‹ Les Césars (volume 3)Chapitre 27 sur 30 · IV. — CHUTE DE NÉRON · texte numérisé non relu

IV. — CHUTE DE NÉRON

D'où la ruine de Néron pouvait-elle venir? Le parti stoïque s'était reconnu impuissant à la guerre civile; le suicide ou l'exil en avait fait justice. Dans le complot de Pison, la Rome nouvelle s'était montrée si lâche et si peu fidèle à elle-même, qu'elle ne pouvait plus rien tenter. Les forces vives de l'empire, quelles étaient-elles? Disons ce qu'étaient le sénat, le peuple, l'armée, les provinces.

Le sénat d'abord. — Ce qu'a été et ce qu'est même encore la chambre des lords dans la Grande-Bretagne, le sénat le fut sous la république : l'aristocratie constituée en pouvoir légal, le faisceau des anciennes familles fortifié chaque jour par l'étroite et cordiale association de familles nouvelles. Le sénat n'était que par l'aristocratie , et faristocratie était par elle-même. Aussi les plus grands démocrates de Rome , Marins et César, ne pensèrent pas à dissoudre le sénat, et j'ai lu de même dans un écrivain radical, que, si la chambre des lords était supprimée, l'aristocratie y gagnerait en puissance plus qu'elle n'y perdrait.

Au contraire, ce qu'était autrefois notre chambre des pairs, un grand et vénérable conseil, non une des forces vives de la nation , le sénat le fut ou à peu près sous les empereurs. J'ai dit (1) le secret de ce qui lui restait de puissance, comment il nommait aux magistratures, et se recrutait par elles. De cette façon il avait sous lui tout un ordre de fonctionnaires, un système entier de gouvernement, qui, légalement au moins, dépendait de lui. De cette façon encore, il maintenait dans son sein une hérédité qui, alors comme sous la république, était de fait, jamais de droit. Il y avait donc et des

(I) T'. ci-dc6siis, pag. 2âl et suiv. 1'. aussi sur tout ce qui suit, pag. lf;7 cl suiv., pa?. -2:0 et suiv,, 35'2 et ?uiv., 407.

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familles sénatoriales (1), devant qui s'ouvrait la voie des honneurs officiels; et des familles nouvelles qui se hasardaient à y prétendre, qui se risquaient à devenir illustres et qu'acceptait le sénat pour remplir les vides nombreux de l'aristocratie ancienne.

Ainsi les grands noms, de même qu'autrefois, étaient comme de droit au sénat; les vertus, les talents, les renommées y arrivaient. Nulle part ne se trouvait une telle réunion de personnes illustres de toutes manières. Mais comme l'aristocratie dont le sénat avait été le centre était sans vie et sans unité, ce grand corps ne reposait sur rien ; il n'était plus, pour parler le style d'aujourd'hui, la traduction légale d'un fait réel; c'était une assemblée d'hommes plus ou moins notables, non une puissance. Malgré l'antiquité de son nom et ses siècles de souvenirs , il n'eut , sous l'empire , qu'une action médiocre dans les grandes crises ; plus puissant aux affaires qu'aux révolutions, plus fait pour un utile service que pour une résistance hardie.

Et si, quant à la valeur morale, il y a eu une différence infinie entre le sénat de Rome et le nôtre ; si le sénat fut serviJe, adulateur, sanguinaire par lâcheté, tandis que, remarquable au contraire par son caractère moral , la chambre des pairs a su être courageuse pour ne pas verser le sang; cette différence n'est que la mesure exacte de la différence qui existe entre cette époque et la nôtre. Nous méprisons le sénat romain , et notre vertu le condamne : le sénat romain était cependant honoré de son siècle ; il était le symbole de ce qu'il y avait encore de morale par le monde. Se rapprocher de lui était signe de vertu chez un empereur ; le menacer, indice du despotisme. Comme celle de Sénèque et de Bur-

(1) Ainsi Tacite : >< Juiius Montanus, de famille sénatoriale (senaloiii ordinis), mais qui n'avait pas encore commencé la carrière des honneurs » ( en d'autres termes, qui ne siégeait pas au sénat). Ann. XlII. 25, et bien des passages pareils. « Nondùm scnaloria; œtatis, Nondùm honorura œtalem adeptus, » etc.

rhus, sa probité lâche et imparfaite, conseillère honnête des princes aux jours de leur vertu, gémissante et peureuse adulatrice en leurs mauvais jours, fut encore à cette triste époque le triste drapeau des honnêtes gens.

Mais cinquante ans de servitude depuis Tibère, sa pauvre et impuissante tentative après la mort de Caligula, treize années consécutives de peur et de sanguinaire obéissance envers Néron , tout cela avait trop abaissé le sénat pour que de son sein une révolution pût venir. Parlons du peuple. Le peuple, ou pour mieux dire les prolétaires de Rome étaient sous les Césars, comme sous la république, les vrais privilégiés de l'empire. La frumentation, cette institution admirable pour assurer contre le travail la dignité du citoyen, la frumentation n'avait pas cessé de pourvoir à sa subsistance ; les empereurs y mettaient môme du luxe. Le parcimonieux Tibère donnait aux marchands deuxsesterces par boisseau pour faire baisser le prix du blé (1); Néron le faisait descendre à trois sesterces, et, au moment même où la tempête venait de détruire trois cents navires chargés de grain, faisait jeter au Tibre tout le blé gâté des greniers publics (2). — Des distribulions d'argent {comjiaria) se faisaient encore dans les grandes occasions. Néron donna une fois jusqu'à 400 sest. (101 fr.) par tête (3). — Les impôts pesaient à peine sur ce peuple : comme citoyen romain , il échappait à l'impôt direct (4) ; comme prolétaire, à l'impôt sur les successions (o), par lequel Auguste avait cherché à remplacer l'impôt sur les biens. Les autres taxes, le vingtième des affranchissements (6), le droit

(1) Tacite, Annal., II. 87. — (2) Ibid., XV. 18, 39. Le prix moyen du vxodius était au moins de quatre sesterces, ce qui revient à 1 1 fr. 50 l'hectolitre.

(.3) Caligula donna 300 sest. (Suét., 17. M. S. Vlndob.); Claude, en 798 , autant (Dion. LX. M. S. Vind.); quelques-uns reçurent jusqu'à 1,000 sest. En 804, un autre congiaire (Tacite, X. 11. 41 ). Néron en donna trois (Tac.XllI. 31. M. S. Vind. et les médailles qui portent Cong. dat.pop.). Sur les libéralités d'Auguste, T'. ci-dessus, p. 174. — (4) V. ci-dessus, page 181. — (5) Vicesima hœreditalum. V. page 188.

(G) Vicesima manumissionum. V. Tacite, Ann. XIII. 31.

sur les ventes publiques (l), les droits de douanes (2) devaient peu l'atteindre. Les droits sur la consommation établis par Auguste, réduits par Tibère, portés à l'excès par Caligula(3), finirent par disparaître devant la clameur du peuple (4).

Les rigueurs impériales menaçaient rarement le prolétaire: c'étaient «les riches jardins d'un Sénèque, c'était le palais des Lateranus qu'envahissaient au matin les cohortes prétoriennes pour y chercher un proscrit ; les soldats de Néron n'allaient guère dans un grenier troubler le sommeil du pauvre (5). » Les 300,000 souverains de la Rome républicaine avaient donc facilement accepté César, comme successeur de l'aristocratie ancienne. César ne payait-il pas les charges de l'hérédité? Ne donnait-il pas comme le sénat de l'argent et du blé? N'avait-il pas des jeux et des triomphes? N'élevait-il pas des thermes? N'amenait-il pas des aqueducs? Quel privilège manquait des libertés républicaines? Si Caligula, dans ses folies impériales, avait quelquefois inquiété le peuple, Caligula lui avait donné de magnifiques festins, et plusieurs jours de suite lui avait jeté de l'or du haut de son palais (6). Claude l'avait laissé paisible; Néron le comblait. Non-seulement il lui faisait la grâce de monter sur le théâtre, de danser et de chanter pour lui : non-seulement à ses fêtes, il lui jetait des milliers de billets, loterie grandiose où gagnait tout le monde, qui de riches étoffes, qui des tableaux, un che-

(1) Centesima auctionum. Suétone, in Calig. 16. Dion. LIX. 19. — (2) Portoria.

(3) Centesima rerum venalium. Tacite, Ann. 1. 78. 11. 42.Vectlgal eduliorura. Suét., in Cal. 40. Vectigal niacelli. Pline, XIX. 19.

(4) Nullum macelli vectigal majus Romœ 'clamore plebis incusanlis apud omnes principes donec l'emissum portorium mercedis liujus. Pline. Ibid.

(5) Temporibus diris igitur jussuque Neronis Longinum et magnos Senecœ prœdivitis hortos Clausit, et œgregias Lateranorum obsidet œdes

Tota cohors. Rarus venlt in cœnacnla miles. Juvénal. Sat. X. 15.

(G) Suét., in Caio , 17. 37. — 247 hommes périrent dans cette foule selon le M. S. de Vienne.

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