II
salon, le palais de justice , le marché. Celait le Pnyx à Athènes, lorsque cinq mille hommes se réunissaient pour écouter avec enthousiasme et voter avec fureur ; c'était l'Agora , la promenade des flâneurs et des causeurs de l'Attique, la manufacture des nouvelles, le centre du commérage , la tribune des philosophes, le meeting permanent, où chacun pouvait parler au peuple des affaires du peuple et de ses propres affaires, de sa maison , de son industrie, de son commerce ; où le socle de Démosthènes servait de petites affiches ; le lieu où aboyait Diogène, et où Timon le misanthrope ^enait dire : « Hommes athéniens, j'ai chez moi un figuier où se sont pendus quatre ou cinq citoyens ; si quelqu'un veut l'employer au même service, je l'engage à se hâter, car je vais couper l'arbre. •>■> Tous ces noms de Lycée, de Portique, d'Académie, nous rappellent que la philosophie, comme tout le reste , se tenait en plein air ; en un mot, on vivait à la tribune.
A Rome, il en était de même. Sous les empereurs, les bains et les basiliques vinrent bien disputer au Forum le monopole de la publicité ; mais sous la république, le Forum était un rendez-vous à peu près universel. Les jours ordinaires on y causait ; les jours de marché, où la nécessité y appelait tout le peuple, on y faisait devant le peuple les affaires sé^ rieuses', les affaires des citoyens comme celles de l'État ; on y adoptait un fds, on y faisait son testament; enfin le Forum tenait lieu et des salons, ce grand élément de la vie du dernier siècle , et des journaux, ce grand élément de notre vie (1).
Cette accoutumance de vie publique , jointe à la gravité romaine , produisait une certaine solennilé dans les mœurs, quelque chose d'officiel, d'apprêté, d'oratoire dans toutes les habitudes. La harangue était de tous les moments, de toutes
(1; A Rome, où tout le monde se voit au Forum, on n'a ras Lesoin d'être voisin. Roraœ, cùm Forum commune sit, vicinitas non vcquirilur. Cic. Fani. V. 15.
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les affaires : concio est le speech des Anglais. Dans la vie de famille, on se haranguait comme dans la vie politique. Germanicus mourant harangue ses amis ; un rhéteur fatigué de vivre vient au Forum, monte à la tribune , expose en trois points les raisons qu'il a de mourir, puis retourne chez lui , cesse de manger et meurt (1). Antoine, violemment attaqué dans le sénat par Gicéron, ne se croit pas en état de lui répondre sur l'heure ; il va à la campagne, s'y enferme avec un maître de rhétorique, y étudie, déclame, improvise pendant quinze jours, puis revient au sénat et fulmine son écrasante improvisation.
Dans les Annales de Tacite , cet écrivain qui raconte son propre temps et le raconte avec une si profonde intelligence, Sénèque , que commencent à inquiéter les dispositions peu aimables de son impérial élève Néron , l'aborde et lui fait un speech dans toutes les formes pour lui demander sa retraite. Néron lui répond comme on ferait à la Ghambre : « Si je ne crains pas de répondre sans préparation à un discours longuement médité, c'est à toi que je le dois, etc.»
Un avocat chez nous, c'est un homme souvent assez vulgaire, qui, secouant les plis d'une vieille robe noire , criant d'une voix enrouée des phrases mal faites et mal sonnantes, frappant sur le barreau , n'a certes rien de pompeux ni de théâtral. Mais un avocat chez les Rom.ains, c'était un magique artiste en paroles, monté sur une large tribune, s'y promenant à droite et à gauche, se drapant habilement dans les plis de sa toge blanche ( Tacite se plaint des petits manteaux de son temps , dans lesquels , dit-il , l'éloquence est étriquée (2)) ; prenant le la d'un joueur de flûte, afin de ne pas commencer sur un ton trop haut ni trop bas ; donnant à sa voix toutes les inflexions étudiées d'une déclamation d'acleur, modulant son geste, se complaisant dans ses cadences, charmant au moins les oreilles quand il ne parlait ni à l'es-
0) Suétone, de clarisrheloribus. C — (2) Tacite, de orat. 39. 14,
prit, ni au cœur ; s'armant de prudence et de modestie dans son exorde, entamant avec une douceur insinuante les préventions de son auditoire ; exposant avec clarté , racontant avec esprit, argumentant sans pédantisme, sophistiquant avec élégance, injuriant en phrases poétiques , vouant avec grâce son adversaire aux dieux infernaux, ayant des malédictions , des colères , des violences harmonieuses ; pleurant à la péroraison, pleurant de rhétorique , de fatigue, d'émolion même; car il ne faut pas oublier ce qu'il y avait d'émotion fficile et de sensibilité passagère dans ces âmes méridionales.
Il est bon de voir comme on entendait minutieusement ces dehors de l'éloquence , et comment la dignité de l'orateur était comprise. L'orateur ne devait ni se moucher , ni cracher, ni tousser trop souvent ; le verre d'eau sucrée est condamné par Quintilien. L'orateur ne devait ni trop se remuer ni se remuer trop peu, ni gonfler ses narines , ni lever ses épaules, ni mordre ses lèvres, ni sortir de son banc , ni trop s'y promener ( on demandait à un certain avocat combien de milles il avait fait en plaidant), ni se balancer sur le pied gauche, ni avancer le pied droit en même temps que la main droite, ni écarter les jambes, ni lever le bras gauche plus haut qu'il ne faut pour former avec le €orps un angle droit. L'école réglait jusqu'à sa toilette ; les dernières franges de sa toge devaient lui descendre à mi-jambe, les premières un peu audessous du genou; sa toge devait être arrondie et d'une coupe élégante ; une grosse cravate qui enveloppe le cou et charge les épaules, ôte, disait-on, à la poitrine sa dignité ; il ne faut ni trop de bagues à ses doigts, ni dans sa main, s'il se peut , un cahier incommode. Mais à mesure qu'il parle et s'échauffe, il peut se mettre plus à l'aise, après l'exorde laisser tomber un pli de la toge , à l'argumentation la rejeter tout à fait ; « le costume lui-même doit prendre une attitude de combat.» A la péroraison , quand on pleure , quand on l'applaudit , quand on l'embrasse , que sa toge tombe ! que toutes les grâces de son costume soient troublées ! qu'il soit haletant ,
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en sueur ! Pline cependant lui recommande le mouchoir pour essuyer son front sans déranger sa coiffure. Tout cela est un peu théâtral sans doute ; mais ne souhaiteriez-vous pas que quelques-unes de ces délicatesses de parole , de pose et de toilette eussent passé du Forum au palais de justice et même au palais Bourbon (1) ?
Telle était donc cette vie d'apparat et de dignité officielle, cette vie oratoire qui faisait que dès l'enfance on s'exerçait à la période cicéronienne. Plébéiens et patriciens, futurs soldats et futurs jurisconsultes , tous ceux qui recevaient une éducation recevaient celle-là. M. Pitt, à dix ans, montait sur la table , et de là improvisait devant son père de petits discours parlementaires. Auguste, à douze ans, prononçait l'éloge de son aïeule (2).
Tout cela était bien sous la république : la vie parlementaire était un but et un aliment pour toutes ces éloquences naissantes. Sous l'empire, le but n'exista plus, mais les écoles subsistèrent. On continua de fabriquer des orateurs sans savoir pour quelle tribune. Et que vouliez-vous que fît la jeunesse? L'art militaire et le droit n'étaient guère des sciences d'école. D'ailleurs la jurisprudence était suspecte de républicanisme; la vie militaire très-entachée de danger et de fatigue, choses que n'aimaient plus les Romains de l'empire. Il n'y avait plus de Forum , mais il y avait encore ce sentitiment artiste qui fait aimer les belles paroles , et que les Grecs avaient inspiré aux Romains. On ne délibérait plus, on discourait encore ; on avait renvoyé les orateurs , on gardait les maîtres de rhétorique.
L'enseignement n'avait donc plus rien de sérieux ; il tombait dans les sophismes, les subtilités, les frivolités de la Grèce. Il y avait dans les anciens un fonds de dignité puérile qui se laisse partout apercevoir. La base de l'instruction première, c'était la mythologie des Grecs, à laquelle on ne
(1) V. QuinliUen. XI. 3.- (2) QuinlU. XII. 6.
2ia TIBERE.
croyait plus, mais que l'on apprenait toujours. Ces poétiques niaiseries étaient la première chose dont se remplissaient tous les cerveaux , le premier caractère dont l'imagination naissante , cette cire molle , restait timbrée. Ajoutez que l'érudition s'y était mise, et que , sans croire à Vénus ni à Hercule, on discutait avec conscience sur la couleur des cheveux de Vénus, sur le jour de la naissance d'Hercule. Il y avait des gens appelés grammairiens dont la suprême science était celle-là, et c'était à ces gens que l'on confiait l'intelligence naissante des enfants. On demandait à un précepteur que l'on voulait prendre le nombre des chevaux d'Achille, le nom de la mère d'Hécube. Tibère, ce vieux et farouche tyran, adorait les grammairiens, et passait ses moments de répit à leur poser des questions pareilles (1).
De chez le grammairien , le jeune homme passait chez le rhéteur, des puérilités de la religion aux puérilités de l'éloquence. Les Grecs , peuple bavard , avaient une foule de beaux diseurs depuis qu'ils n'avaient plus de Démosthène. Quand Rome leur fut ouverte , tout cela vint professer à Rome, et y établir, comme les appelaient les vieux pères conscrits, leurs écoles d'impertinence {2). Ce qui caractérisa ces écoles, ce fut une combinaison de l'esprit alambiqué , puéril et disputeur des Grecs, avec l'esprit tendu, lourd et emphatique des Romains, l'union du sophisme et de la déclamation. Comme on n'avait rien autre à faire , ce fut une rage de déclamer, de disputer, de controverser, de plaider, de répliquer, d'improviser, de répondre. Vinrent à leur tour les nouveaux sujets de Rome, les Barbares que l'on civilisait, criant, sophistiquant, avocassant à l'envi ; Gaulois, Africains, Espagnols surtout, aux larges poumons , à la puissante poitrine , à l'imagination désordonnée, parlant des jours, des nuits entières, déclamant à table , déclamant en vovage , déclamant
(1) Suétone in Tiberio. 70.
(2) Ludura impudentja'. Cicéron, de Oral. 111. 24. Tadtc. 35.
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SOUS la tente (1) : la vie de ces gens-là était un perpétuel monologue. Maintenant, dire quelle misérable chose élait leur faconde, ce serait difficile. L'un, pour augmenter la difficulté, demandait qu'on lui donnât le premier mot de son discours ; on lui donnait veruhus, et il commençait par verubus. L'autre se proposait pour sujet d'éloquence cette question : « Pourquoi, si on laisse tomber un verre , se casse-t-il? Pourquoi, si on laisse tomber une éponge, ne se casse-t-elle pas?^) Voici en peu de mots comment on procédait. Les commençants étaient bornés à des discussions moins incisives ( suasoriœ) : ils engageaient Alexandre à se contenter d'avoir conquis la terre, à ne pas conquérir l'Océan ; ils conseillaient à Caton de ne pas se tuer, ou bien à Agamemnon de ne pas faire périr Iphigénie. Mais ces querelles avec les morts n'étaient que des jeux d'enfants ; il fallait en venir à la plaidoirie {controversia) , soutenir la lutte contre un adversaire , livrer bataille sur la grande scène de l'école. Les sujets de ces controverses sont incroyables. Voici quelques-unes de ces plaidoiries fictives sur lesquelles vous me pardonnerez d'insister, puisqu'elles étaient le dernier perfectionnement de l'éducation, l'exercice le plus intellectuel de la jeunesse et même de l'âge mûr.
Un homme et sa femme se jurent de ne pas se survivre l'un à l'autre. Le mari, un peu las de sa moitié, part pour un voyage et lui fait annoncer sa mort. Elle , trop confiante , tient parole et se jette par la fenêtre ; elle ne meurt pas cependant, elle guérit et apprend que son mari l'a jouée : arrive son père qui veut le divorce ; elle, sans rancune , n'en veut pas. Plaidez pour le père, plaidez pour la fille. — Autre exemple : un homme recueille des enfants exposés , leur coupe un bras ou une jambe, les fait mendier en cet étal, et s'enrichit de ce qu'on leur donne. Accusez cet homme , dé-
(1) Quintilien. X. 7. V. surtout Sénc([uc le père dans ses curieuses préfaces, entre autres, Controvers., lilj. 1.
fendez cet homme. — La loi (laquelle loi du reste n'est ni du droit romain , ni du droit grec , ni d'aucun autre , c'est une législation fabriquée par les rhéteurs, aussi fabuleuse que les événements), la loi veut que si une jeune fille a été enlevée, elle ait le choix ou de faire mourir son ravisseur , ou de l'épouser sans dot. Un même homme a enlevé deux femmes ; l'une veut qu'il meure , l'autre veut l'épouser. Plaidez làdessus.
Maintenant figurez-vous l'éloquence s'exerçant sur de pareils sujets ; les disciples venant les uns après les autres saupoudrer de nouvelles phrases l'absurdité d'une telle donnée, chacun à son tour plaidant le pour et le contre, entassant les antithèses, nageant en plein océan dans les tropes et les figures , appelant à son secours l'ithos et le pathos, toutes les " niaiseries sonores , toutes les absurdités sentencieuses, pour dire bon gré mal gré quelque chose sur un sujet où il n'y avait qu'à se taire ; et cela au milieu des hourras, des sifflets, ' des applaudissements , des clameurs ; le tumulte du Forum remplacé par un tapage d'écoliers. Il y eut un de ces rhéteurs qui, à force de se battre les flancs et de se monter la tête, en devint fou. Nous avons tout un livre composé d'échantillons de ces merveilleuses harangues, de ces beaux traits qui donnaient le signal des bravos. C'est le répertoire le plus vaste de paroles vides , d'éloquence à froid , d'antithèses creuses ; livre curieux à force de manquer de sens.
Voilà ce qu'étudiait toute la jeunesse avant de s'élancer dans la vie. Nous ^ enons de dire comment les carrières anciennes étaient tombées en discrédit. Avec cette éducation d'ailleurs, il semblait qu'il ne dût y en avoir qu'une, et que le monde dût être composé d'avocats : et en effet, dans l'ancienne Rome, il n'y avait personne qui n'eût commencé par l'être un peu plus ou un peu moins. Mais encore, après avoir vécu dans ce monde romanesque de'^sorliléges , d'empoisonnements, d'incestes, parmi ces lois imaginaires, ces catastrophes miraculeuses, ces procès impossibles, la tête pleine
de toutes ces belles choses, comme on devait se trouver déroulé au tribunal du préteur, en face des hypothèques , des cours d'eau ou de la quarte falcidie (1) !
Aussi les maîtres de l'art étaient-ils souvent malheureux au barreau, et parfois, comme dit Quintilien, se jugeaient trop éloquents pour jamais plaider (2). Il s'agissait un jour d'un homme qui demandait que le serment lui fût déféré. L'avocat adverse, rhéteur illustre, trouva un admirable mouvement pour lui répondre : « Tu demandes le serment, dit-il, eh bien ! jure, mais écoute la formule que je te prescris : jure par les cendres de ton père que tu as laissé sans sépulture ,
jure parla mémoire de ton père que tu as outragée » Et
le reste. L'adversaire, effronté coquin, prenant au bond la figure de rhétorique, se hâta de dire : « J'y consens. » Le préteur déférait le serment. « Mais, juge , dit l'avocat tout troublé d'être pris au sérieux, ce n'était pas un consentement, c'était une figure. — Tu as dit : Jure ; il jurera. — Mais, juge, il n'y aura donc plus de figures au monde? — On s'en passera, on peut vivre sans elles. >> Le pauvre avocat perdit son procès, et de colère confina son éloquence dans l'enceinte de l'école, où tout le jour, au milieu des curieux, loin de la perfide réalité du barreau, il pouvait faire des figures de rhétorique sans danger pour ses clients ni pour lui (3).
L'élude la plus commune non-seulement de l'enfance, mais
(1) Tacite. Ih. 36. Quinlil. H. II. V. ailleurs encore ses plaintes sur l'amollissement de l'éloquence devenue tout à fait impropre à la vie réelle et aux combats du barreau : « Cette éloquence voluptueuse, qu'applaudissent des auditeurs paresseusement couchés, sans rien de mâle ni de sérieux. » Y. 12. Dans Sénèque, « un rhéteur plaidant pour la première fois au Forum, est tout étonné de parler en plein air, se
'-déconcerte, commence par un solécisme et supplie les juges de se transporter dans une basilique ; tant il est vrai que, dans les écoles, les esprits sont élevés comme en serre chaude et ne savent supporter ni les clameurs, ni le silence, ni les rires, ni même l'aspect du ciel. » Controversioe, lY, prœfatio.
(2) Quintil. XII.
(3) Suét., de Claris rheloribus. G. Seneca pater, Controv. III; prœfatio.
de toute la vie, était donc une étude inapplicable aux besoins de la vie, et Rome était inondée de jeunes gens qui s'élançaient dans le monde, la tête pleine de cette science menteuse, la mémoire farcie de sentences, de prosopopées, d'antithèses, avec un suprême dédain pour les réalités fatigantes de la vie, le travail, l'industrie, la guerre; avec un suprême amour pour ses réalités agréables, la fortune , la réputation , le plaisir. Toute cette jeunesse avait l'ambition au cœur; elle était romaine, c'est-à-dire âpre dans ses sentiments, emphatique dans ses idées, s'acharnant à devenir quelque chose de grand en bien ou en mal. Elle n'avait qu'un instrument, c'était sa rhétorique et ses phrases ; il fallait que ses phrases la poussassent bon gré mal gré ! Alors on ne se contentait pas si facilement d'un succès d'argent sans gloriole et d'une fortune qui ne faisait pas de bruit ; il fallait un nom, un nom qui fît peur , un nom qu'on maudît, mais un nom. Il fallait des applaudissements, des titres, des statues, tout un peuple tourné vers vous, des amis qui espèrent en vous, des ennemis qui vous redoutent, une arme toujours prête et toujours puissante pour défendre les uns, menacer les autres (1). Et puis, n'eût-ce été que pour la richesse, il fallait faire son chemin : j'ai dit combien ce siècle était besoigneux ; comment, avec des patrimoines fortement entamés, il s'était fait de ce qui serait pour nous les folies, les impossibilités du luxe, de véritables nécessités ; comment alors, sans des centaines d'esclaves, sept ou huit villas et le reste à l'avenant, on ne pouvait pas vivre; comment, dans les familles nobles surtout, il y avait une ruine plus avancée, avec une plus forte passion de luxe et de grandeur. Ces nobles, qui avaient été sous la vieille Rome les rois du monde , ne renonçaient pas facilement à toute puissance et à toute royauté. Déjà, sous la ré-# publique, Catilina, dévoré de dettes, avait voulu brûler Rome pour rétablir le rang de sa famille ; et , sous Tibère, un héri-
(i) V. tout le morceau de Tacite. 5. G, -^
tier de Pompée, Libon, également miné, consultait des devins, se faisait expliquer des songes dans l'espérance de devenir empereur (1).
Avec de tels éléments, la fausseté de l'esprit, l'absence de tout frein moral , le besoin , l'ambition , vous saurez comprendre quelle était celte jeunesse à qui Tibère sut donner de l'emploi selon son cœur.
Le caractère de cet homme n'est pas facile à comprendre. Il me semble que Tacite le fait trop habile. Le secret de sa vie, comme de celle de tous les tyrans, c'est, je crois, la peur. Malgré la profonde habileté qu'on lui suppose, nous le voyons toujours hésitant, craintif, se méfiant de tout et de tout le monde ; ne se décidant à rien, ni à interroger un prisonnier, ni à donner audience à un ambassadeur ; revenant sur ce qu'il a fait , défendant de sortir de Rome à l'homme auquel il vient de donner une charge dans les provinces.
Le temps de sa jeunesse, Tibère le passe à se faire petit pour ne pas inspirer de crainte ; il répudie une femme qu'il aime pour épouser une fille d'Auguste, la fameuse Julie. Il s'imagine offusquer les petits-fils d'Auguste, il se décide à "^*'quitter Rome. On s'oppose à son départ, il reste quatre jours sans manger. De pitié on le laisse partir ; il n'embrasse ni femme , ni enfants , ne dit point adieu à ses amis. Mais en route (voyez ce mélange d'ambition et de peur!) il apprend qu'Auguste est malade, et il s'arrête ; Auguste rétabli, il continue sa route. Il va à Rhodes, s'y fait tellement méprisable, qu'après avoir voulu l'empêcher de'parlir, l'empereur finit par le condamner à y rester ; il y vit avec les Grecs , ne porte plus la toge, ne monte plus à cheval, abandonne l'exercice des armes, ne voit aucun des voyageurs qui demandent à le visiter, se tient au centre de l'île pour les éviter plus sûrement, supplie enfin Auguste de mettre un gardien auprès de
(I) Sur le jugement et la mort do Libon, etc., F. Tacite, Ann. II. 27-32. Dion, b' Seneq., ep. 70.
lui pour surveiller ses actions et s'assurer qu'il ne conspire pas.
cco^^<*. Mais, avec cette humilité, il y avait en lui une dureté de mœurs qui ne se dissimulait pas. Il était de la famille Claudia, race sévère, en |qai lal'oideur aristocratique était héréditaire (1). S'il n'avait pas l'orgueil de ses aïeux, il avait au moins leurs manières sombres et renfrognées; il savait tout feindre, excepté l'affabilité et la grâce. Quelque besoin qu'il eût du peuple et des soldats, il ne sut jamais donner des jeux au peuple, ni faire des largesses aux soldats ; plaire et sourire, cela passait sa nature. Pendant ses vingt ans de règne, il ne fit que deux fois largesse aux prétoriens : et le peuple, sous lui , jeûna tellement de gladiateurs et de spectacles, qu'aune fête donnée par des entrepreneurs, il y eut une foule effroyable ; le théâtre croula, et cinquante mille hommes furent tués ou blessés (2). Tibère ne bâtissait pas ; il refit à peine un ou deux monuments qui tombaient en ruine ; encore n'eut-il pas ou la patience de les achever, ou la gloriole de les dédier solennellement (3). Pliant à l'excès quand il n'était pas le maître, il avait, quand il l'osait, une humeur que rien ne pouvait contenter, ni franchise, ni flatterie, ni liberté, ni servitude. Il envoyait mourir ses ennemis, il exilait ses adulateurs. « Oh ! les misérables nés pour l'esclavage ! » disait, en sortant du sénat, ce maître difficile à vivre, gardant, sous une attitude plate et rampante, des rancunes qui ne perdaient rien pour attendre. « Je plains le peuple romain, disait Auguste en mourant ; il va être broyé sous de bien lentes mâchoires. »
Auguste, lui, en effet, avait gouverné tout autrement. C'était à force de grâce, d'affabilité, de secours aux grandes familles, de largesses au peuple, de jeux, de fêtes, de monuments , qu'il avait concilié tant d'intérêts et ménagé une
(1) Suét. in Tibcr. 2. %
(2) Annal. VI. 02 et suiv. — (3) Tacite. II. 41. 49. VI. 45. Suét. 47. Vell. II. 1-30.
douce quiétude au monde lassé des guerres civiles. Auguste, en mourant, continuait encore ce système ; il faisait au peuple romain des legs énormes que Tibère ne paya pas.
Ces souvenirs étaient embarrassants pour Tibère ; il ne lui allait pas de se faire gracieux ni libéral, ^licn cependant ne lui paraissait très-rassurant (an de Jésus-Christ , 14). Les légions, durement traitées par Auguste qui avait réservé toute sa sévérité pour elles , se révoltaient , demandaient de l'argent et des privilèges, prétendaient faire un empereur, et faillirent tuer Germanicus qui ne voulait pas l'être. Le sénat était plein d'ambitions aristocratiques profondes et concentrées ; le monde enfin s'était si longtemps et si bien reposé des guerres civiles, qu'il pouvait commencer à être las du repos. Tibère avait peur, et exprimait sa crainte par une métaphore moins noble que pittoresque : « Je tiens, disait-il, le loup par les oreilles. »
Sa grande ressource fut, comme auparavant, de s'effacer. Après avoir J)ien prié pour qu'on ne le forçât pas à devenir César, il sembla prendre à tâche d'être aussi peu César que possible. Le sénat surtout, qui lui faisait le plus de peur, fut le souverain auquel il parut soumettre toutes ses actions, lui renvoyant tout, le consultant sur tout, l'encourageant à la liberté , parlant (sans que personne y crût, il est vrai) de rétablir l'ancienne république ; appelant les sénateurs ses maîtres, cédant le pas aux consuls; ne voulant pas être appelé seigneur ; refusant avec obstination le culte divin ; faisant tout humblement de l'ordre , de la justice, de la paix pu- Jblique ; préfet de police sous la royauté du sénat ; ne ménageant pas dans les calamités publiques l'argent qu'il retranchait sur d'inutiles magnificences ; presque charitable, mais non généreux, ce qu'aurait bien mieux aimé la plebs de Rome (l) ; désintéressé, n'acceptant de legs et de successions
(1) Sur l'annone et les subsistances, T'. Tacite, II. 87. IV. C. 7. — Secours aux ■villes (l'Asie , après un tremblement de terre (an 17). Id. II. 47.Suét. 48. — Aux
que de ses amis (grande vertu chez un Romain et chez un empereur !) (1) : — quant au peuple, lui jetant, pour se populariser, le nom d'Auguste à la tête; citant les paroles, adorant les traces d'Auguste ; ne prétendant pas cependant, comme lui, refaire les vieilles mœurs romaines ; et si quelque sénateur hardi, vieux ou pauvre, proposait des lois contre le luxe, l'approuvant en théorie avec des restrictions dans la pratique : — quant aux provinces, les soulageant, diminuant les impôts, surveillant les préfets ; — ne faisant rien pour la seule armée dont les légions éloignées, dispersées au nord et à l'est, séparées les unes des autres par des déserts, ne lui inspiraient pas les mêmes craintes.
Tacite rend justice à cette administration : jusqu'à l'époque de la mort de Drusus, c'est-à-dire jusqu'à la neuvième année de Tibère, « les affaires publiques, les plus graves d'entre les contestations privées étaient discutées au sénat ; les principaux sénateurs pouvaient parler librement, et Tibère réprimait lui-même les excès de la flatterie : dans la distribution des honneurs, la gloire des aïeux, l'illustration militaire , les services civils étaient les motifs de ses choix, et il était assez reconnu qu'on ne pouvait en faire de meilleurs ; les consuls, les préteurs avaient le libre exercice de leur pouvoir ; les magistrats inférieurs remplissaient dignement leur office ; et, sauf les accusations de lèse-majesté , on n'abusait point des lois. La perception du blé, des impôts, des revenus publics était confiée à des compagnies de chevaliers romains. Dans
incendiés du Célius (an 37). Paterc. II, 130. Tac. IV. G4. Suét. 48. -Secours de ] 08,000,000 sest. aux incendiés de l'Aventin (an 3G). Tac. VI. 45. —Prêt gratuit de 100,000,000 sest. aux indigents (an 33). Suétone. Ib. Tac. VI. 17. Dion. 58.— Secours de 100,000,000 sest. après une inondation (an 35). Dion. 58. Lorsqu'il présenta au sénat ses petits-neveux Néron et Drusus (an 23), il fit au peuple une distribution d'argent (Suétone in Tib. 54, Tacite, Annal. III. 29) montant, dit-on, à 72 deniers (7Gfr. .50) par tète (Cod. Vindobon.). En mourant, il légua au peuple 45,000,000 de sest. (12,000,000 de fr. environ.). Dion. LIX.
(1) Neque htereditatem cujusquam adiit, nisi cùmamiciliù meruisset. Ann. II. 48. Sur son administration, T. encore Suét. 20-32. Vclleius. II. 130. Dion. I. VI.
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ses propres affaires, César avait pour délégués des hommes de mérite, que souvent il n'avait connus que par leur réputation , et ceux qu'il avait une fois nommés demeuraient en place, et finissaient par vieillir dans leur charge. Le peuple souffrait de la disette ; mais, loin d'en être coupable, le prince remédiait par ses soins et ses dépenses à la stérilité du sol comme aux difficultés de la mer. Il empêchait que de nouveaux impôts ne chargeassent les provinces, que les anciens ne fussent aggravés par l'avidité et la cruauté des magistrats; il interdisait la confiscation et les tortures. César avait peu de domaines en Italie ; ses esclaves n'étaient point arrogants ; un petit nombre d'affranchis composait sa maison, et quand il avait contre un particulier des intérêts à débattre, la cause se jugeait au Forum et selon le droit (1). »
Si tout cela ne dura point, c'est que Tibère n'était pas seulement effrayé du sénat, du peuple, des provinces, de l'armée; mais il y eut toujours un homme que ce grand trembleur craignit par-dessus tout : je veux dire son successeur. Le successeur de Tibère fut toujours son ennemi, et, par compensation, l'ami et l'idole du peuple. Auguste était à peine mort, que son petit-fils Agrippa fut tué en prison ; le nouvel empereur protesta qu'il n'était pour rien dans ce meurtre, et
(1) Tacite. Ann.VI. G. 7. Voici cependant ce qui va donner la mesure de la modération de César et de l'influence que prenaient déjà les aflîdés du palais. « Pison donna une preuve de sa hardiesse (an 1 G) en appelant devant les juges Urgulania que l'amitié de Livie avait élevée au-dessus des lois; Urgulania, au lieu d'obéir, se fit porter dans la maison de César ; mais Pison n'en persista pas moins, quoique Livie se plaignît de cette atteinte portée à sa dignité. Tibère crut alors qu'il était d'une juste condescendance envers sa mère, d'aller devant le préleur y représenter Urgulania ; il sortit du palais, suivi de loin par des soldats, au mibeu d'un concours de peuple, le visage serein et causant de temps à autre dans la route. Pison, que ses parents voulaient en vain retenir, continua à réclamer la somme qui lui était due, et Livie enfin la fit apporter. Mais, malgré cette affaire, honorable pour Pison et qui accrut la bonne réputation de César, Urgulania demeura si puissante, qu'appelée comme témoin par e sénat, elle ne daigna pas y venir, et qu'on envoya un préteur pour l'interroger chez elle, tandis que les Vestales elles-mêmes, lorsque leur témoignage est réclamé, viennent le donner en plein Forum. » Tacit. IL 34.
22a TIBÈRE.
l'on n'en parla plus. Mais après Agrippa vint un autre rival, Germanicus, le neveu de Tibère, qui, un peu malgré lui, en avait fait son fils adoptif ; nous venons de dire comment les soldats avaient voulu le créer César; Tibère en eut tellement peur, qu'au commencement de son règne il se fit malade pour que Germanicus prît patience.
Je ne veux pas suivre cette histoire dans tous ses détails ; vous savez, par les admirables mémoires de Tacite, quel fut le sort de Germanicus. La bonne fortune de Tibère l'en délivra (an 19) au moment où il devenait effrayant de popularité, où , bienvenu des soldats et du peuple , il faisait un voyage triomphal dans les provinces et avait conquis la faveur de l'Orient. Le pauvre peuple qui, comme tout le monde alors, avait l'intime sentiment de sa faiblesse, tomba en consternation à la perte de cet homme : c'était un ami de la liberté ! C'était, comme Marcellus, comme le premier Drusus, frère de Tibère, un mart^T du noble et impossible projet jde. rétablir la république ! Le peuple , fou de douleur , qui comprenait Tibère à travers sa dissimulation et sentait ce qu'il allait être, une fois délivré de la crainte respectueuse que lui inspirait son neveu , lui criait pendant la nuit : « Rends-nous Germanicus ! »
Germanicus mort, Rome ne demandait pas mieux que d'avoir une autre idole, Tibère était tout prêt à se faire un autre épouvantail. Cette fois, le présomptif successeur était Drusus, le fils même de Tibère , à qui le peuple eût volontiers pardonné , pour les beaux spectacles qu'il lui donnait , les goûts un peu sanguinaires qu'il commençait à manifester ; mais Drusus ne se souciait pas du rôle de Germanicus , et vivait de plaisir.
Il ne s'en trouva pas mieux. Un homme de médiocre naissance, de mœurs infâmes, mais hardi, vigoureux d'esprit et de corps, prêt à tout , était devenu le favori de Tibère , non pas en lui plaisant , — Tibère n'était pas homme à se laisser séduire, — mais en lui rendant de bons, d'utiles, quoique peu
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loyaux services. Séjan songeait peut-être dès lors à devenir ^"/^ César, et comme Tibère était arrivé au trône grâce à la mort qui avait supprimé, pour lui faire place, trois ou quatre héritiers d'Auguste, Séjan eut aussi recours à la mort pour supprimer Drusus, le premier obstacle entre le trône et lui.
Il ne faut pas de longs détails pour vous faire comprendre cette effroyable famille impériale. Séjan n'eut besoin ( ce qui n'était pas difficile sans doute) que de séduire Livie , femme de Drusus, et Drusus fut empoisonné (an 23). Tibère supporta cette mort en stoïcien ; le premier il consola le sénat, rappela chacun à ses devoirs, préféra le soin de la chose publique à sa douleur: il reparla encore (était-ce besoin de popularité ou simplement habitude ?) de rétablir la république, de relever les lois, de laisser le gouvernement aux consuls.
Puis il introduisit au sénat , comme futurs héritiers du trône , les fils de Germanicus. Ces enfants, présentés aux pères conscrits au milieu des larmes de tous et des souhaits --répétés pour leur bonheur , se trouvèrent désignés au même '^* moment à la faveur du peuple qui était plus que consolé de la mort de Drusus, aux craintes de Tibère, et à la haine de Séjan. A cette époque où il y avait si peu de puissances, c'était une puissance que la maison de Germanicus. La mère de ces enfants, Agrippine , véritable matrone romaine , chaste , sévère, orgueilleuse et féconde ; s'imposant à l'admiration et à l'amour du peuple par des vertus qui n'étaient plus de son temps, mais que la fierté romaine aimait à retrouver comme des types de sa grandeur ancienne ; se séparant, par la fidélité de son veuvage, par la pureté orgueilleuse de sa conduite, par le nombre de ses enfants, des autres femmes de la famille des Césars ; cultivant avec un soin antique les souvenirs que le peuple avait gardés de son mari; Agrippine était la véritable protectrice et la force politique des six enfants que Gerjmanicus avait laissés, de ses deux fils aînés surtout , Drusus t Néron. — Le peuple regardait avec espérance cette maion où l'empire allait passer après la mort d'un prince qui
commençait à vieillir. L'armée, que tenait en disgrâce le génie peu belliqueux de Tibère, n'eût pas demandé mieux que de proclamer empereur le fils de son général. Tout ce qu'il y avait à Rome de vieille noblesse, d'hommes illustres toujours mal notés sous Tibère, de généraux écartés des armées, de compagnons d'armes de Germanicus maintenus dans la suspicion par la méfiance du prince , se ralliait à Agrippine et h ses enfants.
Séjan lança ses ruses et ses intrigues à travers cette puissance trop fière d'elle-même. Agrippine, avec sa hauteur et sa liberté de parole, se perdit en laissant paraître les soupçons qu'on lui avait fait concevoir contre Tibère. Le jeune Néron , le favori du peuple et de sa mère , inconséquent et léger, se livra à des amis qui n'étaient que des espions , tandis que d'autres amis du même genre excitaient contre lui la jalousie de son frère ; Néron se laissa entraîner , par leurs provocations, à d'imprudentes invectives , dont chaque parole était recueillie et dénoncée. L'espionnage alors était partout , et comme ailleurs , dans l'aimable famille de Tibère : par la femme de Néron, la fille de sa maîtresse Livie (voyez comme chez ces femmes la vertu était héréditaire ! ), Séjan n'ignorait pas un mot, pas une plainte, pas un soupir, pas un rêve de ce jeune homme. Peu à peu il sapait les étais de cette noble maison ; les uns après les autres, les anciens amis de Germanicus, espionnés, accusés, dénoncés , mis à mort , laissaient sans rempart et sans défense l'imprudente famille de leur patron.
L'alarme s'y mit bientôt, et le vertige qui vient avec elle. Néron ne rencontrait plus personne qui lui parlât ; on se détournait en. le voyant ; les amis de Séjan se raillaient de lui. Agrippine, par une erreur étrange , vint un jour se jeter en pleurs aux genoux de Tibère, et lui demander, elle dont toute la gloire était d'avoir été, comme les anciennes Romaines, univira, la permission de se remarier. On lui conseillait , à elle et à ses enfants, de s'en aller sur le Forum, d'embrasser
la statue d'Auguste, d'appeler le peuple à leur secours contre cette guerre sourde et irrésistible que leur faisait la délation, ou bien encore de fuir en Germanie , d'aller trouver les légions, de se mettre sous la protection des aigles du prétoire : ils firent la double faute d'écouter ces conseils et de ne pas les suivre.
Tibère méditait un grand coup ; mais il avait peur. Il eut recours à sa ruse ordinaire, il fit le mort ; il partit de Rome (an 26) , presque sans cortège, avec ses amis les grammairiens, ne voulant entendre parler ni de harangues, ni de félicitations sur son passage, défendant par ordonnance qu'on troublât son repos. Les astrologues, cette puissance du siècle, prédisaient qu'il ne reviendrait pas à Rome (1).
Alors, en bonhomme, en amateur des beautés de la nature, il voyagea longtemps autour du golfe de Naples , vit Noie , Sorrente , toute la promenade du touriste anglais ; il ne fut content que lorsqu'il se fut enfermé dans l'île de Caprée. Il ne se laissa plus aborder par personne ; ses lettres lui arrivaient par les mains de Séjan, tout-puissant par son absence. Le s^nat lui demandait en vain le bonheur de le voir. Une seule fois Tibère daigna passer quelques jours sur la côte de Campanie ; et le rivage fut couvert de sénateurs, de chevaliers, qui, tremblant devant Séjan, et espérant mieux du maître que du serviteur, restaient la nuit sur le rivage pour attendre le moment de parler au prince, faisant la cour aux portiers de Ti-
Itui bère, jusqu'à ce que, sans les avoir vus. César les renvoyât à Rome. Il aimait à être loin les jours qui devaient décider de ses projets.
Ce fut de Caprée, où il semblait comme le prisonnier de Séjan, qu'arriva (29) une lettre vague, obscure, perfidement équivoque comme les siennes, dans laquelle il accusait Agrip- )ine d'orgueil, Néron d'impudicité. On avait alors, et nous
]0 tâcherons d'expliquer pourquoi , tellement peur les uns des
(I) Tacite, Ann. IV. 58. 6T.