees d'inventaire, et les premiers agents (|ue le jeune Octave devait so procurer pour réclamer ses droits d'héritier, c'étaient | des soldats.
Les légions, les vieux soldats de César virent donc venir<|l|
leur front de bataille un pauvre jeune homme blême, boiteux, tout tremblant. Il avait peur du tonnerre, croyait aux songes et aux présages ; il ne parlait en public qu'après avoir appris son discours par cœur ; il craignait le froid et le chaud, ne sortait que la tête couverte, ne voyageait qu'en litière. Toute l'aristocratie se moquait de sa roture. 11 était cependant d'une grande famille du bourg deVelletri, et son père, le premier de sa race, était venu s'établir à Rome. Mais son grand-père, disait-on, avait élé banquier (lisez usurier). «Ta mère t'a couvert de farine (1), » lui disait cette gentilhommerie romaine qui le prétendait petit-fils d'un meunier. Ce n'était donc ni la naissance, ni le courage, ni l'activité, ni le génie, ni l'humanité de César (Octave, en un jour, fit périr trois cents chevaliers ou sénateurs) : c'était tout autre chose, et il fallait autre chose.
Les grands hommes commencent une guerre civile, un habile homme la finit. Il n'est guère donné de l'achever à celui qui y a pris une part trop active. Henri IV, s'il eût été zélé protestant, n'eût pu en finir avec la Ligue, avec laquelle il ne fit que transiger. Bien prit à Bonaparte de n'avoir été en 92 qu'un petit lieutenant d'artillerie ; autrement , qu'aurait pu être, au 18 brumaire, le royaliste ou le patriote de 92, homme déjà classé, déjà usé, jeté au rebut avec tout son parti? Entre la position de tous ces hommes. Octave, Henri IV, Napoléon, il y a une analogie qui me frappe : c'est qu'aucun d'eux n'avait pris parti irrévocablement pour personne. Celuilà, chef des protestants, était allé à la messe après la Saint- Barthélémy ; celui-ci n'avait pas traité Antoine, l'ami de César, mieux queBrutus, meurtrier de César; cet autre avait fusillé des royalistes dans la rue Saint-Honoré, et sauvé des émigrés en Italie, comme Henri IV, assiégeant Paris, faisait, dans son humanité et dans sa politique, passer des vivres aux Parisiens; cet autre, soldat républicain de 92, venait de conquérir
(1) Materna tibi farina. Suélone in Auguste. 4.
un titre de cour sous les Bourbons. C'est à ces hommes-là, hommes de politique ambiguë, mais habile, hommes sans parti et qui se trouvent être du parti de tout le monde, qu'il appartient de venir, quand on est las, quand on est dégoûté, quand les partis sont tombés en discrédit auprès des masses, apporter ce grand bien, alors apprécié, la paix. Quand la Ligue toucha à sa lin, il s'établit entre les protestants et les catholiques, ou pour mieux dire, entre les royalistes et les ligueurs, un tiers parti, celui des politiques, c'est-à-dire des gens qui mettaient de coté la grande question de la guerre civile, la question religieuse. Ainsi se résolvent les grandes questions politiques, on les met de côté. Ce parti-là, qui lit à , Paris la Salive Mènippèc, fit à Rome les Géorgiques de Virgile et les satires d'Horace.
.ïe ne serai pas long dans le récit de ces dernières guerres' ci\ iles. Il n'y avait plus que des querelles d'homme à homme : mais à l'intérêt de l'histoire succède l'intérêt du drame ; l'histoire romaine n'est nulle part aussi romanesque. Le grand historien de cette époque est Shakspeare; Horace et Virgile nous serviront à le compléter.
Antoine régnait à Rome. Chose étrange! c'était l'Afrique, la Syrie et la Macédoine qui soutenaient le parti romain; en Italie, il ji'était représenté que par Cicéron et quelques vieux sénateurs. Antoine régnait non comme consul ni comme chef de parti, mais comme exécuteur testamentaire de César. Il donnait des charges, nommait des sénateurs , faisait des rois (on acheta de lui une royauté pour une lettre de change de 100,000 sest.), il dominait connue une bacchante tout ce peuple qui voulait être dominé : tout cela en vcmIu du testamenl de César. Toute puissance au monde devait désormais ])()rler le nom d(> César; le testament de César était infini, on découvrait de nouveaux codiciles eluupie jour; les diplômes posthumes du grand honunc se\cndaient à beaux deniers comptants dans le gynécée de Fulvie, et passaient de là dans j sa le commerce.
ÉTABLISSE:\J£NT de la iMONARCHIK. 151
Le courage d'Octave était cette résolution froide, qui ne se jette pas dans le danger sans en calculer toutes les chances. L'enfant de vingt ans, qui, malgré les larmes de sa mère, prenait le redoutable nom de César, vendait tous ses biens, et jetait dès l'abord son va-tout dans cette périlleuse entreprise , n'eut qu'à réfléchir un moment et prit bien vite parti contre Antoine. Il avait acheté une armée (711); il la mit au service du sénat, humble citoyen, patriote dévoué, refusant les faisceaux, appelant Cicéron son père, prêt à pardonner, semblait-il, aux meurtriers de César. Le sénat l'applaudit, le fêta, le chargea de fleurs de rhétorique, mais compta bien le jouer. Cicéron, en l'embrassant et en se donnant l'air de le protéger, disait : C'est un enfant qu'il faut élever pour s'en défaire : ornaudum puerum , tollendum. Je ne puis bien rendre le calembour du grand orateur.
Mais Ce fut cet enfant qui joua les vieilles têtes du sénat. A la première bataille, Antoine est vaincu; mais les deux consuls tués, si heureusement pour Octave, qu'on le soupçonna d'avoir dirigé le fer ennemi. Le sénat, débarrassé d'Antoine , croit n'avoir plus besoin d'Octave, ne tient compte de lui ni des promesses qui lui ont été faites. Octave alors se réconcilie avec Antoine qui fuyait à travers les Alpes , appelle Lépidus qui tenait la Gaule, rallie tout le parti Césarien et militaire, passe le Rubicon, et vient sur Rome. Le sénat effrayé demande pardon , accorde ce qu'il refusait. — Mais deux légions lui arrivent ; il se ravise , reprend ses concessions, fait fortifier Rome. — Octave serre Rome de plus près ; terreur nouvelle! Le sénat tremble et court au-devant de lui. — Cependant le bruit court que deux légions désertent Octave ; sur la foi de ce commérage, le sénat se rassemble encore, s'enthousiasme, parle république et liberté, Cicéron harangue. — Mais la nuit vient, on réfléchit ; le bruit est douteux ; le sénat se disperse, honteux de son courage, et Cicéron se fait vite emporter dans sa litière.
L'alliance fut scellée entre Octave , Antoine et Lépidus ;
152 ALGUSTE. \
leurs soldais mêmes y aidèrent, et ordonnèrent un mariage entre Octave et une belle-iille d'Antoine, fiancée à un autre. Ainsi les soldats disposaient des familles ; c'était bien peu de chose, il est vrai, qu'une jeune fille et un mariage : on se débarrassait si vite de l'un et de l'autre î
La première conférence des triumvirs eut lieu dans une île du Réno près de Bologne. Deux ponts furent construits pour y arriver. Antoine par la rive gauche, Octave par la rive droite, s'y rendirent , chacun avec cinq légions qu'il laissa à quelque distance ; trois cents hommes gardèrent de part et d'autre la tète du pont. Lépidus visita l'île avant de leur donner le signal d'entrer. Antoine et Octave se fouillèrent réciproquement. Jugez des agréables rapports qui existaient entre ces honorables amis.
Trois jours se passèrent à dresser une liste de proscrits. ; Chacun fournissait à cette liste un de ses amis et recevait un de ses ennemis en échange; Antoine céda la tête de son neveu, Lépidus celle de son frère. Octave, après avoir résisté trois jours, consentit à la mort de Cicéron. Voyez cette scène, admirable dans Shakspeare.
En entrant à Rome, ils proclamèrent qu'ils n'imiteraient ni la cruauté de Sylla, ni l'imprudente clémence de César; que la richesse ne serait pas un crime, qu'ils ne tueraient même pas tous leurs ennemis, qu'ils proscriraient un petit nombre seulement des plus méchants; mais qu'enfin il fallait un peu de sang pour satisfaire le soldat. Suivait la défense ordinaire de sauver les proscrits, la récompense aux meurtriers, et la promesse qu'on n'inscrirait pas leurs noms, précaution contre les révolutions futures.
Cette proscription fut de toutes la plus abominable. Comme cela s'est toujours fait depuis le galant Sylla jusqu'à l'incorruptible Robespierre, toutes les haines, toutes les vengeances pn\ées, vinrent à la curée. Mais ce que cette proscription eut de pin', c'est que les passions politiques qui lui servaient de prétexte étaient à leur période de refroidissement.
Quoi qu'en eussent dit les triumvirs, il s'agissait d'argent par-dessus tout : un homme fut tué pour une opale, Verres pour des vases de bronze, reste de son butin en Sicile. Il fallait de l'argent aux triumvirs, de l'argent aux soldats : Antoine qui, aux ides de INIars, s'était fait livrer par la veuve de César 4,000 talents (24 millions) laissés pai* le dictateur; Antoine, qui, selon Cicéron, avait payé, des ides de mars au mois d'avril, 40,000,000 sest. de dettes; qui, au jugement du sénat, avait gaspillé du trésor public 700 millions sest. (195 millions fr.) (1), Antoine avait toujours besoin d'argent. Les proscriptions finies, les triumvirs déclarèrent qu'il leur fallait encore 800 millions. On peut le comprendre quand on voit un soldat demander sans façon qu'Octave lui abandonne la succession de sa propre mère.
On compte (2) que trois cents sénateurs, deux mille chevaliers périrent. Les détails de la mort de Cicéron sont partout; elle fut noble, touchante et relève sa vie : il défendit à ses esclaves de s'armer pour lui, tendit la tête hors de sa litière et mourut sans phrase (3). Fulvie fit exposer cette tête sur les rostres et perça la langue d'une aiguille. Fulvie avait ses proscrits à elle ; on apporta un jour une tête à Antoine : « Je ne connais pas cela, dit-il, portez à ma femme » : c'était la tête d'un homme qui avait refusé de vendre sa maison à Fulvie. Du reste, Antoine et Lépidus se laissèrent quelquefois fléchir; Octave, qui avait consenti avec plus de regret aux proscriptions, une fois les proscriptions ordonnées, ne fléchit jamais.
Quittons ces horreurs. Un grand nombre de proscrits se sauvèrent : le monde n'était pas encore fermé tout entier à un
(1) r, Cic. Phil. IL 37. V. 4. XU. 5. Plutarch. in Anton. V. les évaluations de M. de La Malle pour l'époque de César. T. I, p. 450.
(2) Plut, in Anton. Appien. Livii. epitom. CXX.
;;}) Plutarch. in Cicérone, Appien, Dion, Velleius. Il, CG. Divers fragments et surtout le beau morceau de Titc-Live, cités par Séncque le père. Suasoria. 6.
15a AUGUSTE.
proscrit. Il y eut chez les femmes, chez les esclaves, de nobles dévoùments qui ne se retrouvent plus au temps des empereurs : un fils prit son père proscrit sur ses épaules, l'emporta à travers toute Rome, et le conduisit jusqu'à la mer, à la face des triumvirs, aux applaudissements du peuple. Julie, mère d'Antoine, fut obligée de cacher son frère dans sa maison, se mil en travers de la porte, en disant aux. soldats: « Vous commencerez par tuer la mère de votre général, » l)uis vint, comme coupable du recel d'un proscrit, se dénoncer à son propre fils, qui s'irrita, mais fut obligé de faire grâce.
Brutuset Gassius avaient fait la faute énorme de quitter l'Italie, ignorant qu'une guerre s'achève là où elle a commencé. Octave et Antoine, rassasiés de proscriptions, menèrent enfin contre les meurtriers de César leurs légions qui ne trouvaient l)lus à piller en Italie (712). La question était avant tout : nourrir les soldats.
IMutarque a écrit avec un reste d'enthousiasme républicain la dernière campagne de ces derniers Romains, Brutus et Cassius. Ces élèves des philosophes, sous les pas desquels se réveillait un souffle de l'ancienne liberté grecque, à qui Athènes dressait des statues à côté de celles des tyrannicidcs Harinodius et Aristogiton, étaient autre chose que des niais ou *^, d'obscurs fanatiques. Notre siècle est trop porté à prendre parti contre les vaincus; la vieille Rome devait tomber, nuiis ne tomba pas sans quelque dignité. Voyez, dans Plutarque, ces derniers entreliens de Brutus et de Gassius, admirablement traduits ])ar Shaksjieare, et pleins d'une certaine beauté grave et philosophique. Brutus dans sa défaite put se glori- j fier de n'avoir été trahi par personne; on vil même un Luci- j lius, ;iliii (le sauver son général, se laisser prendre, se faire j passer pour Brutus , demander la mort comme une grâce, i Quand il eut été reconnu, Antoine, touché de ce dévoùmenl, rmbrassa Lucilius, et lui demanda la faveur d'être désormais son ami. 9
Mais la fatale doctrine du suicide devait hâter leur p(Mte.
ETABLISSEMEINÏ DE LA MOiNAllCHIE. 155
Brutus, qui avait eu le courage de blâmer la mort de Galon, la veille du combat changea de pensée. Quand lui et Gassius se séparèrent en se disant avec un sourire grave , qu'ils étaient sûrs, sinon de vaincre, au moins de ne pas avoir à redouter le vainqueur, ils ne comprenaient pas combien ils affaiblissaient leur cause : dix ans de combats les avait lassés, et le suicide était un facile expédient pour se dispenser de lutter jusqu'au bout. Il y eut chez eux, comme chez Gaton, une singulière précipitation de mouilr : Brutus, pour en finir plus tôt, hâte un combat inégal contre un ennemi qu'il pourrait affamer : Gassius, sur un malentendu commis par un esclave, croit sa cause perdue et se donne la mort. Brutus, une fois vaincu, désespère tout de suite, et se jette sur l'épée de son affranchi, en s'écriant : « Folle vertu! vaine parole! je t'ai crue une réalité, tu n'es que l'esclave de la fortune (1) ! » Il semble que l'ombre de Gésar, qui tourmentait les nuits de Brutus, « soit toujours errante autour d'eux, et tourne leurs épées contre leurs propres cœurs (2) !»
Le monde restait donc à partager entre Antoine et Octave; Lépidus était déjà mis de côté. Il sembla que tout honneur et tout profit dussent être pour Antoine , qui avait déjà toute la gloire du combat de Philippes. La Grèce et l'Orient lui étaient échus , c'est-à-dire des richesses immenses , une royauté facile, un avenir de conquêtes, une guerre populaire et désirée contre les Parthes. A Octave , au contraire , à ce pâle triomphateur, qui, malade le jour du combat, s'était tenu caché daas sa litière; à cet ennemi froidement cruel, insulté par les prisonniers républicains qui saluaient Antoine avec
(i) iî T/.r.yxv àcETr,, Xo-^-c; Xf'r.cô, s-^'to ^ï as.
(2) 0 Julius Cœsar ! Thou art niiglity yet!
Tliy spiiit walks abroad and turns our swords Into our o-wn proper entrails.
Shakspeare. Julius Cœsar.
156 ALGLSTE.
respect; à Octave, l'Occident pauvre et demi-barbare, l'Ilalie épuisée , 170,000 vétérans à payer, qui chacun avaient la promesse d'un lot de terre et de 20,000 sest. (1).
Les diflicultés le pressaient de toutes parts. L'Italie était inculte, déserte, couverte de tous les routiers que lui avaient légués dix ans de guerre civile. Les vétérans, plus nombreux et plus insatiables que jamais, se faisaient à eux-mêmes leur part. Capoue, Bénévent , Crémone, dix-huit des plus belles cités furent traitées en pays conquis. Octave lui-même le déclarait : il n'y avait plus de titre de propriété que celui des vétérans; il fallait que tout patrimoine passât de la toge à l'épée (2). Octave ne les maîtrisait plus ; ils envahissaient de leur chef; si on leur donnait Crémone, ils y ajoutaient Mantoue à cause du voisinage :
Mantua, vae miserae^n'roiùm vicina Cremonae'
L'Italie, si abattue qu'elle fut, se révolta contre cette oppression ; des bandes de colons dépouillés affluèrent à Rome; le peuple de Rome s'irrita.
Mais les vétérans de leur coté, au seul bruit d'un adoucis^ sèment accordé à l'Italie, se soulèvent, tuent un de leurs centurions et jettent son cadavre sur le chemin d'Octave (713). Dans ce désordre, se révoltent à la fois, sous la conduite de Fulvie, femme d'Antoine, et de L. Antonius son frère, spoliateurs et spoliés, soldats et paysans. Fulvie , l'épée au côté , passe des revues, harangue les troupes, a une cour de séna- • leurs et de chevaliers, parle de rétablir la république. Une réunion de soldats députés par toutes les légions, s'assemble au Capitole , somme les chefs rivaux de comparaître devant
(1) IMon.PInlariiiic in Anton. l,(llro d'Antuinc «iiix iioniilrs rl'Asic dans Appicn, V.
(2) Appien. I«. C. IV cl V. 13. Dion. Cass. XIAM. XI.Vlll. Siicl. in Aug. 13. Vcl- Icius. H. *i. Flavius, IV, h. Virgile, Kclog, I. IX.
elle; Octave obéit docilement; mais Fulvie refuse et se moque de ce sénat botté.
D'un autre côté , Sextus Pompée , échappé au\ armes de César, tient la mer. Pirates , proscrits , esclaves fugitifs , tout vient à lui. Il occupe la Sicile et la Sardaigne ; il intercepte les convois d'Afrique. J'aime ce hardi flibustier, ce fils de Neptune , qui change la pourpre romaine contre les vertes couleurs de l'Océan ; homme grossier, au langage barbare, Africain ou Espagnol autant que Romain, ou plutôt citoyen et roi de cette nation de forbans que son père avait cru détruire , et qui , n'ayant plus de patrie, avait pris ses galères pour patrie ; au demeurant un des plus honnêtes gens de cette époque , qui , au moment où les triumvirs promettaient 100,000 sesterces par chaque tête de proscrit, affichait dans Rome qu'il en donnait 200,000 pour chaque proscrit sauvé , qui ne concluait pas un traité sans stipuler liberté pour les esclaves et retour pour les proscrits , qui par une trahison aurait pu se rendre maître du monde et ne voulut pas trahir.
Il y eut cependant un moment de paix. La guerre de Pérouse, cette guerre de paysans révoltés, s'était terminée par un flot de sang et par un holocauste de trois cents chevaliers ou sénateurs, immolés aux mânes de César le jour anniversaire des ides de Mars. Fulvie, vaincue, était morte de colère, laissant une lettre à Antoine à moitié effacée par ses larmes. Antoine arrivait en Italie (714) demander avec quelques centaines de vaisseaux des explications à Octave. Mais les soldats, à qui la paix était profitable, ordonnèrent la paix. D'un autre côté , le peuple de Rome , affamé par les flottes de Sextus , se révoltait, se battait trois jours contre les troupes d'Octave, et lui aussi ordonnait la paix entre les triumvirs et Sextus ; le peuple avait un faible pour cet aventurier. Ron gré, mal gré , on fut amis : Octave avait déjà épousé une belle-sœur de Sextus ; Antoine , sur l'ordre des soldats , dut épouser Octavie, la sœur d'Octave , déjà mariée et que le sénat dispensa de son année de veuvage. Soldats et peuple
élaienl las de ces inlerminables guerres. On partagea le monde encore une fois ; Antoine garda l'Orient, Octave l'Occident, Se\tus eut les îles, l'Acliaïc et la mer ("lo).
L'Orient et son maître devaient s'entendre à merveille. Ce n'est pas qu'Antoine ne fût un rude déprédateur, et que l'Asie ne lui eut payé jusqu'à 200,000 talents (1,342,000,000 fr.) ; mais Antoine était si fou, si som])tueu\, si oriental ! Ce nouveau Bacchus, qui avait été reçu aux itortes d'Eplièse par toute la population déguisée en Bacchantes et en Faunes, jouait de si bon cœur son rôle de satrape et de dieu ! D'ailleurs , il avait vu Cléopàlre. Cléopàtre était belle , mais non d'une beauté extraordinaire ; l'amante de Sextus Pompée et de Jules César n'était plus dans le premier éclat de sa jeunesse. Mais son esprit merveilleux, ses railleries impertinentes, son insolence de courtisane, enchantèrent Antoine ; elle le séduisit en l'humiliant, en se montrant plus prodigue , plus inventive , plus extravagante que lui. On sait son arrivée à Tarse, où Antoine l'avait sommée de venir rendre compte de sa conduite dans la guerre de Philippes ; comment elle apparut sur un vaisseau tout doré aux voiles de pouri)re , sous un pavillon en forme de ciel étoile , au milieu d'Amours et de Néréides, avec un appareil tout à fait digne de Thétis ou de madame de Pompadour ; comment le peuple , à son approche , courut en foule sur le rivage , et laissa Antoine seul sur son tribunal. Antoine fut charmé de cet affront , charmé d'être ballu dans sa lutte quotidienne de fêtes et de banquets, charmé de ces festins où Cléopàtre distribuait aux convives les lits de pourpre, la vaisselle, les litières mêmes et les esclaves qui les avaient apportés. Ce fut un bonheur pour lui que d'apprendre le savoir-vivre à l'école de cette Égyptienne, de faire initier sa simplicité italienne aux mystères de la i^ic inimituhlp, de se laisser envelopper, lui vieux soldat Marse, dans les fascinations de ce serpont du A7/ ; enlin de la suivre à Alexandrie , d'y courir les rues a\('c clh^ la nuit en habit d'esclave, cnssanl Icsxiirrs cl insultant les passants, ^..uvcnt
injurié , parfois baltu ; de mettre de tiers dans la fête les Alexandrins , courtisans spirituels qui faisaient leur cour en jouant des tours d'écolier à leur prince et lui faisaient pêcher dans le Nil un poisson salé.
Pendant ce temps, Octave travaillait patiemment, laborieusement et habilement à pacifier, à soulager, à fortifier l'Occident. Il venait à bout de Sextus Pompée, et savait même se faire aider par Antoine à vaincre ce rival qui , plus tard , aurait été pour Antoine un utile auxiliaire. Il rendait la Sicile à l'Empire, il purgeait fltalie des brigands, rétablissait un peu d'ordre dans la confusion des guerres civiles. Il entrait enfin dans les voies d'une politique nouvelle, douce, tempérante et modérée; ne voulait pas de triomphes; laissait seulement écrire au bas de sa statue, pour avoir rétahli la paix longtemps troublée: ni conquérant, ni grand pontife , ni même tribun ; simple préfet de police , n'usurpant les attributions de personne, parlant toujours du rétablissement prochain de la république ; laissant s'accumuler les torts d'Antoine ; et, maître du monde à vingt -huit ans, il avait la patience d'attendre (7io-72J).
Mais enfin (721) la mesure est comblée. Antoine, quoique toujours marié à Octavie, et bien que, dernièrement encore, il ait épousé Minerve et se soit fait payer par les Athéniens mille talents comme dot de leur déesse , Antoine épouse solennellement Cléopàtre. En plein gymnase, à Alexandrie, sur une estrade d'argent, Cléopàtre et lui s'asseyent ensemble sur deux trônes d'or. Cléopàtre , sous le costume d'Isis , est proclamée reine d'Egypte et de Libye , avec son tils Césarion qu'Antoine reconnaît pour fils de César. Les fils d'Antoine et de Cléopàtre sont déclarés rois des rois, monarques l'un de la Syrie, l'autre de l'Arménie et du Pont; ils apparaissent, chacun avec le costume de son royaume, entourée d'une garde étrangère. Et Antoine envoie aux consuls à Rome le récit officiel de cette cérémonie, en même temps que la pauvre Octavie, répudiée, reçoit l'ordre de quitter sa maison de Rome, et
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en sort baignée de pleurs, aux yeux du peuple indigné (722). Octave avait beau jeu. Il est vrai que, de son côté, il avait épousé et répudié qui il avait voulu. Il avait renvoyé Scribonia le jour même de ses couches , pour épouser, avec la permission des pontifes, Livie enceinte de six mois ; le mari de Livie joua le rôle de père dans ce mariage. Mais en tout cela la dignité romaine n'était pas blessée, Octave n'avait pas épousé une reine ; il restait, selon la morale de son temps, digne Romain et môme époux ûdèle. Antoine au contraire, ce galant adorateur qui suivait à pied la litière de Cléopàlre, qui échangeait la chaire curule contre le trône et le prétoire contre la tente royale , qui gravait le nom de Cléopàtre sur les boucliers des soldats romains, qui lui promettait l'empire dont il devait transporter le siège à Alexandrie; Antoine, qui prenait le nom d'Osiris comme elle s'était faite Isis , oubliait la majesté romaine autant que la fidélité conjugale (1). C'était l'Orient avec sa barbarie , disait-on , qui se soulevait contre Rome la victorieuse ; c'était le chien Anubis et les dieux monstres de l'Egypte , qui déclaraient la guerre aux dieux romains (2) ; c'était Cléopàtre avec le sistre égyptien ; c'était l'eunuque Mardion et les coiffeuses de Cléopàtre (3); traînant
(I) F. les discours d'Oclavc, selon Dion el Plut. ; et Horace, fidèle écho d'Octave :
Romamis elieu ! (posteri negabitis !)
Emancipatus fcmina- , Feit valluni et arma miles, et spadonibii.<
Servirc rugosis potest ; Interque signa (turpe!) militaria
Sol aspicit conopeum.
Ad lio(- fromentps vcrtcrunt bis mille cquos
(îalli, cancntcs f.a'sarcm, de. Epod. 9.
(5) Omnigenùmque Dcùm monstra, et latralor Anubis
CiOntrà Neptunum et Venerem contràque Minervam.
Viraile, Knéide.VllI. (iî)«.
(3) C'est ce que disait AnKusto, V. IMiilarqiie. Y. aussi l'ode allégorique d'Horace. i. là.
après eux les peuples de l'Aurore et les armes bigarrées de l'Orient (1), contre lesquels Octave menait l'Italie , le sénat , le peuple, les pénates et les grands dieux (2).
L'Orient et l'Occident se rencontrèrent donc à Actium (2 septembre 723) , comme ils s'étaient déjà rencontrés deux fois à Pharsale et à Philippes. Cette dernière journée des guerres civiles fut celle où le plus grand nombre d'honuues combattirent. Octave amenait en Grèce 80,000 fantassins et 12,000 chevaux, il avait 260 vaisseaux dans la mer Ionienne : Antoine 100,000 fantassins, 12,000 chevaux, 500 vaisseaux, plusieurs rois : le tout sans compter les auxiliaires , c'est-àdire les soldats non romains.
Mais il restait peu des vieilles troupes de César. A mesure qu'il y avait plus d'hommes dans la guerre civile , il y avait moins de soldats. Le combat ne fut pas long. Cléopâtre était toute prête pour la fuite , et lorsque Antoine la vit avec les trente vaisseaux chargés de ses trésors, traverser toute la flotte les voiles hautes et gagner le large, il ne songea plus à combattre, passa dans une galère avec deux amis, aborda le vaisseau de Cléopâtre , s'assit à la poupe, tandis qu'elle était à la proue, et demeura, la tète cachée entre ses mains , sur ce navire qui emmenait sa fortune.
Achevons ce roman de la guerre d' Actium , inspiré par Cléopâtre à l'amour d'Antoine , comme déjà César avait eu pour elle son roman de la guerre d'Alexandrie. Antoine ar-
(1) Hinc ope barbaricà variisque Antonius armis
Victor, ab Aurorse populis et littore rubro iEg)ptuin viresque Orientis et ultima secum Bactra vehit, sequiturque (nefas !) ^•EgypUa conjux.
Begina in mediis patrio vocal agniina sistre. Ihid.
Et toute l'admirable fin de ce morceau.
(2) Hinc Augustus agens Italos in prœlia Caesar,
Cum patribus populoque penalibus et magnis Dis. Ihid. C78. I 11
165 AUGISTE.
rivait en Egypte triste, silencieux, pensant au suicide; Cléopâtre, au contraire, rentrait à Alexandrie comme en triomphe avec des guirlandes à ses vaisseaux. Cléopàtre veut le rejeter dans les plaisirs ; mais ce ne sera plus h vie inimitahir, ce sera la société des inséparables dans la mort ; Cléopàtre essaie des poisons sur des criminels. Mais en même temps, elle députe auprès d'Octave ; Antoine offre de se tuer pour sauver la reine ; la reine pour se sauver est prête à livrer la vie d'Antoine.
Octave cependant à qui elle a livré Péluse , la clef de l'Egypte, est devant Alexandrie. Antoine , désespéré , donne un dernier repas à ses amis , les dispense de combattre une fois encore avec lui , ne veut plus que ses soldats et ses gladiateurs. Mais au milieu du silence de la nuit , un bruit tumultueux, des chants, des voix de Bacchantes se font ouïr; Bacchus, son dieu, Bacchus l'abandonne ; ses soldats passent à Octave, et il rentre en criant qu'il est trahi par Cléopàtre.
Cléopàtre, qui le trahissait , demeurait toujours maîtresse de son àme. Elle se cache , et fait croire qu'elle s'est tuée. Antoine rougit d'être moins courageux qu'elle , et se frap^je de son épée. Mais blessé et presque mourant , il apprend qu'elle est vivante, qu'elle est cachée dans un tombeau ; l'amour le ressaisit, il se fait porter vers elle. La reine , fermée par des herses et des verroux , n'ose lui ouvrir. Alors , à la vue d'une foule de spectateurs, elle et ses femmes hissent suf des cordes jusqu'auprès d'elle Antoine expirant qui lui tend les bras. Cléopàtre baise sa blessure, lui demande de vivre, l'appelle son maître et son empereur. Antoine meurt, se félicitant de n'avoir au moins été vaincu que par un Romain (août 724).
Octave pourtant négociait avec Cléopàtre. Il lui avait même envoyé un de ses affranchis lui persuader qu'il était amoureux d'elle : le prudent Octave calculait que Cléopàtre était riche , et que cette reine de l'Orient ferait un bel effet à son triomphe. Il la savait enfermée dans le tombeau avec
tous ses trésors, sur un bûcher d'étoupes et de cinnamome , prête à se donner la mort et à détruire ses richesses. La négociation était délicate. Octave tantôt lui faisait espérer de garder sa couronne , tantôt la faisait craindre pour la vie de ses enfants. Quand il vint la voir, Cléopâtre pleurant à ses pieds , essaya sur lui ces enchantements qui avaient séduit César; mais le froid Octave ne fut jamais amoureux qu'autant que sa politique en eut besoin (1). Octave ne voulait que l'amuser jusqu'au moment du départ pour Rome, afin d'assurer aux regards des badauds romains cette magnifique portion de son butin triomphal.
Mais un soldat d'Octave, Dolabella, a vu la reine, s'est épris d'elle, et parvient à lui faire savoir que dans trois jours on l'emmène à Rome. Alors Cléopâtre obtient du vainqueur la permission d'offrir une dernière libalion sur le tombeau d'Antoine. Ce devoir accompli, elle écrit à Octave une lettre où elle lui demande d'être ensevelie auprès de son époux , et îes envoyés d'Octave venus trop tard , la trouvent morte, ses deux femmes mourantes auprès d'elle ; l'une d'elles arrangeait encore le diadème sur sa tête (2).
Octave revint à Rome, trois triomphes l'y attendaient (725). Le sénat, qui vint en corps au-devant de lui, lui apportait avec son serment de fidélité la puissance tribunitienne et la divinité pour toute sa vie. Octave n'accepta qu'une partie de ces honneurs, demanda même à être délivré du fardeau du gouvernement , et tout ce que le sénat put obtenir , c'est qu'il resterait dix ans encore « chargé de mettre en ordre la république ». La révolution , néanmoins , si douce qu'il pouvait aiii la faire, était complète, la guerre civile était finie, le temple
(1) Il s'attachait aux femmes, dit Suétone (in Aug. 69), pour avoir les secrets poliiques de leurs maris.
(2) Pour compléter l'histoire poétique de cette époque, T'. sur la mort de Cléopâtre ode d'Horace :
Nunc est bibendum, clc... I, 37.
de Janus venait d'être fermé pour la première fois depuis deux cent six ans (1).
Telle est l'histoire de l'élévation d'Auguste (je lui donne désormais ce surnom de courtoisie que le sénat venait de lui décréter). Mais que trouvait-il dans Rome, devenue son bien par droit de succession et par droit de guerre? Beaucoup de lassitude, beaucoup d'épuisement, aucun principe. César avait succombé en voulant établir quelque chose sur les ruines de l'aristocratie romaine ; il avait détruit et n'avait rien fondé. Le peuple adorait son nom, mais ne s'était pas soucié de prendre les armes pour Antoine , le chef du parti extrême chez les Césariens. Le parti contraire, républicain et aristocratique, s'était jeté à la hâte sur son propre glaive, comme Brutus dans les plaines de Philippes. Mais ce qui était effrayant, c'était le désordre de la société ; il faut se figurer vingt ans de guerre civile, quinze ans d'une atroce anarchie; il faut songer que , pendant une période de trente ans peutêtre, pas un personnage un peu notable ne mourut dans son lit; il faut se souvenir que chaque homme un peu important d'alors donnait à son affranchi de confiance deux meubles nécessaires : un stylet pour écrire ses lettres et un poignard pour lui donner la mort quand l'heure viendrait; il faut se demander ce qui pouvait rester debout après de telles commotions. Le sénat que César avait mêlé de tous les barbares par lui vaincus, qu'Antoine après César avait flétri à son grél de tous les sénateurs posthumes {orcini comme on les appelait) dont il lui avait plu de lire les noms dans le testament de César, le sénat était une cohue de plus d'un millier d'hommes, sans dignité et sans loi (2) ; Octave n'osait y venir qu'avec une cuirasse sous sa toge, dix sénateurs armés pour sa garde, et faisait fouiller tous ceux qui arrivaient. Les chevaliers, c'est-à-dire ce (jui a\ ait fait l'aristocratie d'argent , avaient au théâtre des places (riioiiiicur ({u'ils n'osaient aller pren-
(1" Siiélonc Aug., .32. Dion 62. — (2) Dcformi et iiunnOilà lurbâ. Suél. iO.
: ETABLISSEMEiM DE LA 3I0NARCHIE. 165
} cire, de peur que leurs créanciers ne vinssent les y saisir; i leurs quatorze bancs étaient presque déserts. Tout l'ordre des magistratures était confondu, il y eut en un an soixantesept préteurs. Rome était pleine de bravi; sur les routes, i on arrêtait les voyageurs pour les faire esclaves. Les peu- I plades indépendantes des Alpes descendaient de leurs mon- K tagnes et infestaient le nord de l'Italie. Enfin tout cet emi pire, pillé, dévasté, mis à sec par tous les partis, demandait i de quoi vivre, et tendait à Auguste, non des mains suppliantes, comme disent les poètes, mais bien plutôt des mains mendiantes ; les patriciens et les grandes familles lui demandaient de quoi payer leurs robes de pourpre et leur cens de sénateur ou de chevalier ; la population oisive et croissante de Rome', du blé pour vivre ; l'Italie, des laboureurs ; les provinces, une diminution d'impôt; le monde tout entier était comme un mendiant aux pieds d'un seul homme.
Le fils du banquier de Velletri était bien mieux placé là que le brillant César. Ces caractères pâles, incertains, équivoques, mais habiles, sont admirables en pareil cas. Octave ne s'appuya ni sur un principe ni sur un parti ; il chercha à secourir chacun , sans fâcher personne. Il avait été cruel quand il avait eu à soutenir une lutte violente; la lutte finie, il fut clément ; il savait qu'en politique , quoi qu'en aient dit des niais sanguinaires, ce sont les morts qui reviennent.
Il était riche, presque seul riche en ce temps ; riche de son patrimoine, riche de la sagesse avec laquelle il avait su faire économiquement la guerre civile, riche des legs de ses amis, qui, selon la coutume romaine , ne mouraient pas sans lui laisser quelque chose de leur bien (1). Avec cette fortune bien ménagée , il soulagea tout le monde , paya les legs énormes de César , donna des secours aux grandes familles ( faisant ainsi sa pensionnaire de l'aristocratie son ennemie), fit même
(1) Dans les vingt dernières années de sa vie, il reçut ainsi, selon Suétone, 4 miliards de sesterces (1 ,076,000,000 fr.). Suét. Aug. cap. ult.
et par quatre fois différentes l'aumône au trésor public plus pauvre que lui (1), poliça et tranquillisa l'Italie, amena du blé d'É^rypte , et maître du trésor immense des Plolémées, au lieu de le garder pour lui, connue eut fait tout autre et même César, il mit dans la circulation cette masse énorme d'or et d'argent ; l'intérêt de l'argent diminua des deux tiers, et les terres d'Italie doublèrent de vateur (2). Les dieux eurent aussi une large part à sa libéralité : il donna à Jupiter Capilolin 16,000 livres d'or, 50 millions sest. de perles et de pierreries; il fit de ses statues d'argent des trépieds pour Apollon ; les autres dieux eurent, des couronnes d'or que lui offraient les villes, 3,500,000 sest. (3).
Il y avait encore des républicains, c'est-à-dire des aristocrates, c'était la même chose ; de quoi se fussent-ils fâchés ? Tout se passait légalement ; Octave n'était point roi , Dieu l'en garde ; ni autocrate, ni tyran, ni même dictateur, comme avait eu la folie de l'être son oncle César, qui lui ne savait pas si bien la valeur des mots ; au contraire , quand on avait voulu le nommer à cette dignité , il avait supplié à genoux , la toge cntr'ouverte, qu'on la lui épargnât. Il s'irritait si on l'appelait seigneur. Il s'appelait de son nom, Caïus Julius Ca^sarOctavianus, simple citoyen de Rome, chargé de « mettre en ordre la république,» suppliant de dix en dix ans qu'on le soulageât de ce fardeau, ne souhaitant rien plus que de rétablir le gouvernement républicain (4) , délibérant entre Agrippa et Mécène , comme dans Corneille entre Cinna et Maxime, sur la possibilité de restaurer le pouvoir du sénat et du peuple. Le sénat l'avait déclaré grand pontife, dignité républicaine ; le peuple le fit plusieurs fois consul, autre dignité de la république ; censeur, il n'avait pas voulu l'être ,
(1) Pour la fondalinn (In trésor mililairc. Suétone. 49. Dion. Lapis .\nr\r. Ilf. Il y fit porter l":o,()00,(»(»() sest.
(2) Suét. 4 1 . Dion. LI. Orose. VI. 19. — (3) Suét. 30. 52.Lapis Ancvr. I. ail hevam.
'S^ Suét. Ane ?«.
mais seulement avait accepté le titre de Régulateur à perpétuité des mœurs et des lois (1) ; tribun , il n'avait pu l'être , en sa qualité de patricien ( tant il était vétilleux en fait de légalité), et le sénat lui avait donné non letribunat, mais seulement la puissance trihunitienne. Ainsi, sans rien changer aux titres, sous le seul nom de prince qui n'était ni défini ni officiel (2), avec un scrupule de légalité qui eût enchanté Galon, Octave réunissait toute la puissance religieuse, domestique et militaire : la république n'était pas détruite , au contraire elle vivait incarnée en lui. Rappelez-vous nos monnaies, sur lesquelles on lit : République française, Napoléon empereur.
Eh quoi ! le peuple n'avait-il pas repris son droit de suffrage (3)? Le peuple ne faisait-il pas les lois? Le vote de l'Italie n'était-il pas au contraire plus sérieux depuis qu'il était permis à chaque cité de voter dans ses propres murs, et d'envoyer à Rome son suffrage cacheté (4) ? Auguste, il est vrai, tenait la haute main sur les comices, empêchait le peuple de prendre trop au sérieux son rôle d'électeur, et de retomber dans les désordres de la liberté républicaine (5); mais aussi la liberté républicaine avait eu de tels orages !
La république demeurait donc partout en titre officiel : elle avait ses consuls, ses préteurs, ses questeurs, ses tribuns. Mais h travers ce magnifique et creux étalage, la monarchie se glissait humblement; elle dressait peu à peu son administration extra-officielle, machine plus simple, instrument plus maniable, système moins rigoureusement et moins pompeusement régulier. Auprès des magistrats, fonctionnaires élus,
(1) É7:ip.eXYiT7i(; twv rpo-reoiv (magistcr morum). Dion. Recepit legum morumque regimen perpetuum. Suét. 27. Fasti Consulares ad annum 725. 734.
(2; Non regno neque dictaturâ, sed principis nomine constitutam rempublicam. Tacite. Ann. I. 9. — (3) Suétone. 40. Tacite. 1. 15. — (4) Suétone. 46.
(5) V. l'histoire du dernier effort pour la liberté des comices et de la conspiration légale d'Egnatius Rufus. Dion. LUI. 20. 21. 32. LIV. 10. Tacit. Ann. I. 10. Appien. IV. très-bien expliqués par M. Walckenaër. (Vie d'Horace. XI. 13.)
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gratuits , temporaires , fonctionnaires de la loi et non du prince, elle mettait les préfets, fonctionnaires choisis, payés, dépendants, révocables et conservables à souhait. Les consuls pouvaient se pavaner sous leurs robes de pourpre , et faire de beaux sacrilices aux fériés latines ; mais le consulat était peu de chose , honneur partagé qu'on ne laissait pas longtemps dans les mômes mains, royauté dangereuse si elle eût duré toute l'année, et que par des substitutions on réduisait d'ordinaire à un seul trimestre. Le préfet de la ville avait toute l'administration dans Rome, et jusqu'à cent milles au delà; — le préfet du prétoire commandait la force militaire, — le préfet de la flotte , la force navale ; — le préfet de l'Annone avait la charge des approvisionnements ; — le préfet des Vigiles réprimait le vol, rincendic cl toutes les violences; d'autres préfets avaient la garde du trésor, mal gouverné par les questeurs: les travaux pubhcs, les routes, les eaux du Tibre , la distribution des blés, avaient leurs curateurs spéciaux ; il devait rester peu de chose à faire aux magistrats républicains.
Quant aux provinces, — Auguste avait supplié , puisqu'on s'obstinait à lui imposer le fardeau de l'empire, qu'au moins ce fardeau fût allégé. Il y eut donc un partage, le sénat et le peuple (vous comprenez que le peuple ne figurait là que comme dans l'inscription S. P. Q. U.) curent leurs provinces qu'ils administrèrent à l'antique ; César eut les siennes qu'il administra à sa guise, les plus difliciles, les plus menacées , par conséquent les plus garnies des troupes et les plus importantes. Dans les provinces du peuple trônaient des proconsuls ornés du laticlave, entourés de licteurs , mais sans la cotte d'arme et sans l'épée , signes de la puissance militaire (imperium), sans droit pour percevoir les impots, sans pouvoir de vie et de mort ; des lieutenants de César les déchargeaient de ces soins. Au contraire de simples chevaliers, des préfets, hommes d'épée, avec plus d'autorité et moins d'appareil, goMNernnieiil les proNinces de César. Ainsi la repu-
blique avait les titres , la monarchie les pouvoirs ; il y avait double organisation : l'une antique , solennelle, sénatoriale ; l'autre nouvelle , tout obscure et dissimulée dans le droit, toute-puissante dans le fait. Tel fut, comme nous dirions, l'établissement monarchique d'Auguste.
D'ailleurs, les yieilles têtes de la république , les patriotes austères finissaient eux-mêmes par s'adoucir. Après soixantedix ans d'anarchie, vingt ans de guerres civiles, il était bien permis de souhaiter un peu de repos, même sous un tyran. Les Messala et les Pollion, républicains plus sérieux que nos républicains de l'an viii, se laissaient comme eux enchaîner au char du maître (1). Au moins n'était-ce pas la brutale tyrannie d'un Antoine ; au moins y avait-il quelque dignité dans cette servitude, quelque satisfaction pour les nobles besoins de l'intelligence. César, tyran de bon goût, fondait des bibliothèques magnifiques , avait autour de lui une cour de poètes , remplissait Rome des belles statues de la Grèce. Agrippa, ce vieux capitaine, proscrivant l'égoïsme artistique, allait jusqu'à demander qu'il fût défendu de posséder des chefs-d'œuvre pour soi seul et de fermer sa galerie au public (2). Rome se faisait artiste, elle avait la prétention de peindre et de chanter mieux que la Grèce (3).
D'un autre côté, la rage de versifier prenait à toute la noblesse. Jeunes et vieux, doctes et ignorants se couronnaient de lierre, et dictaient des vers à leur souper; on lisait des vers aux repas, aux bains, sur le Forum. 11 y avait des bureaux d'esprit, des commérages littéraires, des grammairiens faiseurs de feuilletons qui critiquaient pour gagner une vieille
(1) Cuncta discordiis civilibus fessa sub piincipis nominc leccpit... cunctos olii dukcdinc pellexit. Tacite. Annal. I. 1.
(2) E\tat ejus oratio de omnibus labulis signisque publicandis quod certè satiùs i^sscl quàm in villarum exsilia pelli. Pline. H. N. XXXV. 4.
(3) Venimiis ad summum fortuna^, pingimus atquc Psalliinus et luctamur Achivis docUùs unclis. Iloratc.
toge ou un repas : Asinius Pollion le premier loua une salle et des banquettes pour y étaler sa gloriole littéraire ; la mode eu devint universelle, la récitation tint lieu des comices, la chaire du lecteur remplaça les rostres ; on joua au bel esprit, au lieu de jouer comme au temps de la république au patron, à l'homme d'état, au légiste (1). La vieille servitude des Grecs était un excellent précepteur pour la servitude naissante des Romains. Toute une population de savants et d'artistes. Grecs pour la plupart, souvent affranchis ou tils d'affranchis, très-indifférents aux regrets de la Rome aristocratique, se mettait à décrier de son mieux le mam ais ton des guerres civiles et la grossièreté du goût républicain. Rien no manquait à ce triomphe de la vie littéraire, ni des poètes inspirés et mélancoliques, dont le génie consistait dans la longueur de leurs cheveux, l'épaisseur de leur barbe, leurs mines sombres, leurs airs retirés (2) ; ni des classiques, pontifes et vieux sénateurs, qui tenaient bon pour leurs admirations séculaires , s'ébahissaient encore d'aise aux vers boiteux de Nœvius, et trouvaient de la poésie jusque dans les chants des frères Ambarvales ; ni, pour se railler d'eux , la coterie romantique de Varius et d'Horace, coterie en faveur, qui écrivait des madrigaux sur les portes du palais et venait lire ses vers au lever d'Auguste , gens du progrès qui se moquaient de ces vieux Romains , honteux de désapprendre à soixante
f I) Uom;p (luke diù fuit et solcmnc rcclusù
Manèdomo vigilare, clienli promere jura , Cautoa nominibus certis expenderc numnios, Majores audire, niinori dkorc por qnx (^resccrc rcs possit, niiiuii damnosa liltido. Mutavit mentcm populus lc\ is et calet uno Scribendi studio. Pueri patresque severl Fronde comas vincti ctenanlct carniina dictant... Scribiinus indocti doctiquc puemata passiui.
Horace. H. Kp. I. loi.
(2) Horace, de Arte poclicA. ^97 et sui\ .
ans ce que dans leur enfance le rude Orbilius leur avait appris à coups de férule (1).
Ce que nous prenons dans les poètes de ce temps pour des lieux communs littéraires , a souvent une intention et une y portée à laquelle nous ne pensons pas ; les images de paix , de joies rustiques , de bonheur paisible ne sont pas jetées sans dessein à un siècle tout épuisé par les horreurs des guerres civiles. Quand Horace rêve les îles Fortunées pour y conduire tout ce qui reste d'honnêtes gens à Rome, quand Virgile plaide pour le bonheur des champs, quand il maudit l'ambition républicaine et l'impiété des guerres civiles, Rome qui a tant souffert , prend ces poètes au sérieux , et le vieux lion républicain se laisse endormir par la douceur de leurs chants (2).
Voilà pour les républicains et la république ; restaient les deux grandes puissances de l'époque , le peuple et les vété-
(1) Clament periisse pudorem
CuQcti penè patres ....
Vel quia turpe putant quœ
Imberbes didicêre, senes peidenda fateri.
Memini plagosum quae mihi parvo
Orbilium dictaie. Horace. II. Ep. l.
(2; r. entre autres les odes où Horace déplore les guerres civiles. I, 2. III. 6. Epode. 7. IG, et le morceau classique de Virgile sur le bonheur de la vie agricole, où il sait si bien jeter le blâme sur tout ce qui contrarie la politique d'Auguste : ainsi, par exemple, ks habitudes du patronage aristocratique :
Si non ingentem foribus domus alla superbis Manè salutantûra totis vomit œdibus undam.
Le luxe qu'Auguste cherche à réprimer :
Nec varios inhiant pulchrà testudine postes lllifasquc auro vestes
L'ambition républicaine :
Illum non populi fasces
nec ferrea jura
Insanumque Forum et populi tabularia yidit.
raiis. Les vétérans , c'était l'armée de César , l'armée d'Antoine, l'armée d'Octave , toute une nation de soldats qui vivait des guerres civiles et les entreprenait à prix fait, comme les condottieri italiens; c'étaient 170,000 hommes après la bataille de Philippes, quelques milliers de plus après celle d'Actium. Redoutables amis ! 11 leur fallait de l'argent : à la mort de César, Octave leur avait donné 500 deniers ( 550 fr.) par tête, promis 5,000 ; plus tard, il leur distribuait encore 2,500 deniers ; après la défaite de Sextus, 500 encore, et il imposait pour cela un tribut de 1,600 talents (10,736,000 fr.) à la Sicile ; Brutus etCassius de leur côlé en donnaient 1,500, en promettaient 2,000 ; Antoine, qui a\ ait l'impertinence de n'en donner que 100, était quitté par les siens : c'étaient de véritables enchères. L'argent ne suffisait pas ; il leur fallait des biens: le lendemain de la bataille de Philippes, il sembla que toute l'Italie dût y passer.
Mais quand Auguste fut un peu le maître , il commença à donner des lois à ceux qui avaient été ses maîtres à lui ; il ne les appela plus mes camarades comme avait fait César ; il se permit de casser toute une légion qui se révoltait, de nourrir de pain d'orge les soldats indisciplinés, de leur faire monter la garde sans armes , en tunique , les fers aux pieds ; il rétablit la vieille discipline que les guerres civiles avaient étrangement affaiblie (1). Il leur donna des terres ; mais au lieu de les camper dans une même province , se tenant les uns aux autres et prêts à marcher au premier signal , il les dissémina. Ceux qui restèrent sous les armes, il les envoya
Hic stupet attonilus rostrls; hune plausus hiantem Per cuneos (geminalur enim) plebisque patiumqiic Corripuit. . . ,
Les crimes et les malheurs des guerres civiles :
Gaudent perfusi sanguine fratnaii
Exsilioquc domos et dulcialiniina mutant. Gcjrg. in fine.
(1) Suétone. 2-i. 25.
combattre clans les Alpes , sur le Danube ou sur le Rbin , guerres lointaines et pauvres, où il n'y avait rien à piller : il les mit loin de Rome, loin de l'Italie autant qu'il put.
Venait le peuple. Le peuple était un sublime mélange de tous les éléments divers qui avaient passé par la vieille Rome; mi-parti d'affranchis et d'hommes libres , de vieux Romains et d'étrangers, de Grecs et de barbares, de citadins et de provinciaux ; admirable cohue qui s'appelait le peuple romain et savait parfois soutenir la dignité de ce titre ; enfant gâté de toutes les puissances, que l'aristocratie s'était ruinée à divertir, pour lequel on faisait venir les gladiateurs de la Germanie, les rétiaires de la Gaule, les lions de l'Atlas, les danseuses de Cadix, les girafes du Zahara, à qui on donnait de magnifiques spectacles , et en même temps du pain pour qu'il ne fût pas obligé d'aller travailler en sortant de là. Et à quoi eûtil travaillé, ce peuple gentilhomme? Tous les métiers étaient faits par des esclaves. Il lui fallait en outre (car les Grecs lui avaient donné des prétentions d'artiste) que sa ville fût belle; et s'il logeait dans un taudis au septième étage , dans quelques-unes de ces maisons énormes où s'installait toute une tribu , comme nos maisons de location du faubourg Saint- Marceau, il fallait qu'il se promenât les jours de pluie sous des portiques corinthiens, qu'il fît ses affaires et qu'il entendît hurler ses avocats dans des basiliques opulentes ; que ses bains fussent de marbre, ses statues de marbre, ses théâtres de marbre et de porphyre : tel était le goût de cette redoutable majesté.
Auguste, successeur de l'aristocratie, devait, comme elle , nourrir le peuple , l'amuser, lui embellir sa belle Rome. Il fallait qu'à ses frais et par ses soins les blés d'Egypte et d'Afrique vinssent nourrir le prolétaire romain, trop accoutumé à recevoir le pain de la main de ses maîtres pour qu'on pût songer à le faire vivre autrement. Il fallait jeter l'argent sur le Forum aux hommes, aux femmes, aux enfants , à tout ce que la dignité de citoyen romain appelait à prendre part à
in AUGUSTE.
cette aumône solennelle. Aussi ces libéralités furent-elles ordinairement de 30, 40, 230 sesterces par tête ; après Actium , il en distribua 400 , plus tard jusqu'à 800 (213 fr.). Le blé , il le donna presque pour rien , quelquefois gratuitement ; il nourrit ainsi, tantôt 200, tantôt 320,000 bommes (1). Du reste, il s'en fallait si bien que l'aumône fût quelque chose d'humiliant, qu'il y avait dans l'année un jour où, par suite d'un vœu, Auguste lui-même , assis à la porte du palais, tendait la main aux passants.
Le peuple a-t-il faim , il demande du pain à son maître. A-t-il soif, il lui demande des aqueducs , il lui demande le vin à bon marché. Auguste ainsi supplié refuse quelquefois ; mais après tout, c'est chose commode qu'un pareil tyran. Le peuple s'ennuie-t-il , il demande des jeux. Et alors l'Afrique, l'Asie, l'Occident, tout s'émeut pour lui envoyer des acteurs, des bouffons, des philosophes, des bêtes féroces, des combattants , des monstres , des saltimbanques ; on lui montre un jour un rhinocéros, un autre jour un boa de cinquante pieds : au cirque, il y a des couines de chevaux et des luttes à la grecque ; à l'amphithéâtre, des gladiateurs ; au théâtre , des histrions, des pantomimes, nouveau genre de divertissement, que les siècles suivants aimèrent jusqu'à la fureur ; à tous les coins de rues , des bouffons parlant toutes les langues , car cette Rome aux cent têtes les parlait toutes; les jeunes gens des grandes familles viennent jouter devant le peuple , des chevaliers viennent devant le peuple faire les gladiateurs dans l'arène ; un sénateur voulut y descendre.
Avec le cocher des courses {agitator) et le pantomime , le gladiateur était le favori le plus intime du grand seigneur romain, l'idole la plus chère du peuple. C'étaient là comme les
(1) Suétone. 41. Lapis Ancyr. III : Duodecimùm consul trecentis et viginti millibus plebis urbanae sexagenos denarios viritim dedi... Consul tertiùm decimùm sexagenos denarios plebi quœ tùm frumentum publicum acceperat dedi. Ea millia hominum paulô plura qui^m duccnta fuerunt, Dion (LV. 16) lUtla même chose.
coureurs de New-Market ou les boxeurs en Angleterre , les protégés, que dis-je, les amis, les commensaux du sportsman romain ; on vivait avec eux sur le pied de l'estime comme un turf-gentkman avec un jockey. Sous la république, le gladiateur avait rempli un autre rôle , il avait eu voix dans les affaires de l'État ; s'il perdait sa fonction politique, il gardait sa position sociale, sur le même pied que Yagitator, le sculpteur, et un peu au-dessus du philosophe. Aussi, ces gens-là sentaient -ils leur importance ; les pantomimes recevaient chez eux les sénateurs, sortaient avec un cortège de chevaliers (1) : « César , disait le pantomime Pylade à Auguste , sais-tu qu'il t'importe que le peuple s'occupe de Bathylle et de moi ? »
Rome ne pouvait avoir trop de fêtes , ni trop de monuments ; les obélisques de l'Egypte s'élevaient sur ses places, de nouveaux temples étaient consacrés à tous ses dieux , un Forum nouveau s'ouvrait à sa population toujours croissante à laquelle ne suffisaient plus l'ancien Forum, ni celui de César ; des portiques, des théâtres , des basiliques étaient bâtis ou restaurés par Auguste qui avait même la modestie de ne pas leur donner son nom ; modestie dont il ne manque pas de se vanter. Soixante-sept lieues environ d'aquéducs et de canaux lui amenaient une masse d'eau que l'on estime cà 2,319,000 mètres cubes par jour ; Agrippa distribuait ces eaux en une multitude d'abreuvoirs, de piscines, de fontaines et de bains (cent cinq fontaines, cent trente châteaux d'eau, cent soixante-dix bains gratuits) (2). Des routes magnifiques menaient à ses portes ; Auguste se chargeait pour sa part de refaire la voie Flaminia jusqu'à Rimini ; il distribuait les autres aux généraux vainqueurs pour les rétablir avec le butin de leurs triomphes (3). Tous les hommes qui étaient
(1) Tacite. Ann. I. 77.
(2) V. Frontin de Aquœduct. Lapis Ancyr. I. (adlaevam). Pline. XXXVI. 15. Ronielet, sur Frontin.
(3) Sur les monuments d'Auguste, son Forum et le temple de Mars Vengeur, — le
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restés riches recevaient de César l'ordre de travailler à Tembellissement de la cité-reine. Balbus lui faisait un théâtre ; Philippe , des musées ; Agrippa , son Panthéon et une foule d'autres monuments; Asinius Pollion (chose singulière!), un sanctuaire à la liberté. «Voyez cette ville, disait Auguste ; je l'ai reçue de brique, je la laisserai de marbre. »
Les prolétaires de Rome devaient être de riches seigneurs. Agrippa leur jetait des billets de loterie qui gagnaient de l'argent, des étoffes, des meubles précieux ; Agrippa, tout le temps de ses jeux, leur faisait faire la barbe pour rien; il leur livrait à piller des boutiques pleines de riches marchandises. Ce n'était pas assez d'enrichir le peuple durant sa vie : en mourant, il fallait lui léguer quelque chose. Balbus lui laissait vingt-cinq deniers par tète; Agrippa, ce donateur inépuisable, lui léguait, outre une somme d'argent, ses jardins et ses bains (il faut dire que l'usage de ces magniiicences privées se perdit bientôt sous les empereurs). Auguste déclarait dans son testament que l'héritage de son père Octavius et de César son père adoptif, d'autres successions, toute sa fortune, en un mot, avait été consacrée aux besoins de la république , et qu'il ne laissait à ses propres héritiers que 150,000,000 sest. (40,360,000 fr.). Et pourtant encore il léguait au peuple 43,500,000 sest. (1) : c'était plus que n'avait fait le testament si populaire de César. Il est vrai qu'Auguste, héritier de César, avait doublé les legs de son oncle, et que Tibère , héritier d'Auguste , ne paya pas ceux de son prédécesseur.
temple d'Apollon sur le inonl Palatin, — le temple de Jupiter Tonnant au Capitole, la basilique de Lucius et de Caïus, — les portiques de Livie et d'Octavic,»— le tliéàtre de Marcellus, etc. T'. Suétone. 29. 20. Lapis Ancyr. I. 'ad laevani\ Tacite, Annal. H. 49. Diverses inscriptions.
(I) (8,700,000 fr.) Suétone. 102. Tacite, Ann. I. 8. 11 léguait aussi à chaque prétorien, 1,000 sesterces; à diaque soldat de la garde de Rome, 5C0; à chaque soldat des légions, 300; ce qui devait lien faire une somme de CO à :o,000,i>00 sest [V2 à 14,000,000 fr.).
Maintenant, au milieu de celte Rome devenue si belle, si A oluptueuse, si pleine de sécurité, on voyait passer un homme simplement vêtu, marchant à pied, coudoyé par chacun, habillé comme Fabius d'un manteau de laine filée par ses propres filles. Cet homme allait aux comices voter avec le dernier prolétaire ; il allait aux tribunaux cautionner un ami , rendre témoignage pour un accusé ; il allait chez un sénateur célébrer le jour de naissance du maître de la maison, ou les fiançailles de sa fille. 11 rentrait chez lui : c'était une petite maison sur le mont Palatin, avec un humble portique en pierre d'Albe ; point de marbre, point de pavé somptueux, peu de tableaux ou de statues ; de vieilles armes, des os de géant, un mobilier qui était à peine celui d'un particulier .élégant (1). Ce qu'il avait eu de vaisselle d'or du trésor d'Alexandrie , il l'avait fait fondre ; de la dépouille des Ptolé mées, il n'avait gardé qu'un vase précieux {vas murrhinum) : il se mettait tard à table, y restait peu, ne connaissait point le luxe des repas, si extravagant alors ; avec du pain de ménage , des figues et de petits poissons , le maître du monde était content. A le voir si simple, qui aurait osé dire que c'était un roi? Un soldat l'appelait en témoignage : « Je n'ai pas le temps, disait-il , j'enverrai un autre à ma place. — César, quand tu as eu besoin de moi, je n'ai pas envoyé un autre à ma place, j'ai combattu moi-même » , et César y allait. Il fallut que, déjà vieux, à la célébration d'un mariage, il fût poussé et presque maltraité par la foule des conviés, pour qu'il cessât d'aller aux fêtes où on l'invitait.
Et puis, cet homme pacifiait l'Italie et le monde ; c'était le conciliateur universel, l'homme des ménagements et de la paix. Il remettait les vieilles dettes, déchirait les vieilles enquêtes, fermait les yeux sur les usurpations consacrées par le temps, sur tous ces droits à demi légitimes qui restent des évolutions, et auxquels il est si dangereux de toucher. Il
nie
(0 Vix pvivatre eleganli.T, Suétone. 73.
passait le jour el la nuit à rendre la justice ; malade, il écoulait chez lui les plaideurs. Il ne prenait pas fait et cause pour lui-même; il condamnait aune simple amende l'homme qui avait dit : « Ni le courage , ni le désir ne me manqueront pour tuer César ; » enfin il écrivait à Tihère : « Ne te laisse pas aller à la vivacité de ton âge , et ne t'irrite pas trop si on dit du mal de nous; c'est bien assez si on ne nous en fait pas.»
Le pouvoir d'Auguste fut certainement le plus doux que Rome eût encore subi ; parmi tant d'hommages que la flatterie lui adressa , il en est un , rare dans l'antiquité , et qui donne une noble idée de sa politique : le jour où Auguste rentrait dans Rome, on ne faisait périr aucun criminel.
Nulle popularité ne fut plus glorieuse et plus manifeste. Quand sa maison fut détruite par l'incendie, les vétérans, les. décuries, les tribus, tout le peuple contribua volontairement pour la relever. Après sa maladie, le peuple éleva une statue au médecin qui lui avait rendu la santé ; des mourants ordonnaient qu'on remerciât les dieux en leur nom, de ce qu'Auguste leur survivait (1). Enfin le peuple entier l'appela père de la patrie : un emphatique louangeur de l'ancienne Rome cherche à rabaisser cet hommage ; il fut cependant assez beau. Lorsqu'une députalion du peuple était venue lui offi'ir ce titre à Antium, lorsqu'au théâtre toute la multitude ornée de lauriers l'avait salué de ce nom , Auguste l'avait 1 refusé. Mais quand au sénat, sans décret, sans acclamation, Valérius Messala lui dit au nom de tous : « Que le présage soit heureux , César- Auguste, et pour ta maison et pour toi ! (car ces vœux se confondent avec ceux que nous faisons pour l'éternelle félicité de la république) le sénat et le peuple te saluent unanimement père de la patrie », Auguste vers? des larmes , et répondit cette fois : « Tous mes vœux son accomplis, Pères conscrits, et qu'ai-je autre chose à demander aux dieux, si ce n'est de garder jusqu'à mes der-
(1) Suétone. 57. 59.
niers jours cet accord de vos sentiments envers moi (1) (An 72o.) ? »
Il y a loin de ce simple titre noblement offert et noblement accepté, aux adulations emphatiques et monstrueuses que la bassesse et la peur imaginèrent pour les successeurs d'Auguste.
§ II. — Augusttis Cœsar. — restauration de l'ancienne