S I. DE LA CONQUÊTE ET DE LA SUZERAINETÉ DE ROME
Comparer l'empire romain à une des monarchies de notre siècle serait une grande erreur. Les États modernes, depuis soixante années surtout, arrivent à ne considérer le gouvernement que comme une force, les hommes comme un chiffre, le sol comme un point d'appui. Et parce que les faits résistent, parce que la nature humaine , quoi qu'on puisse dire , ne se laisse pas réduire volontiers à cet état d'abstraction mathématique, lutter contre la nature et contre les faits devient la tendance instinctive des gouvernements. De là, dans le pouvoir même le plus doux, une certaine crainte de ce qui est libre et spontané, le besoin de tracer à l'homme une ornière, et de l'emboîter, s'il se peut, dans une route dont il ne puisse dévier : les rails et la vapeur appliqués aux êtres humains seraient pour bien des politiques le beau idéal du pouvoir.— De là encore une tendance, qui va parfois jusqu'à la puérilité, à combattre par la régularité et la symétrie cette irrégularité qui est le propre de l'indépendance humaine, à
(0 Flor. IV. 12.
délimiter le sol, à régler les conditions, à niveler, s'il se pouvait , les pensées, sans avoir égard aux diversités de traditions, d'instincts, d'habitudes. Un peuple n'est plus qu'un nombre donné de milliers d'âmes, un pays un nombre donné de lieues carrées ; en un mot, pour parler avec Catherine, on voudrait écrire sur la peau humaine comme on écrit sur le papier. — De là enfin la nécessité qu'on s'impose d'une action et d'une lutte perpétuelles. Si un gouvernement n'est qu'une force, le jour où il cesse d'agir, il cesse d'être. Si le libre arbitre de l'homme est un ennemi , il faut lutter sans cesse ; car le libre arbitre réagit toujours : et comme d'un jour à l'autre sa force contenue peut éclater, comme d'un jour à l'autre l'intelligence humaine, ce ressort indocile, peut briser le niécanisme dans lequel on prétend l'engrener, il faut être toujours sur ses gardes. Si le gouvernement des hommes pouvait marcher comme le wagon sur un chemin de fer, les gouvernants seraient enchantés sans doute de ce mouvement facile, régulier, irrésistible, fatal ; seulement ils feraient bien de prendre garde à ces volontés humaines , puissantes et redoutables comme la vapeur , condensées et comprimées comme elle, prêtes comme elle à éclater au premier choc.
Telles deviennent donc les conditions de la puissance publique : d'un côté, gouverner le plus possible, pour que l'action du gouvernement ne s'éteigne pas, intervenir en toute chose, pour tenir l'homme par tous ses intérêts et tous ses besoins ; — d'un autre côté, s'armer le plus possible de vigilance et de force, pour prévenir et combattre une explosion toujours à craindre ; — en un mot, développer chaque jour davantage ce qu'on appelle administration, police, force militaire.
Eh bien ! ces trois moyens de gouvernement , Rome les écartait ou peu s'en faut. Ce que nous nommons assez vaguement puissance administrative n'était pas un des privilèges de sa souveraineté : Rome n'administrait pas, elle laissait faire. Les défiancés des gouvernements modernes et leur immixtion dans les détails de la vie municipale ne furent pas son
fait. Anagni pouvait relever ses temples , Marseille agrandir son port, Gordoue réparer son théâtre, sans que Rome jugeât de son intérêt ou de sa grandeur de laisser sans toit les temples d'Anagni, ou sans colonnes le théâtre de Gordoue. Le proconsul et le propréteur venai^it faire le cens, lever dei soldats, recueillir les tributs, ouvrir à travers les provinces un canal dont César les dotait, ou construire une route dont Fempire avait besoin ; il agissait, il n'empêchait pas : système différent, plus libéral peut-être, moins paternel ; qui plaît aux cités en veillant moins sur elles, respecte leur liberté et néglige leurs intérêts, les traite non comme des pupilles qu'il faut protéger et défendre , mais comme un fils maître de ses droits» que le père de famille veut laisser libre, même de se ruiner»
Cette autre puissance que nous appelons proprement dit nom de police existait-elle 7 Dans les provinces, les villes veillaient à leur propre sûreté, et l'autorité du proconsul ar* rêtait plutôt qu'elle ne provoquait leur justice. Quant à des craintes de complot, à l'inquiète recherche de quelques semences de révoltes nationales, il n'en est pas question. L'éri-' dence du pouvoir de Rome en était la garantie ; sa supériorité inouïe suffisait pour maintenir les esprits dans le respect. Il semblait que de si haut l'œil de Gésar dût pénétrer partout^ et qu'au lieu de penser à une trame longuement ourdie , il fallût ou se révolter ouvertement, ou se soumettre. Rome avait, dans les provinces, quelques soldats contre une révolte possible ; elle n'avait pas d'espions contre les cofnspirateurs*
Et même cette force militaire, cette puissa&te mihce qsà avait conquis le monde, n'était pas le suprême garant de son obéissance. G'est ici le trait le plus merveilleux : Rome, cette fille de Mars, qui avait conquis le monde par les armes, gouvernait le monde presque sans armes. Ses vingt ou vingt-cinq légions (120 à 150,000 hommes (1), c'est tout ce qu'il y avait
(t) La légion était sons Âogt»t6 àe 6»000 hommes et 3CM) elieTam (Tadie, Ann. H 92. Uv. XXIX. 24. Oyid,, Fast. UL 128, Plut., Rom. Quast. 30).
de forces romaines) n'étaient pas occupées, croyez-le, à faire la police des provinces et à maintenir les sujets de Rome sous sa loi (1). Huit sur la frontière du Rhin veillaient contre la Germanie ; trois, ou peut-être cinq , étaient sur le Danube , quatre enfin sur TEuphrale ; une seule gardait l'Afrique contre les incursions des nomades ; la Bretagne, récemment domptée, en avait trois ; c'étaient là les contrées pour lesquelles l'invasion étrangère était à craindre. Mais l'Italie et l'Espagne étaient presque sans soldats ; mais tout l'intérieur de la Gaule n'avait pour garnison que douze cents guerriers romains. L'Egypte, ou plutôt Alexandrie, était gardée par deux légions, parce que l'Egypte nourrissait Rome. Mais l'Asie mineure tout entière , si riche et si peuplée , obéissait à des gouverneurs désarmés. Trois mille hommes jetés au delà de la mer Noire gardaient cette côte inhospitalière, et assuraient aux Romains l'obéissance des rois du Bosphore. Les autres rois répondaient à Rome de la tranquillité de leurs royaumes, et à leurs propres frais, avec ce que Rome leur permettait de lever de soldats, faisaient la police pour elle. Quant à la mer, quarante voiles sur le Pont-Euxin suffisaient à la tranquillité de cette mer et aux libres communications de Rome avec ses sujets. Une flotte sur l'Adriatique à Ravenne , une autre à Misène, et une à Fréjus, c'est-à-dire peut-être 15,000 matelots (2) sur toute la Méditerranée, protégeaient l'Italie, portaient les ordres de César à l'Espagne, à l'Afrique, à la Grèce, à tout l'Orient. Cette faiblesse des moyens matériels dans un empire qui pourtant ne fut jamais sans quelque guerre, semble
(1) Y, Tacite, Ânn. IV. 5. Josèphe, de Bello. II. 16. Tacite, HIst. pasftlm. « Lefl villes sont sans garnisons, une cohorte ou un escadron suffit à la garde d'une nation entière. » Aristides, rhetor, de urbe Româ.
(2) Les deux flottes prœtoriœ de Ravenne et de Misène portaient chacune une légion ou 6,000 matelots (Vegèce.V. 1) ; les deux flottes ucariœ de Fréjus et du Pont- Euxin, chacune 3,000.— K. Tac, Hist. 11. 83. Ann. IV. 6. — En outre, deux flottilles sur le Rhin et sur le Danube (Tac, Ann. I. 68. XII. 30. Florus), de 34 voiles cha^ euiie. Lipse, de Magn, R, L 5#
merveilleuse, lorsqu'on la compare aux onéreux armements des puissances modernes et aux sacrifices énormes qu'elles s'imposent en pleine paix, seulement pour maintenir leur position et assurer la tranquillité de leurs États.
Non, ce n'étaient ni ces moyens modernes d'administration et de police, ni l'autorité de la force militaire qui constituaient Rome maîtresse du monde. Rome, qui avait eu tant de forces à faire plier sous elle , semble à peine s'être préoccupée des résistances qui pouvaient entraver son pouvoir. Loin de là ; la souveraineté et le gouvernement, qui sont pour nous une seule et même chose , étaient pour elle deux choses toutes distinctes. Glorieuse d'être souveraine, elle était peu jalouse de gouverner. Mille puissances indépendantes , des royautés el des républiques la dépouillaient de cette action journalière du pouvoir, dont les princes modernes sont si jaloux. Sa puissance n'était pas , comme celle des souverainetés d'aujour^ d'hui, un ressort, invisible moteur d'une immense machine, et qui, lorsqu'il s'arrête, n'est plus qu'un jouet fragile et méprisé : c'était bien plutôt la lourde épée de nos pères , qui , jetée dans un coin de l'arsenal, inspire encore le respect, et, sûre de sa force, peut, sans qu'on l'oublie, demeurer longtemps dans le fourreau.
La force de Rome était toute morale. Les gouvernements qui entrent dans les voies de l'esprit moderne répudient davantage, à mesure qu'ils y entrent, toute force dérivée du passé. Il leur faut des moyens actifs, présents, visibles , des moyens qui soient acceptés par une logique toute mathématique, pour faire entrer le monde dans l'ordre tout mathématique qu'ils ont conçu : la géométrie ne s'accorde pas avec les souvenirs. Rome, au contraire, n'était point géomètre. Ne cherchant pas une loi rationnelle, elle pouvait accepter comme appui de son pouvoir tout ce qu'il y a de moins rationnel (je ne dis pas de moins raisonnable) dans la vie humaine, les espérances, les sentiments, les souvenirs. Rome fondait son pouvoir sur le passé. Il faut pour la bien comprendre remon-
ter au passé^, connaître la nature de sa conquête, tenir compte de la force de ses institutions républicaines et de Timpulsion que son sénat lui imprima pendant six cents ans. ■ Un principe surtout me paraît frappant dans les institutions romaines ; un résultat me semble visible dans l'histoire du peuple romain. Ce principe, c'est l'identité dans la république de Rome des deux puissances civile et militaire ; le résultat, c'est la lenteur, la patience, l'habileté politique dans la conquête.
La distinction du pouvoir civil et du pouvoir militaire, si féconde en querelles dans les États modernes, n'existait pas chez le peuple romain. Il fut à la fois et le plus guerrier et le plus politique de tous les peuples. La nation, c'était l'armée ; chacun à son tour marchait à l'ordre du consul , faisait une campagne, puis venait reprendre la toge et la charrue. Les comices par centuries étaient une réunion de l'armée; le peuple s'y rassemblait hors de la ville , en armes , classé , comme la légion, par manipules et par cohortes ; et si le drapeau qui flottait au Janicule était retiré en signe d'alarme, l'assemblée était dissoute. A son tour, la légion c'était la cité : évitas armata, dit Végèce (1). Au milieu du camp et de l'appareil militaire, s'élevait à côté de l'autel le tribunal, symbole de la puissance pacifique, où le consul, le préteur, magistrats civils en même temps que chefs de l'armée, rendaient la justice comme ils l'eussent rendue au Forum. Rome gouvernante et Rome combattante est une seule et même chose. Où la légion a campé, la cité s'est installée ; où l'étendard s*est déployé, la hache et les faisceaux ont paru.
Que résulte-t-il de là? C'est que la tête gouverne le bras; c'est que la pensée politique ne divorçant jamais d'avec la force militaire, nécessairement la domine et la dirige ; c'est que la conquête, au lieu d'être aveugle, immodérée, aventureuse, est habile, mesurée, intelligente ; c'est que le même homme étant toujours politique et soldat, la conquête que le
(I) Lipse, deWagn. R. 11, !n fine.
soldai accomplit est toujours résolue, dictée, modérée parle politique.
Quand une brigade de la grande armée a touché un pays , Napoléon, le jour même, déclare que ce pays lui appartient. Il décrète la déchéance de ses rois ; il y installe un roi son cousin ; il y intronise son code, ses préfets, ses volontés. Lui deraanderez-vous de quel droit? Le sort des armes Ta rendu maître; l'intérêt et le besoin du monde sont de lui être soumis. Lui demanderez-vous si son œuvre est durable ? Il ne le sait pas. Sa force est viagère : sans postérité , comme il fut sans aïeux, il n'a pas pouvoir sur l'avenir. Napoléon, homme politique, est obligé par la force des choses à conquérir en soldat, non en politique; comme un Pyrrhus, non commeun Alexandre.
Napoléon n'est qu'un homme ; Rome est un peuple : voilà pourquoi Rome suit une marche toute différente. Rome est un peuple, et le général même qui combat pour elle, ne combat pas avec la pensée d'un général dont la vie est courte, mais avec la pensée d'un peuple qui se sent éternel. Pourquoi se hâter? pourquoi escompter sa victoire et s'exposer à la compromettre? Rome sera patiente, parce qu'elle a les sièdes devant elle.
Ainsi , Rome, dans sa miséricorde, fait rarement usage de ce droit antique qui livre le vaincu à la merci du vainqueur, par lequel l'homme devient esclave, le [temple devient lieu profane, la terre propriété du peuple victorieux. Rome épargne Tennemi qui se soumet. Même quand elle le déclare tributaire et fait sa terre province romaine, la pire destinée qu'elle lui prépare, c'est Tassujettissement, non l'esclavage. L'homme reste libre , le temple respecté ; la terre , qui de droit est la propriété du peuple romain, demeure aux vaincus à titre d'usufruit et de tolérance. « Là où Rome commande il ne doit y avoir que des hommes libres (1). »
(1) Dion Chrysostome, Orat. 31. « Seuls parmi tous ceux qui ont régné, vous corn mandez à des hommes libres. » Aristides, Rhctor, de Urbe R.
Ainsi encore , Rome , quand elle s'altribue la force politique, le commandement militaire et l'impôt, laisse subsister d'ordinaire la loi , la coutume, les dieux , la langue, les magistrats. L'édit de son proconsul respecte les coutumes nationales. Rome n'est point possédée du démon de gouverner, de changer , de légiférer , comme nous disons. Elle consent à laisser les peuples ce qu'ils sont. Un pays vaincu est pour elle autre chose que trois ou quatre pouces carrés sur une carte, libre espace pour effacer et pour écrire.
Souvent sa modération va plus loin. La souveraineté politique elle-même est chose à laquelle Rome ne touche qu'en hésitant. Elle n'a point hâte de proclamer et de décréter ses conquêtes , d'étendre ses domaines, de dénombrer plus de sujets, d'écrire sa grandeur dans les almanachs. Maîtresse de fait, souvent elle ne veut pas l'être de nom. Quand la défaite de Philippe lui livre la Grèce , elle déclare la Grèce libre et souveraine (1). Quand un Archélaûs lui lègue laCappadoce, elle affranchit la Cappadoce (2), Elle tient (et il faut lui en savoir quelque gré , que d'ambitieux n'ont pas eu le même bon sens ! ) à la réalité plus qu'aux dehors officiels du pouvoir (3). Elle ne semble occupée qu'à déguiser sa souveraineté de fait sous les noms les plus modestes et les plus acceptables apparences. Au lieu de dire : sujets , empire , contingent forcé , elle dit : alliés, fédération, troupes auxiliaires, les républiques ses voisines , les rois ses confédérés. Des sujets mécontents ne valent pas à ses yeux des alliés soumis. Ces alliés ou ces frères du peuple romain, qui souvent ont été ses ennemis (4), que Rome a épargnés ou défendus, Rome les honore, « elle
(1) Elle lui accorde le jus integrum, liberté, Bouveralneté, exemption d'Impôt; X«ue«pia, auTovoatot, àtsXei*. — F. Polybe. Til. Live. Sénèque, I. Benef. 16.
(2) Strabon.
(3) E\ternœ supcrbiœ sueto, non Inerat noUUa nostri : apud quos vlsimpcrii taleti inania transmittuntur. Tacite, Ann. XV. 31.
(4) SI jadicium senatûs servarl oporteret, liberam debere esse Galliam quam l^^ Yictam suis legibus uti voluisset. — César, de Çelio Galllco. I. 46.
ne veut rien leur ôter de leur droit ( 1 ) ; elle prétend , au contraire, ajouter à leur grandeur et à leur gloire (2). » Aussi, non-seulement gardent-ils ces signes distinctifs de la nationalité, la langue, les mœurs, le droit civil , la religion : mais les signes même de la souveraineté leur restent ; la loi (vofAoç), le territoire (x«f^)> 'e gouvernement (iroXiT€i«) (3). Ce sont des peuples libres qui ont mis leur liberté en commun avec celle de Rome; « ce sont des étrangers, dit le jurisconsulte, qui jouissent chez nous de leur liberté, comme chez eux nous jouissons de la nôtre (4). )>
Mais alors, que lui sert d'avoir vaincu? Qu*a-trelle gagné à tant de triomphes? Une seule chose : quatre lignes écrites dans le traité d'alliance, mais quatre lignes que la loquèle du jurisconsulte romain a dictées, et que Tépée romaine saura commenter au besoin ; car, ce n'est pas seulement le politique, c'est le jurisconsulte qui marche à côté du soldat.
Ce que Rome exige de ses alliés, c'est, dit le traité, « de n'avoir d'amis ni d'ennemis que ceux du peuple romain ; » c'est un moyen de maintenir la paix du monde. C'est ensuite « d'avoir égard comme il convient à la dignité du peuple romain (5) , » juste aveu de la grandeur et de la puissance romaine.
Le résultat de ces conditions est facile à comprendre. La première est la circonlocution la plus polie qui puisse être employée pour dire à un peuple qu'il renonce à son droit de paix et de guerre, qu'il abdique sa souveraineté extérieure
(0 Ne qald de Jure aut legibus iEdaorom deniinueretur.— César, de B. G. VU. 33. (3) Populi romani hanc consuetudinem ut socios et amicos non mod6 nibil deperderc, sed gratiâ et dignitate auctos vellt. Id. I. 43.
(3) Dion Chrysostome, Orat. Zt, V. sur tout ceci, Spanhelm, Orbis Romanus.
(4) Proculus. Dlg. 7. De Captivis.
(h) EOSDEM QUOS POPOLUS ROHANUS HOSTES ET AllICOS lIABEAt^T. — • MaJCSTATBII POPULI R. COHITER CONSERYANTO. GiC. pro Balbo. 16.
Ainsi le traité avec les Latins, sous Tarquin (an de Rome 330) : Uaud difficulter ptnuasum Laiinis quanquàm in eo foedere superior rohana res erat. — Tit. l-iv. l. 52,
lu UNITÉ ROMAINE.
et da dignité de nation armée. Si maintenant le peuple allié est menacé par les barbares, si un roi voisin lui fait injure, quelle sera sa défense, si ce n'est Rome? Par là, les peuples se déshabituent de la milice , leur force s'amollit , et les nations qui ont résisté avec le plus de gloire , au bout de cinquante ans ne savent plus combattre.
Par là aussi les armes romaines s'installent sur le territoire des alliés. Rome a-t-elle besoin d'un passage pour ses troupes? Au nom des droits de l'hospitalité réciproquement stipulés, Rome, voyageant en la personne de ses magistrats et de ses armées, fait héberger par la cité amie , drapeaux et soldats, tribuns et préteurs; et la tessère d'hospitalité, ce noble gage des amitiés antiques, finit par ne plus être qu'un billet de logement (1).
Or, comme l'armée romaine est la cité romaine, comme le préteur qui la commande est un magistrat, comme l'aigle, signe de guerre, est aussi un signe de commandement pacifique et régulier, qu'arrive-t-il ? Sans brusque passage, sans rien qui avertisse, sans cette transition difficile pour les peuples modernes de l'occupation temporaire par le soldat à la durable installation d'un gouvernement légal ; un simple voisinage militaire se trouve être bientôt une domination politique ; le siège de gazon d'où le général harangue ses soldats, devient le tribunal d'où le magistrat romain rend la justice au peuple soumis. Aucun nom n'a changé, le sénat n'a pas prononcé ces mots menaçants de province et de proconsul ; et néanmoins le peuple allié et sa terre libre, avec quelques franchises municipales de plus, se trouvent sous la main de Rome à peu près autant que le peuple sujet et la province romaine.
Or, pour confirmer et pour appeler d'une façon légale cette domination subreptice, Rome tient à sa main la seconde clause du traité : Vous respecterez honorablement la majesté du
(0 V. Tlt. Liv. XLHL 7.
peuple romain^ clause si naturelle et si légitime que Rome la sous-entend lorsqu'elle n'est pas écrite (1). «Cette clause, dît le jurisconsulte, est Taveu, non d'une] souveraineté, mais d'une prééminence. Le peuple allié de Rome n'abdique pas sa liberté. Nos clients à Rome sont libres aussi, mais libres à un rang inférieur et avec d'autres devoirs que nous. La nation alliée, libre comme eux, est comme eux inférieure, cliente et vassale comme eux (2).»
C'est sous ce nom de suzeraineté ou de patronage que se déguise la domination réelle des armes romaines. C'est en vertu de ce patronage, qu'au sein des villes alliées les ambassadeurs romains connaissent, dirigent, décident tout, ont leur parti et le font mouvoir ; — que l'allié , légalement exempt d'impôts, finit par contribuer, sous une forme ou sous une autre, à l'entretien des soldats qui le défendent (3) ; — que le propréteur ou le légat romain, seul portant le glaive au milieu d'un pays désarmé, devient nécessairement seul arbitre de toutes les querelles, seule barrière à tous les désordres;— qu'enfin „ la ville cliente n'étant pas en droit de juger son suzerain, tout dissentiment entre un Romain et un étranger appartient à la justice du préteur; — qu'ainsi s'établissent, sans éclat et sans bruit, la puissance financière,^ la police, la juridiction de Rome.
Maintenant — si l'esprit national s'aperçoit de cette sourde et clandestine conquête; si l'état allié veut reprendre au sérieux son indépendance ; si le patriotisme républicain ose
(0 Sive squo fœdere io amicitiam veoerit^ sine fœdere comprehensus est is populos ut alteritis majestatem conservareU,,
(2) Hoc eDim adjidmus ut inteUigamus altenim populum siq^erioreni, son alterum non esse libenmi : quemadmodum et eUentes oostros inteUigimus lU)eros esse> etiam si neque auctoritate neque dignitate nec viiibusnobis pares sint : sic et eos qui majestalem nostram conserrare debent, Uberos intelligendum est. Proculus. Dig. 7. De captivis et postliminio.
(3) F. Liv. XXX. 57. XLV. 29. Byzance Ubre paye le tribut. PUne. IV-lll. Tacite, Add. XII. 62.
76 UNITE ROiMAlNE.
se réveiller; si un fils de roi ou riiériticr prétendu d'une dynastie éteinte se montre au peuple et le soulève, ce n'est pas seulement une guerre, c'est une révolte. C'est (pour transporter à la façon romaine les termes du droit privé dans le droit public) un client ingrat envers son patron, et qui, par son méfait, a abdiqué la liberté. Rome suzeraine déclare félon {rebellis) son vassal. Rome, qui épargne les soumis , s'armera de toute sa puissance pour écraser ce superbe ;
> Parccre subjectis et debellare superboâ.
Et quand il aura succombé sous l'invincible puissance des armes romaines; livré par le droit antique à la merci du vainqueur, trop heureux si Rome ne le transplante pas sur des rives étrangères , trop heureux si la miséricorde romaine lui laisse son bien et sa liberté corporelle ; il faudra qu'il accepte la domination romaine tout entière et toute patente. Le peuple ne sera plus allié, mais sujet et tributaire; la terre sera province; l'impôt sera payé dans toute sa rigueur ; le proconsul exercera tous les pouvoirs. Rorae est dans son droit; Rome a su ne jamais en sortir, et, comme un rusé plaideur, attendre sur le terrain légal le faux pas qui devait lui livrer son adversaire.
Ainsi, par la puissance des armes et par l'adresse de la politique, le monde devenait sujet ou vassal de Rome. Au bout de six siècles d'existence, et bien avant l'ère des Césars, elle avait conquis de nombreux domaines. Elle' avait créé autour d'elle une vaste fédération, au milieu de laquelle, seule puissance armée, suzeraine universelle, sœur aînée de cette grande famille, elle était le centre et le noyau autour duquel les peuples s'aggloméraient. Ce n'est pas l'empire du monde, dit Cicéron, c'est le patronage du monde qui est entre les mains de Rome (1).
. (1) Patrocinium orbis teiTse vcriùs quàm imperium. Cic, dcOillc. 11.8.
Mais entre ces peuples, pour lesquels la raison suprême des rois n'existe plus, qui sera l'arbitre, si ce n'est le patron parmi ses clients? le suzerain parmi ses vassaux? l'aîné parmi les frères ? Rome, la présidente de celte fédération du monde, parmi ses respectueux confédérés? Aussi, de bonne heure, Rome s'est-elle posée comme médiatrice et comme gardienne de tous les droits. De bonne heure, sa politique a été d'être présente partout, d'intervenir dans les querelles, de prendre parti pour le droit des gens. Ce rôle de lieutenant de police du genre humain, cet office de redresseur de torts et de pacificateur universel {pacisque imponere morem)^ a été depuis longtemps accepté par le sénat.' Y a-t-il querelle? Les ambassadeurs des deux peuples rivaux iront soumettre leurs griefs au sénat. Y a-t-il soupçon ? Le sénat mande devant lui les magistrats de la ville accusée. Y a-t-il trouble? y a-t-il désordre? Le proconsul intervient. Y a-t-il injure envers le nom romain? la république alliée a-t-elle osé toucher la tête sacrée d'un citoyen de Rome? II faut bien que le juge soit le vengeur de son propre grief; le sénat cite devant lui la ville coupable et la déclare déchue de sa liberté (1). Le droit de récompenser marche avec celui de punir ; avec le droit de conférer des privilèges, celui de les ôler. Rome est la grande dispensatrice, le censeur universel, qui juge les mérites des peuples, qui leur distribue ou leur retire l'indépendance, le droit de cité, l'exemption d'impôts (2). « Le
(1) Je ne cite que les exemples contemporains de Tépoque des empereurs : Auguste ôte la liberté ou IMmmnnité à beaucoup de \illes qui, pour la plupart, l'avaient achetée d'Antoine. Suétone, in Aug. 47. Dion. LU. LIV. —Tibère de même (Suet., in Tib. 37), entre antres à Cyzlque (an 35), qui n'achevait pas son temple à Auguste <^t qui avait emprisonné des citoyens romains. Tacite, Ann. IV. 36. Dion. LVII. — Claude auxRhodiens, puis la leur rend. An 4Cet 52 (Dion. LX. Suétone, in Cl. 16) ; Aux Lyciens (an 43). Suet., in a. 25. Tacite. XII. 58.
(2) « Immunifas. Colonise immunes. » F. Pline. III. 3. 4. Loi 8. S 7. D. de Censlbus. -Uion, en vertu des édils de César (Strabon. XIII. Callistrat., in Dig. XXVII. I ), et de Claude (Suétone, in a. 35. Tacite, Annal. XII. 58. Pline. IV. 1), jouissait de ce droit. .- La Grèce, d'après l'édit de Flaminious. •- Rbodes et d'autre» villes. — Var-
peuple romain pense qu'à lui seul appartient de prononcer sur la liberté et le droit de cité, et le peuple romain a raison (1). » Plus tard, Rome, avec plus d'orgueil encore, dira : « Qu'il a plu aux dieux d'établir qu'à elle appartînt de donner ou d'ôter à son gré; et de ne pas reconnaître un autre juge qu'elle-même (2). »
Ainsi cette domination, née de la force militaire, se maintenait par un principe tout pacifique ; ainsi Rome, cette victorieuse, tenait le monde en respect , non avec l'étendard ou avec l'épée, mais avec le tribunal et le bâton d'ivoire du préteur. Au milieu de ce monde, où elle se vantait à bon droit d'avoir fait taire le bruit des armes, Rome siégeait comme ce tribunal rêvé par l'abbé de Saint -Pierre pour terminer les querelles des nations : et, à la vue de ces peuples, de ces républiques, de ces rois conservant une faible part , mais une certaine part de souveraineté et d'indépendance, et cependant forcés de poser les armes et de soumettre leurs griefs à une justice suprême, l'orgueil de la philanthropie romaine n'étaitil pas excusable? Ces mots, notre paix, la paix romaine, vio^ 1er la paix de Rome (3) , n'étaient-ils pas le langage d'une légitime fierté î
Telle était cette sagesse et cette modération romaine, que, selon saint Augustin, Dieu récompensa en lui abandonnant l'empire du monde et qui a reçu même les louanges de l'Esprit Saint : « Par le conseil et par la patience , disent le» Saintes-Écritures, les Romains s'étaient assujetti de très-loin-
BéWe (Justin, LXni ). -* Leptis en Afrique (César, de Bello Àfricano. 7). ^ Taf8« et laodii'ée, par un é^t d'Antoiae. Appien. B. G. V. ~- CûlopboB, Smyrne, Plarasa^ AphFodise, en Asie (S. G. rapporté par ChiabuU » d'après les InaeriptioBs ).
(0 ne jure libertatls et civitatis suum putat Pop. Rom. esse judieîum et benè putat. Gic, in Verrem. I. 1.
(2) DiÈB placituni,ut arbltrium penès Romanosmaneret^quid darent, Tel qiiid adimerent neqne allos nisi seipsosjudices paterentur. Tac, Ann. XIII. 56.
(3) «< Pax romana, » dit Sénèque. Tacite, Ann. XtH. 30 : Ne pacem nostram tur« bMrent. Et Pline déjà eité ; « Unmensa paei» nostrsD miifesiae* »
taines provinces, avaient vaincu des rois venus des extrémités du monde.., , avaient imposé à d'autres un tribut... , avaient ruiné et soumis à leur empire les royaumes et les îles qui leur avaient résisté ; » tandis que, « à Tégard de leurs amis et de ceux qui se reposaient avec eux , ils conservaient avec soin leurs alliances.,., et quiconque entendait prononcer leur nom les redoutait, ... Ils faisaient régner ceux auxquels ils voulaient bien donner aide pour régner, chassaient du trône ceux qu'ils voulaient en chasser » et ainsi s'étaienUils élevés à une tréà*grande puissance* » Alors cependant « nul des Romains ne portait le diadème et ne se revotait de la pourpre afin de se rendre plus grand que les autres, » mais « trois cent vingt sénateurs tenaient conseil pour le peuple afin dV gir dignement )> (1) en son nom.
Au sénat, en effet, appartenait cette œuvre de la conquête du monde , si patiemment conduite durant tant de siècles. Mais, en même temps, un autre travail s'accomplissait pour assujettir plus complètement le monde à l'unité romaine, et ce travail, quand le sénat quitta les rênes de l'empire, n'était pas encore achevé.
S IL -** PBS COLONIES.
Comiioent Rome, ayant organisé à son profit le droit public du monde, en organisait-elle à son image la civilisation et les mœursi? Ayant soumis les nations, comment savail-elle conquérir les hommes? Comment faisait-elle que son allié ou son sujet entrât plus fortement dans ses voies, acceptât la domination romaine comme une portion de sa vie propre, l'envisageât, non pas comme une prison d'où Ton a hâte de s'échapper, mais comme une demeure d'où l'on redoute d'être exclu? Nous allons retrouver ici , dans la politique romaine, les mêmes principes, la même sagesse, la même patience.
(OMacchab. Vn. 3.4. tM5,
Lorsque, pendant vingt ans, le vétéran avait comballu dans la province, il avait droit sans doute à un peu de repos. Pauvre, acclimaté sous un sol étranger, irait-il le chercher à Rome, y vivre seul , misérable, inconnu? Non, mais Rome lui fondait une retraite sous le ciel dont il avait vingt ans supporté les rigueurs. Rome demandait pour lui quelques arpents de terre à ce peuple allié , ce peuple frère, que, vingt ans, il avait défendu contre les barbares. Elle demandait , et ne manquait pas d'obtenir, une place au foyer de son hôte, un coin de la terre alliée ; forteresse pour ses soldats , lieu de repos pour ses vétérans.
Alors la cité armée se désarmait, la garnison devenait colonie. Enseignes déployées, avec ses tribuns, ses centurions, ses cohortes (1) , la légion venait prendre possession de la terre que Rome lui avait assignée. En avant marchaient l'augure, le pontife, le scribe, l'arpenteur, tous les fonctionnaires de la civilisation romaine. La terre étrangère était solennellement partagée selon les lois sacerdotales de TÉtrurie, et d'après les mesures prises dans les régions du ciel (2) : des bornes étaient plantées à l'intersection des lignes mystérieuses ; le vin des sacrifices coulait sur elles. Chaque centurie tirait au sort son lot déterre; le tribun, le centurion, le cavalier, étaient dotés en proportion de leur grade ; le simple soldat avait dix arpents (3). La terre ainsi consacrée, devenait terre romaine ; elle était susceptible de ce droit de propriété exclusif et suprême {jus Qxdriimm) qui appartenait au seul
(I) Tacite, Ann. XIV. 27.
(2] La colonie romaine était fundx et participait au droit civil romain. Sa terre était in solo^ùpuli Romani, Hygin, Ibid. ; on sait que le sol provincial n'était pas susceptible d'un droit complet de propriété privée» le peuple ou le prince en étant toujours réputé usufruitier. Gaîus. II. 7. Le sol de la colonie devenant soi romain, pouvait servir à prendre les auspices. Il était exempt d'impôts, sous la république du moins. -
(.3) Ainsi à Modène. Liv. XXXIX. 55. A Pisaurum, six arpents. Ihid, 44. A Bologne , cinquante arpents. Vellelus. L 1 5. Ailleurs, deux arpents seulement. Liv. IV 47. VIII. 21. L'arpent {jugerum)é{tâi de 35 ares 28 c.
citoyen romain (1). Au milieu de cette région , la charrue sacrée traçait Tenceinte sans laquelle nulle cité n'était légalement une ville (urbs) (2), le Pomérium, image du Pomérium romain. A la réunion des deux grandes lignes qui aboutissaient aux quatre points cardinaux {cardo in decumanitm)^ au centre des quatre portes inviolables et saintes comme celles de Rome (3) , était marquée la place du Forum , image à son tour du Forum de la ville éternelle. Là était le siège d'une république naissante , d'une Rome transplantée , qui avait aussi ses consuls {duumviri)^ son sénat (decuriones) , ses prêtres et ses sacrifices (4). Dans des siècles plus reculés, le nombre même des colons avait été fixé par la loi, et répondait au nombre des gentes romaines ; la colonie était la Rome primitive réduite au dixième (5). C'était donc à la fois et le camp romain par la symétrique rigueur de son plan, et la cité par sa constitution antique, et le temple par sa consécration religieuse, et le champ romain (ager romanus) par la solennité de son bornage ; c'était une ambassadrice que députait à son allié Rome politique , religieuse , militaire , agricole ; une ville sainte et sanctionnée comme elle {sancia, sancita) (6) ; une des innombrables filles que cette puissante mère semait sur tous
(1) F. les ÂgiimaisoreB : Siculas Flaccus , de Conditione agrorom. Aggenus , de controT. agrorum. Frontinus, de agror. Qualitate. Id. de GontrovergiÂ. Hygin, de limit constit.
(2) Oppida quae priùs erant circumdata aratro, ab orbe et urro urbes : et ide6 colonise nostrse omnes in Uteris anllqais urbeis quôd item conditœ ut Roma. Varro, de L. Lat. V. 40.
(3) Sanctae res velut mûri et portée. Gaïus. H. 8. Les portes étaient saintes, mais noQ sacrées. V. Plut., Romans Quœstlones. 26.
(4) Capoue/selon le projet de RuUas (Gc, in RuU. H. 25), devait^avoir cent décuriongydix augures, six pontifes; la population totale devait être de 5,000 familles. F.ac.,inRullum. n. 35.
(5) 300 familles représentaient les 300 gentes de la Rome primitive; 30 décurlona les 300 sénateurs de Romulus. 7. Denys. H. 35. 53. Livius. VHI. 21. Walter. p. 7t. 1. 10.
(6) Ide6 muros sanctos dicimus quia pœna capitis constituta est in eos qui ailquaodù in muros deliquerint. Institut. Justin. H. tit. I, 10,
les rivages (1). Rome, après avoir pris possession p^r Fépée, prenait possession par la charrue, et le soc de Romulus^ entrait dans le sol étranger bien plus profondément que le glaive. La colonie s'élevait donc, dans son repos guerrière encore, gardant souvent le nom que la légion avait porté (2). Au premier appel, en effet, le vétéran pouvait quitter la bêche et reprendre Tépée, la colonie redevenir légion. C'était une vigilante sentinelle que Rome posait, à l'entrée de quelque gorge des Alpes ou sur l'un des rochers qui dominant le Rhin, pour donner l'éveil à l'apparition des barbares. C'était une citadelle que Rome plaçait au centre d'un pays, et dont les hautes murailles devaient inspirer à des sujets nouveaux la terreur et l'obéissance (3). Mais surtout c'était la capitale romaine du pays. Toutes les merveilles de la vie romaine, le temple, le cirque, le théâtre , s'élevaient dans son sein. Les routes indestructibles, les canaux profonds, les magnifiques aqueducs, tout le luxe de la civilisation rayonnait autour d'elle. Le Romain apportait avec lui Rome et l'Italie. Baia lui manquaitelle avec ses délicieux rivages , ses eaux salutaires et ses voluptés corruptrices? Dans chaque recoin des montagnes
(1) Goloniœ, ciTîtates ex civitate Rom. quodammodù propagatae. Gellius. — Colonise.... pars civium et sociorum ubi rempubl. habeant ex consensu suœ civitatiSj, aut publico ejas populi undè profecta est consilio. Servius, iEoeid. I. 12. F. aussi Siculus Flaccus, de Conditione agror. Cic, in Rullum. 11. 28. Aulu-Gelle dit encore : Goloniœ quasi effigies parvae, simu]acraq[ue populi Romani. XYI. 13. F. sur les colonies en général, les chapitres très-instructifs de Walter. Gesch. der Rômisch. Rechts. I. iO, 20, 22, 25, 30. Lipsius, de Magnitud. Romanor. I. 6.
(2) Ainsi Narbo Decumanorum ou Narbo Martius (Narbonne) ; Bllterrœ Septumanoruni (Béziers); Arelate Scxtanorum (Arles) : ainsi nommées des numéros des légions. Augusta Praetoria (Aoste), Augusta Emerita (emeritorum militum), aujourd'hui Mérida en Espagne.
(3) «Colonia sedes servitutis, » dit un chef barbate. Tacite, in Agric. 16. Ailleurs : «( Muros colonise munimentum servitutis. » Id. Hist. IV. 63. « Cremona...propugnaculum adversùs Gallos. III. 34. Gamulodumim, valida yeteranorum manudeducitur in agrôs captivos, subsidium adrersùs rebelies et imbuendis sociis ad officia legom. Ann. XII. 32«.. Miserunt colonos, veladpriores ipsos populos coercendos, velad hostiom incursus repellendos. Sicul. Flaco. Oe Conditione agron
gauloises^ au pied d'une source que tes pas des hommes n'avaient poiBt encore visitée, s'élevait une Baïa nouvelle, avec ses temples , ses portiques , ses amphithéâtres , ses thermes immenses, ses turpitudes élégantes (1).
Quelle ne éevâit pas être la surprise, souvent la colère du farouche Gaulois, du fils d'Ambiorix ou de Camulogène, qui lui-même peut-être avait versé son sang avec les derniers défenseurs de l'indépendance nationale , et que ces voluptés romaines venaient ainsi chercher dans sa maison bâtie de paille et de bois? Il eût voulu se soustraire à cette magnificence odieuse ; mais, malgré lui , le tribut à payer, la justice a recevoir, le vêtement à acheter, le blé à vendre, l'appelaient dans lés murs de la colonie romaine ; tribunal , marché, préfecture , la colonie était tout. Le Tectosage indompté venait • dans l'opulente Toulouse ; le rude Ségusien arrivait de sa montagne à Lugdunum (2) , ville d'un jour, déjà riche, puissante , somptueuse, peuplée, qui voyait à ses pieds les deux fleuves s'unir dans un tnagnifique embrassement (3). Il entrait au cirque, il s'asseyait au théâtre ; des joies nouvelles, inouïes, surprenantes, venaient l'assaillir. Si la mollesse et la sensualité avaient quelque prise sur cette âme barbare , le bain lui offrait d'ineffables délices. Si son intelligence était plus haute, si déjà il avait compris quelques mots de la langue du vainqueur, l'école du rhéteur était ouverte, la chaire du philosophe était debout ; là il pouvait apprendre tous les secrets de la sagesse hellénique et de l'éloquence ro-
(0 Âingi les restes d'antiqaités romaines trouvés dans presque tous les lieux d'eaux thermales, dans les Pyrénées, dans le Bourbonnais, au Mont-Dore, etc.
(2) Lyon, fbndéè eu 717 de R. par Munatius Plancus, presque détruite par un incenlKfe (An 817 de R. tacite, Ann. XVI. 13. Sénèq., Ep. 91), relevée avec Taide de Néron, était de nouveau puissante et riche en 823. (Tacite, Hist. I. 60, 64, G5.) F.aussi Tac, Ann. Ul. 41. Hist. I. 61. 64. 65. IL 65, PUne, H. N. IV. 18.
(3) La ville ronndne de Lyon était située sur la hauteur où est aujourd'hui Fourrières. C'est là que treize lieues d^aqueducs amenaient Teau des montagnes, préféra- Ue, à ce qu'il paraît, à celle de la Saône.
6k UNITÉ ROMAINE.
raaine. Venait-il au temple ? la beauté de l'édifice lui enseignait la puissance du dieu, et Tadorateur d'Hésus était tout prêt à faire fumer son encens pour le dieu Auguste. Il ne retournait pas dans la hutte paternelle sans que sa langue n'eût appris à balbutier quelques mots de l'idiome latin, sans qu'il n'eût une fois au moins essayé sur ses épaules la tunique et la toge.
Quelle ambition pouvait maintenant éveiller son âme ? Sa patrie, barbare et vaincue, n'avait plus rien à lui promettre. Au contraire, par combien d'espérances et de séductions Rome l'appelait à elle ! Se rapprocher du vainqueur, trafiquer avec lui, combattre sous les mêmes drapeaux, donner sa fille à un centurion, envoyer son fils aux écoles d'Autun pour y apprendre les sciences romaines (1) ; que sais-je ? devenir le client d'une grande famille ; obtenir par elle le titre de citoyen romain, et, mêlant à son nom barbare le nom d'un illustre patron, s'appeler C. Julius Sacrovir, ou Lucius Cornélius Ambiorix : quel bonheur et quelle gloire !
Si telle était l'influence de la colonie romaine sur les barbares qui l'environnaient , que dirons-nous de ceux qui vivaient dans son sein ? Car la colonie, fondée le plus souvent dans l'enceinte d'une ville amie , n'en chassait pas les habitants ; ils vivaient mêlés aux colons romains ; leurs champs profanes et non mesurés s'enclavaient avec les champs romains délimités par le bâton sacré de l'augure. Il y a plus ; parfois ce voisinage les élevait au-dessus de leur condition de peuples vaincus. On accordait à ceux-ci le connubium, le droit d'alliance avec les familles romaines ; à ceux-là (2) le commercium, le droit d'acquérir ou de transmettre la propriété romaine : quelquefois on les fit tous citoyens (3) ; on leur donna des places dans le sénat de la colonie, et leurs décu-
(1) Tacite, Annal. HI. 43. La jeunesse noble de la Gaule y étudiait.
(2) Ainsi à Crémone. Tac. Hist. UI. 34. A Cologne. Id. IV. 63. 65.
(3) A Emporiœ en Espagne. Liv. XXXIV. S). Pline, Hist. Nat. 111. 4.
rions barbares s'assirent auprès des décurions romains (1).
Ainsi les deux sociétés étaient en présence. Dans la colonie, la civilisation romaine se transplantait tout entière, sans déplacer ni troubler en rien la civilisation étrangère : elle se proposait comme modèle et comme récompense , elle ne s'imposait pas comme devoir. Le monde romain et le monde barbare, libres tous deux , vivaient côte à côte comme de pacifiques voisins. Par ce seul voisinage, par le trafic, par les mariages surtout (2) , sans commandement, sans violence, Tancien habitant et le colon nouveau-venu, la cité romaine et le pays conquis, la race victorieuse et la race soumise tendaient à s'unir. Les dieux s'associaient comme les hommes, et le mariage des religions était plus facile même que celui des races. Mais dans ce mélange des deux sociétés, qui devait l'emporter , sinon celle qui était brillante et nouvelle sur celle qui était sauvage et surannée ? la victorieuse sur celle qui avait été vaincue? la savante et la riche sur celle qui était ignorante et pauvre ?
Voulez-vous voir les résultats de ce travail naïvement exprimés? Agrippine avait fondé au lieu de sa naissance, dans une bourgade des Ubiens sur les bords du Rhin, une colonie de vétérans appelée de son nom Colonia Agrippina (Cologne). Dix-neuf ans après, au milieu des troubles qui suivirent la mort de Néron, une révolte des peuples germains éclate contre Rome, et les chefs de l'insurrection, Civilis et Classicus, après une première victoire, se présentent sous les murs de la ville nouvelle. Ils annoncent aux Germains qui l'habitent, que « désormais ils vont rentrer dans la communauté des nations germaines, qu'ils seront libres parmi des peuples libres.... Détruisez donc, leur disent -ils, les murs de votre colonie.
(0 Ainsi dans les inscriptions : Decuriones Arretinorum veterum. — Guriales Parentinorum veterum. — Orelli.
(2) Ainsi Crémone, chez les Gaulois Transpadans, annexu connubiisque gentium adolevit. Tac, Hist. HI. 34.
ces remparts de votre servitude ; égorgez les Romaîiis qui habitent avec vous ; reprenez votre culte, et vos lois, brisez les liens de ces voluptés par lesquelles, plus que par les armes, les Romains asservissent leurs sujets. Pure et sans tache, oubliant un jour d'esclavage , votre nation sera libre parmi des égaux, ou peut-être même commandera parmi des alliés (1). »
Ainsi la barbarie et l'indépendance nationale se relèvent en face de la civilisation étrangère. Ces habitants de Cologne sont des Ubiens ; à demi sauvages il y a peu d'années, le sang germanique coule dans leurs veines , et quelques vétérans romains, qu'ils ont reçus dans leurs murs, il n'y a pas vingt ans encore, n'ont sans doute pas fait oublier à ces fils d'Armin leurs dieux, leur langue, leur patrie.
Mais depuis que ces vétérans sont venus, leur cité a grandi ; elle est devenue riche et puissante ; elle fait Tenvie et le désespoir des peuples germaniques (2). Ils savent que la Germanie ne leur pardonnera pas d'avoir abjuré leur patrie pour porter le nom d^Agrippine (3). Aussi, pressés par le danger, feront-ils une réponse équivoque, mais où se trahit le sentiment romain qui est au fond de leur pensée.
« Oui, certes, disent-ils, tous les Germains sont nos frères et nous aimons comme vous la liberté. Mais détruire nos murs, ne serait-ce pas nous livrer sans défense à la colère ' .des armées romaines?... Donner la mort aux étrangers établis parmi nous ? mais il en est que la guerre a emmenés ; mais d'autres ont regagné leur première patrie : et quant a ceux qui sont venus ici comme colons, et qui se sont unis à nous par des alliances, quant à leurs fils nés de ces unions, noire cité est leur patrie. Voulez-yous que nous égorgions nos parents et nos frères (4) ?» '
(1) Tacite, Htst. IV. 63. 6*.
(2) Transrhenanis gentibus in visa civîlas opulentià auctuqua. Tacite, Hîst. IV. 63.
(3) Infestiùs in Ubiis quôd gens Germanicœ originis, ejuratà patrie, Rqmanorum nomen, Agrippinenses vocarentur. Tac, Hist. IV. 28. — (4) IJiid, 65.
Voyez-vous combien de liens se sont déjà formés entre Rome et cette colonie si récente encore? Comme ces Ubiens, qui ne sont qu'au dernier degré de l'échelle romaine, sont déjà Romains au fond de l'âme avant de l'être par le droit? Comme ils détestent la révolte que la crainte les force d'approuver? Combien Rome est sûre de retrouver là des sujets fidèles? Voilà l'œuvre qu'elle a su accomplir en dix-neuf ans !
Le monde était couvert de pareilles colonies. C'est par elles que Rome s'était assimilé l'Italie, et avait fait de tant de peuples divers un seul peuple dont elle était le chef (1). C'est par ses colonies que , maîtresse de la Cisalpine , elle l'avait fortifiée contre Annibal et maintenue dans l'obéissance, malgré l'esprit belliqueux des peuples gaulois qui l'habitaient (2). Mais longtemps le génie colonisateur de Rome était resté enfermé dans l'Italie. L'aristocratie redoutait ce mouvement expansif du génie plébéien. Le sénat craignait de voir naître une colonie supérieure à la métropole, comme Carthage avait surpassé Tyr, et Marseille, Phocée (3). C. Gracchus, le premier, força le passage à cet instinct démocratique de la colonisation. Six mille Italiens, sous sa conduite, et malgré le sénat, allèrent relever les murailles maudites de Carthage ( an de Rome 627) (4). Des consuls ou des généraux fondèrent Aix et Narbonne (5). A mesure que les armées allaient plus loin, que les guerres étaient plus longues, les colonies étaient plus
(1) Sur les Colonies Italiques, V, Onuphrius Panvinius, de Imperio Romane. En 534, quand Rome fonda la colonie de Plaisance , elle avait (ond^ dan§ l'Italie ou la Gaule Cisalp'mc, 52 colonies dont 30 Latines.
(2) Colonies de la Gaale Cisalpine : — An de R. 487. Firmium , chez leç ^énonal^, Velleius Palerculus. I.- 14. —534. Crémone et Plaisance (6,000 colons chacune). Jd. Asconius, i^Pispne. Tacite, Uist. III. 34. Polybe. III. 41.-566. Bologne (Bonopia), chez les Boyens. Yelleins. I. 15. — 570. Potentia et Pisautqm. Llv. XXXIX. 44.— 573. Aquilée, Parme , Bfodène. Vell. iUd. Liv. XXXIX. 55. - 665. Alba-Pompela,- Vérone, Aleste, Brixia (Brescia), Côme, Laus Pompeii, colonies Latines fondées par lH)mpeîus Strabo (Ascon, in Pison. Suet., in Cœs. 28. Tacite, Hist. III, 3^. StraJ>on.Y].
(3) Velleius, loc. cit. — (4) U. Plut., in Gracch. Appien, de B. C. l. 24.
(&) 630. Aquae Sextiae. Liv. Ep. 61. Pltoe. lU. 4. Florus. XI. Ptolémée. — 635.
nombreuses : la colonisation aussi devenait plus exclusivemilitaire (1). Le soldat romain » après quinze ans de guerre lointaine, épousait une femme barbare, et une race de bâtards romains (2) peuplait ces villes métis qu'on appelait colonies latines.
De plus, à côté de cette colonisation officielle et militaire, venait une colonisation toute bourgeoise, toute ^^olontaire et toute libre. L'invasion financière suivait l'invasion armée; l'usurier et le publicain arrivaient à la suite des légions. Ces conventus dont j'ai parlé, ces associations de citoyens romains occupaient et dominaient toutes les villes étrangères. Cicéron et César nous les montrent nombreux en Sicile, en Asie, en Espagne (3). Un sénat de trois cents membres gouvernait et représentait les citoyens romains établis à Utique ; et quand Mithridate souleva l'Asie et fit égorger les Romains qui l'habitaient, en un jour quatre-vingt mille hommes y périrent. En vain la loi du cens, loi aristocratique bientôt éludée, prétendait-elle retenir, par son appel quinquennal, le citoyen romain en Italie (4). Partout où le Romain a vaincu, dit Sénèque, il y demeure (5).
Ce mouvement de la colonisation. César et Auguste, une fois maîtres de l'empire, et cherchant à lui rendre son équilibre, s'en emparent et le gouvernent. Des milliers de soldats
Narbo Martius. VeU. Ibid, Gicer. pro Fontejo. 2. Id.^ in Brnto. César. Pline. IIL 4. Ptolémée. »(Ân....] Dertona en Ligurie ( Tortone). » 653. Eporedia (lTrée)> en Ligurie (in Bagiennis). Velleius. Ibid.
(1) 630. Palma et PoUentia, dans les îles Baléares (par 6,000 vétérans de l'aimée d'Espagne). Pline. III. 5. Pomponius Mêla. II. 7. Strabon. UI. — An.... Mariana et Aleria en Corse, par Marius et Sylla. Pline, Hist. Nat. III. 12. Sénèque,ad Hel- Tiam. 8.
(2) Ainsi la colonie Latine de Cartéja en Espagne (an 682). Llv. XLIII. 3.
(3) F. sur l'Espagne, César, de Bello Hisp. — Sur l'Asie et la Sicile, Cic, in Verr. n y avait beaucoup de citoyens romains établis à Agrigente (Cic., in Verr. de Signis. 43), à Utique (Plut., In Catone), en Egypte (César, de Bello Alex.), dans le pays des Arabes Nabathéens (Strabon), etc.
(4) Velleius. Ihid. — (6) Sénèque, ad Helvîam. 6.
logés dans la Péninsule italique étaient pour elle un fardeau et un danger. Il fallait les déporter en les payant. La colonie était à la fois leur exil et leur récompense. Aussi ce fut la grande époque de l'émigration romaine. César à lui seul envoya quatre-vingt mille hommes au delà de la mer (1). César, qui avait relevé Capoue, releva Corinthe, et Carthage encore retombée sur ses ruines ; trois villes qu'Auguste devait restaurer à son tour (2). Munatius Plancus fonda Lyon et Baie (3). La Gaule transpadane si favorisée par César (4), la Macédoine, la Sicile, l'Afrique, les Espagnes , les Gaules furent semées (le villes romaines (5).
Le résultat définitif de ce labeur nous est connu d'avance. J'ai montré, province par province, comment chacun de ces peuples qui avaient opposé une si longue résistance, une fois soumis, ne tardaient pas à devenir Romains. Tout à l'heure, en parcourant le monde, nous trouvions la Gaule soumise depuis cent vingt années seulement ; l'Espagne, dont le nord, il y a quatre-vingt-dix ans , était encore libre ; l'Afrique, où régnaient, il y a un siècle, les rois Numides, il y a trente ans ceux de Mauritanie ; toutes se plaisant à la langue , aux
(i) Colonies de César : Carthage et Corinthe ( Suétone, in Css. 42) ; Pharos en Egypte (Pline. V. 31); Forojullam, dans les Gaules (Fréjus) (Tacite, Hist. II. 14. lïl. 43. in Agricole. 4. Pline. III. 4), Sous sa dictature, le père de Fempcreur Tihère relè?e Narhonne, fonde Arles et plusieurs autres villes dans les Gaules. (Suét., in Tiberio. 4 ). Forum Julii, Julia Hispilla, Pola, en Istrie.
(2) Lapis Ancyranus, II, ad dextr.— Colonies d'Auguste : Carthage et Corinthe (colonia Julia) relevées (Appien, de Rébus Punicis ; Strabon, Festus; Pline. IV. 4). — Dix colonies dans la Mauritanie. Pline. V. 1 et s.— Patrasen Grèce ( colonia Augusla (Strabon. VIII. Pline. IV. 6). — Dix-huit colonies en Italie (Lapis Ancyr.) — Beaucoup d'autres dans les diverses provinces. Suétone, in Aug. 46. Josèphe, de Mo. VIL 6. —Agrippa fonda Béryte en Syrie et y installa deux légions. Pline. V.20.
(3) Sur Lyon. F. ci-dessus, p. 84. Sur Bâle (Augusta Rauracorum). Pline. ÏV. 17.
(4) U rétablit Côme (an 693. Suétone, in Gses. 28), et l'augmenta de 5,000 colons, dont 600 Grecs de famille noble. Appien, B. C. 1 1 . Strabon. V.
(5) Nicopolis auprès d'Actium. Pline. IV. 1. Tacite, Ann. V. 10. Augusta Taurinorum (Turin). Augusta Praetoria (Aoste). Ravenne. Tergeste en Istrie. K Pline. III. 17. Ptolémée. HI. l. Strabon. V.
mœurs, aux coutumes de Rame : et la Bretagne, où la conquête militaire n'était pas même acheyée, commençante subir cette inévitable loi qui imposait au vaincu l'imitation du vainqueur. Le grand instrument de cette œuvre, c'étaient incontestablement les colonies. Ce n'était ni Scîpion, ni Auguste, ni César; c'étaient dans la Gaule Lyon, Narbonne, Toulouse; c'étaient en Espagne Cordoue, Tarragone, Mérida ; c'étaient en Afrique les cités d'Utique, d'Adrumète, de Césarée, qui avaient conquis les peuples à la civilisation romaine. C'étaient Bâle {Augusta Rauracorum) et Cologne ; c'étaient Camulodunum et Londres qui habituaient les épaules germaines à porter la toge et formaient des rhéteurs latins parmi les sauvages de la Bretagne.
Ainsi Rome devenait-elle le centre du monde par la civilisation que répandaient ses colonies comme elle l'était déjà par le droit public qu'avait établi sa victoire ; ainsi Rome parvenait-elle à s'assimiler le monde : labeur plus difficile que celui de la conquête, seconde et pacifique invasion qui rendait éternels les résultats de l'invasion armée (1).
Ici un rapprochement me semble dict^ par la force des choses. Comme cette sagesse et cette modération romaines sont loin de la violence et de Timpétuosité françaises ! et n'aurions -nous pas, si une nation peut apprendre, beaucoup à apprendre à l'école des Romains nos ancêtres ? Comme la conquête française, toute militaire, est inhabile et passagère auprès de la conquête romaine , où la pensée politique est toujours présente ! Bien plus sociable, bien plus véritablement humain, le Français est tout disposé à se montrer bon maître ; mais il veut toujours se montrer le maître, officiellement, évidemment, forcément. Il lui manque une certaine réserve.
(1) «Le peuple romain a-t-ii des amis plus fidèles que ceux qu'il a redoutés comme les ennemis les plus opiniâtres? Dç q^oi se composerait Tempire, si une sage politique n'eût partout mêlé les vainqueurs aux vaincus? » Sénèc[ue, de Ira. II. 34.
et vis-à-vis d'autrui et vis-à-vis de lui-même ; il se laisse approcbeF de trop près, et lui-même approche de trop près ce qu'il faudrait respecter. Au lieu de déguiser son pouvoir, il tient au contraire à le faire voir, sentir, toucher, et par là il le rend blessant ou il le compromet. Il n'a jamais compris rimportance de certaines choses en apparence minimes, mais qui tiennent au cœur de l'étranger; il en a badiné comme il badine sur lui-même ; il s'est rendu familier à cet égard comme il permettait qu'on fut familier avec lui. Il a tout coudoyé pour prendre ses aises. Il a toujours prétendu que de prime abord on fut comme lui : ses lois, ses mœurs, sa langue, ses vices, il a tout apporté, il a voulu tout imposer, tout faire accepter par la force, sans répit, sans déguisement, sans délai, à titre de bienfait sans doute, mais ce qui est une grande injure, de bienfait forcé.
Et, impopulaire sans le savoir, n'ayant souvent pas la conscience de sa tyrannie, s*imaginant sincèrement faire le bonheur des peuples qu'elle irritait, cette domination s'est vue tout à coup surprise par l'orage qu'elle n'avait jamais voulu prévoir. Ainsi, en peu d'années, l'Inde nous a fui des mains. En quelques mois , l'Allemagne tout entière s'est soulevée pour la grande lutte de 1813. En un seul jour, les cloches de Palerme ont affranchi la Sicile.
Nulle conquête française n'a été durable. Et pourquoi? Entre mille causes , en voici une qui ressort de tout ce que nous venons de dire : parce qu'au rebours des Romains, nul peuple n'a poussé plus loin que nous cette distinction et cette rivalité inévitable peut-être, mais fâcheuse, entre le pouvoir militaire et l'autorité civile; parce que nul peuple n'a mis l'homme d'état plus au-dessous du capitaine , et n'a eu des capitaines moins hommes d'état.
Au contraire, cette invasion et cette colonisation romaine, si active , si universelle, si opiniâtre , reporte notre pensée vers la marche incessante et infatigable de la colonisation anglaise. Le pionnier cupide, le patient puritain de la Nou-
velle-Angleterre qui va à travers les prairies américaines conquérir quelques acres de lerre à la culture dont il a besoin et à la civilisation dont il s'inquiète peu, ne ressemble guère sans doute au colon belliqueux de Fancienne Rome qui marche, enseignes déployées, vers le champ que lui ont marqué les augures et le sénat. D'un côté, c'est toute la dignité de la guerre ; de l'autre, l'humble et patiente modération de la paix. C'est le besoin de puissance d'un côté, de l'autre le besoin d'argent ; ici une fourmilière de volontés livrées à elles-mêmes, là au contraire la règle, l'ordre, l'unité, la chose publique par-dessus tout. Mais de part et d'autre un esprit supérieur, un esprit aristocratique, persévérant et ferme, surveille et permet, quand il ne dirige et n'ordonne pas. De part et d'autre, la marche est lente et graduée , on craint toute violence inutile; on respecte, en apparence du moins, les biens, les mœurs, le culte, la liberté; la conquête, en un mot, veut paraître conquête aussi peu que possible. L'Angleterre, pas plus que Rome, ne se fait gloire de l'universalité de sa langue et de ses lois : le préteur des étrangers, à Rome, jugeait tous les peuples selon leurs lois nationales ; la cour de chancellerie à Londres juge le Canadien selon la loi française, l'habitant de Jersey selon la coutume normande, l'Isle de France selon le code Napoléon, l'Indien selon la loi de Manon. Pas plus que la société romaine, la société britannique ne s'impose aux peuples étrangers ; elle n'oblige pas le Musulman à boire de son aie , ni l'Indou à venir à son temple ; elle ne lui demande qu'une seule chose, la liberté de se transplanter auprès de lui ; elle s'y transplante tout entière sans se modifier, sans s'assouplir, gardant son orgueilleux isolement et son originalité dédaigneuse. Ni l'une ni l'autre du reste, sous cette apparence de bonhomie philanthropique, ne craignent d'employer la ruse , le sophisme , la chicane légale. Mais la violence est leur dernière ressource.
Ainsi ont procédé ces peuples doués à la fois de l'esprit de conquête et de l'esprit de conservation. Carlhage perdit ses
conquêtes en tenant les peuples trop loin d^elle et en les séparant de ses intérêts ; la Grèce au contraire, en s'identiiiant trop avec eux et en leur jetant trop en abondance les trésors de sa civilisation, s'éloigna de son centre et perdit tout lien d'unité. Rome et l'Angleterre ont gardé leurs conquêtes, parce que la conquête entre leurs mains a toujours été intelligente et politique , parce que chez elles l'homme d'état a dirigé rhomme de guerre, quand l'homme de guerre n'a pas été luimême homme d'état.
Mais une différence se présente. L'Angleterre laissant tout au libre arbitre individuel, abandonnant les passions à ellesmêmes et se réservant de profiter de la concurrence ; l'Angleterre a vu quelques-unes de ses colonies, devenues mûres, se détacher d'elle , parce que d'un intérêt privé à un autre intérêt privé, il n'y a jamais que des liens passagers. Rome, au contraire, a gardé ses colonies et par elles a gardé le monde, ou plutôt, Rome de ses colonies et du monde a fait un seul et vaste empire, parce qu'elle n'a pas mis la liberté au lieu du devoir, parce qu'elle a tenu ses colonies pour filles, afin que ses colonies la tinssent pour mère. Telle est la puissance de l'ordre, de l'unité, du commandement.
C'était donc avec la double force de l'autorité et de la civilisation que se faisait sentir, et sur l'homme, et sur la cité, et sur le monde, l'irrésistible attraction vers le centre romain. J'ai fait voir l'homme, le Gaulois, le tributaire, plein d'envie pour le sort du scribe ou du centurion romain, dirigeant les efforts de toute sa vie vers la conquête du droit de cité. De même aussi, la ville gauloise, la ville tributaire, à la vue de la colonie sa voisine, riche, brillante, privilégiée, aspirait au titre de ville romaine. Le municipe naissait auprès de la colonie , les Romains par adoption se formaient auprès des Romains transplantés : et le monde tout entier, les yeux tournés vers Rome, n'aspirait déjà plus qu'à être Romain.
Sous quelles conditions, par quels degrés, Rome faisait-elle arriver à ce droit envié de la cité romaine, les hommes, les
villes , les nations ? Gomment savait-elle , en le dispensant avec prudence, lui donner un plus grand prix, et par les privilèges qu'il apportait avec lui, et par les efforts mêmes dont il le fallait acheter? C'est ce qu'il nous faut dire. •
Tandis que dans la province nouvellement conquise , s'élevaient les murs de la colonie, que la charrue romaine ouvrait le sol barbare , le magistrat de la ville reine avait d'autres devoirs à remplir. Chaque nation , chaque cité , chaque homme, pouvait avoir des droits à la reconnaissance de Rome ou à sa colère : et Rome , exacte dispensatrice des récompenses et des peines, par le code provincial (forma provinciœ), que décrétait son proconsul (1), assignait à chacun sa place, donnait ou retirait aux villes l'indépendance, le droit de cité, la souveraineté sur d'autres villes ; émancipait celle qui avflût
(1) C*est ce qu'on appelait propl'ement réduire en province.
Ainsi ia Sicile orgattisée tmè première fois par Itafcêllui (Lit. IXV. 4(>), lé M (ie nouveau en 649 de R. après les guerres Éervliès. Cicéron, in Verrom. H. 1$ ; Vkler. Maxime. VI. 9. § 8. On y reconnut dix-sept villes ou peuples tributaires, trois villes alliées, cinq villes libres et exemptes d'impôts, tic, in Verr. IV. 65. V. 22.
Ainsi encore lorsqu'en 730 la Ligurre fut réduite en provihce, plusieurs de SèB habitants furent soumis & rfiutorité des préfets; d'autres furent libres (owTcvo^a); quelques-uns eurent les droits du Latium (iraXtûTai); d'autres eurent dâs gouverneurs spéciaux et furent constitués en préfectures (F. plus bas). Strabon. IV.
César organise les provinces de Syrie, de Cilicle et d'Asie (de Bello Alex. 65) ; laisse libres Atitioche, Tarse, Laodicée, Ephèse, Aphrodise, Stratonlce (Appien, B. C* tO* liion. (Strabon. XIII. Tacite, Ann. III. 62). Il s'arrête dans toutes les villes principales, récompense celles qui avaient bien mérité; — décide les contestations; — reçoit les rois, tyrans et dynastes voisins , leur impose des conditions d'alliance ; — appelle à Tarse les députés de tonte la Cilleie ef y règle les affaires de cette province. B. A. 66. 67.
Gabinius, et après lui Pompée, organisèrent la Judée, la partagèrent en cinq con^ ventm (Jérusalem, Gadara, Amath , Jéricho , Séphora). Pompée rendit Jérusalem tributaire, émancipa les villes ses sujettes, déclara libres Gaza , Joppé, etc. Josêphe, Antiq. XIV. 10.13.
été sujette, rendait sujette celle qui avait été souveraine; augmentait ou diminuait le domaine, Fautorité, la puissance des rois : loi suprême, à laquelle Rome seule, si Favenir lui offrait de nouveaux motifs de rétribution ou de châtiment, pouvait ajouter ou changer quelque chose.
Par cette diversité des conditions, Rome créait des intérêts divers ; une ligue contre sa puissance était moins à craindre. La cité libre et la cité tributaire, le municipe et la ville barbare, la ville jadis souveraine et sa sujette émancipée, les rois et les républiques pouvaient plus difficilement conspirer vers le même but.
Et de plus, Rome tenait à poser les degrés par lesquels on arrivait jusqu'à elle, à constituer Fordre hiérarchique de son empire , à séparer d'elle , par une gradation de servitude ou de privilèges, les hommes, le sol, la cité. C'est celte hiérarchie qu'il s'agit de connaître.
Ceux que Rome gouvernait étaient ou sujets ou alliés , OU citoyens. Le monde sujet (Vo (îtckîxo&v ) , le monde allié (+^ bdircb^ov), le monde romain, voilà comment se divise la société que Rome tenait sous sa loi.
Au dernier rang était donc le monde sujet, le peuple captif, la ville tributaire, le sol provincial (1) ; en un mot, ceux que Rome avait déclarés déchus de leur liberté. La plupart, après une longue résistance ou une coupable révolte, s'étaient rendus à merci {dediticii)^ et gardaient, par une grâce singulière de la miséricorde romaine^ la possession de leurs biens , la sainteté de leurs temples, la liberté de leurs personnes. Mais leur sol était déclaré propriété du peuple romain, leur bien payait le tribut , leur liberté publique avait été échangée contre le pouvoir du proconsul. Ces peuples, à proprement parler, composaient Fempire.
Mais par la prépondérance de l'unité romaine, le monde dlié commençait à être considéré lui-même comme une por-
(0 Stipendiarius, tributarius, YecUgulis.
tion de Tempire (1). C'étaient les peuples, les républiques, les princes qui tacitement ou formellement avaient accepté ce vasselage désarmé, dont Rome faisait la condition de son alliance (civitates fœderatœ , reges amici , socii). C'étaient aussi les peuples et les cités, jadis tributaires, que Rome en récompense de leur fidélité avait affranchis {civitates liberœ , libertate donatœ (2). De droit, ils étaient libres ; ils envoyaient à Rome leurs députés ; ils ne subissaient point la loi du proconsul; Rome ne se réservait, je l'ai dit, que le droit de paix et de guerre, la souveraineté extérieure.
En face de Rome sans doute, cette liberté se rapetissait ; l'antique constitution des peuples se réduisait aux proportions d'une charte municipale ; leurs magistrats étaient des lieutenants de police; leur aréopage, un hôtel-de-ville. Mais enfin, l'aréopage subsistait dans Athènes vaincue ; les villes grecques avaient toujours leur sénat (PouXîj) et leurs assemblées populaires (èxxX>î<y(a) (3). MarsciUc gardait cette constitution que Cicéron a tant admirée (4). Certaines cités, Marseille, Nîmes, Sparte (5), n'étaient pas seulement libres, mais souveraines;
(1) Cicéroa met sur la même ligne : « Omnes provinci» , omnia régna, omnes liberœ civitates. » In Verrem. HI. 89. V. 65. pro Dejotaro. 5. Le Rationarium d'Auguste comprenait les rois alliés. Tacite, Annal. I. H. Mais ils ne faisaient pas partie de la province. Dion. XLni.7. aussi Suétone, in Vespas. 8. Quant aux rois, Auguste, dit Suétone, ne les traita pas autrement que comme membres et portions de l'empire. In Aug. 48.
(2) Voici quelques-unes de ces concessions de liberté : — Quelques cantons de rniyrie sous la république. Liv. XLV. 26. — Mitylène rendue libre par Pompée. Velleius. U. 8. Plut., in Pomp. — Les Thessaliens par César. Appien, de Bell. C. II. — Une loi Julia (de César, an 693 ) confirma toutes les concessions pareilles faites à différents peuples. Cic, in Pison. 16. 36. — Plarasa, Aphrodise et Slratoniee, en Carie, déclarées libres par César et Auguste. Pline. IV. 29. Tacite, Ann. III. 62. S. C. rapporté par ChishuU d'après une Inscription. — Quant aux concessions faites depuis César, V. plus bas.
(3) Pline, Ep. X. 3. 86. 116. Clc, in Verr. H. 21.— (4) Pro Flacco. 26.
(6) Villes p.Y)TpoiroXet;, TrpÛTai, vauapxoi : Marseille gouvernait ses colonies, Athénopolis, Olbia, Taurronlum, Nice. — Nîmes était souveraine de 24 bourgs latins, dont l'un était Beaucaire (Ugernum). -- Alexandrie de Troade avait six villes incorporées à elle, et dont le territoire lui appartenait (Strabon. Xlll}. — Sparte gourer-
d'autres villes étaient demeurées sous leur loi. Les ligues sérieuses, les confédérations puissantes avaient été brisées (1) : mais que la Grèce, en souvenir de ses anciennes amphictyonies, se rassemblât à Elis ou à Olympie pour y danser en l'honneur de ses dieux (2) ; que le temple du Panioniura réunît tous les peuples de Tlonie pour des sacrifices ou pour des jeux ; peu importaient à Rome ces innocents souvenirs d'une origine commune ou d'alliances héréditaires. Il y a plus ; que les bourgades cariennes , ou les vingt-trois villes de Lycie, rassemblassent leurs députés, non-seulement pour des fêtes et pour des jeux (3), mais pour délibérer sur leurs affaires : pourvu qu'on ne parlât point de paix ou de guerre , ces traces de liberté politique n'inquiétaient pas le libéralisme romam (4). Rome savait merveilleusement quelle part d'indépendance suffit aux peuples pour qu'ils soient contents, sans être dangereux : et j'ignore si telle ville libre et souveraine dans notre Europe, Cracovie, par exemple (1843), est maîtresse chez elle, autant que pouvaient l'être sous Auguste Rhodes et Cyzique ; si elle a un sénat respecté autant que l'était la curie de Tarragone ou le conseil des six cents à Marseille, un bourguemestre dont la police soit souveraine comme pouvait l'être celle du suffète à Carthage (5) ou celle de. l'archonte à Athènes.
nait toute la Laconie, excepté 24 TiUes qu'Auguste lui avait retirées (Strabon. VUI. Pansanias. HL 21].— Cyzique, lorsqu'elle était libre , gouvernait aussi plusieurs villes (Strabon).— Villes données à d'autres. Dion. LIV. 7. LXIX. 16. Pausanias. Ilf. Ifi. Pline, ni.
(0 Ainsi avait cessé la grande assemblée amphictyonique d'Ârgos, Lacédémone et Athènes à Caloré. Strabon. VUI. C.
(3) Restes de la ligue des Achéens. Pausan. V. 12. VII. 14 ; —• des Béotiens. IX. 34 (et les Inscriptions) ; — des Phocéens. X. 5 ; — de la ligue amphictyonique. VU. 24. X. 8 (et les Inscriptions).
(3) Strabon. XIV. Il y avait des Asiarques, Bithyniarques , Cappadociarques , chefs de ces réunions. F. Dig. 6. § 14. De Excusai. I. Cod. de Naturahb. liberis. Les peuples et villes ainsi réunis aux mêmes fétcs s'appelaient xoivcv. Dig. 37. De Judicibus. 5. S 1. Ad Legem Juliam de vi. 1 . S 1* 25, De appellat. — (4) Strabon.
(5) Magistratures électives dans les municipes d'Afrique. I. C. Théod., Quemadmod. muncr.
9J UNITÉ ROMAWE.
Les rois n'étaient pas aussi bien traités : souverains et indépendants au même titre , Rome les voyait avec une défiance toute différente de cet amour presque fraternel qu'elle portait aux libertés républicaines. Sans cesse humiliés, trop heureux de s'abriter sous la toge d'un sénateur, leur patron ; quand par hasard le sénat rémunérait de longs services ou payait de magnifiques présents par l'envoi du sceptre d'ivoire et de la robe prétexte, ils se hâtaient de quitter le diadème et la pourpre pour revêtir ces insignes d'un préteur romain (1). Antiochus écrit au sénat qu'il a obéi au député de Rome comme il eût obéi à un dieu, et le sénat lui répond qu'il n'a fait que son devoir (2).
Pourquoi cette différence? Est-ce seulement sympathie républicaine, haine classique de Rome pour les rois? Non. Mais une république n'était qu'une cité, une ville, un seul point (icoXtç, ville, icoXcTsea, gouvememeut) : toute sa force politique résidait dans une étroite enceinte dont Rome pouvait facilement demeurer maîtresse. Un royaume, c'était un pays, une plus vaste unité ; son centre politique n'était pas un point du sol; c'était un homme, une dynastie, une institution. Rome traitait bien la ville parce qu'elle s'en défiait peu ; elle abaissait le royaume parce qu'elle le craignait. Elle était heureuse, quand un royaume lui tombait entre les mains , d'émanciper les peuples, c'est-à-dire de substituer à une monarchie forte vingt petites républiques. C'est ainsi qu'elle affranchit la Cappadoce, qui, au grand étonnement des Romains , ne voulut point de la liberté républicaine et vint leur demander un roi. Ce que Rome respectait, ce n'est point l'État, mot tout wk)deme ; ce n'est point le pays : c'est la cité, je dirais presque
(1) y. leurs médailles, et de plus, Beaufort, République romaine. VII. Nulle part, peut-être, les distinctions des sujets romains ne sont mieux expliquées.
(2) Liv. XLV. 13. — « La loi déclare coupable de lèse-majesté celui par la faute duquel le roi d'une nation étrangère se serait montré peu ob^sant envers le peuple romain, Sceevola, » D. Âd Leg. Jul, majest.
la commune ; car ce mot peut-être , sous la domination romaine , serait la meilleure traduction du mot civitas. Les villages mêmes pouvaient avoir sous son règne quelque ombre de gouvernement et de liberté (1), par cela seul que, sous son règne, il n'y avait ni un grand peuple, ni un grand royaume. Telle était donc la condition des étrangers, des alliés ; mais parmi eux Rome en distinguait quelques-uns. Les Latins, ses premiers frères, avaient autrefois reçu d'elle, avant d'être admis à la plénitude de la cité romaine (2), une certaine participation au droit civil, le pouvoir d'acquérir, de posséder, de contracter avec un Romain et selon la loi romaine (3). Des colonies latines répandues dans l'empire, des affranchis latins à Rome et dans les provinces, jouissaient encore du même privilège. Et enfin , quand un homme , une cité , un peuple avait bien mérité des Romains, Rome, par la concession du droit de latinité, le rapprochait d'elle-même (4). Ce droit de latinité était comme le vestibule de la cité romaine ; les portes dès lors étaient ouvertes, l'accès facile ; tout magistrat d'une ville latine devenait de droit citoyen romain (5). De cette
(1] Prœfecturœ eœ appellabantur in Itafiâ in quibus ef jus dicebatnr et nundinn agebantur et erat quœdam earum respuhlica, Neque tamen magistratas Buot habebant, in quas legibus prsefecti mittebantur quotannis. Festus, y"* Prsfecturœ. — Sed eiTicis partim habent rempublicam et jus dicitur, parlim nihil eorum, et tamen ibt magisfri vici, item magistri pagi quotannis ûunt, Id,, vo Vici.
(2) En 663, parla loi Julra. Ascon., in Pis. 3. Fiorus. ni. 21.
(3) Conmercium. Caïus. I. 70. Ulpien. V. 69. §4.-7. aussi XI. 16. XX. 8. XXIL 3. Autres droits des Latins : nexus, mancipium, annalis exceptio.
(4) Le droit de latinité fut accordé, par Pompeius Strabo , en 665 , aux habitants de la Gaule Transpadane (Asconius, in Pison. Strabon. V) ; — par César à plusieurs villesde Sicile (Gic, Att. XIV. 12. Pline., H. N. III. 14); —par Auguste à beaucoup de Tilles de Gaule ou d'Espagne (Strabon. III. IV. Pline, H. N. III. 3. 4. IV. 35), à quelques peuples de la Ligurie et des Alpes Gottiennes (partie du Dauphiné). (Pline. 111. 20. strabon. V) j — par Néron ( an 64), aux peuples des Alpes Maritimes (Tac, Ann. XV. 32. Pline. III. 24) ; — par Vespasien, à toute l'Espagne (Pline. III) ; Villes ou colonies latines dans la Gaule (Pline. III. 5). En Espagne (III. 34. IV. 35) , dans les Alpes, en Afrique, etc. . . Id. passlm.
(5) Cette loi existait dès Fan 664 de Rome. Asconius, in Pison. Appien, B. G, IL
façon Félile des peuples et des cités de l'empire était successivement admise au droit du Latium : et à leur tour, les cités, les peuples, les colonies latines, en élisant leurs magistrats annuels, donnaient tous les ans à la cité romaine l'élite de leurs familles. Ainsi les villes latines avaient la gloire de recruter le peuple roi; et Nîmes citait les sénateurs et les magistrats qu'elle avait donnés à la métropole du monde (1).
Nous arrivons maintenant au monde romain. Dans le monde romain lui-même, il y avait, non pour l'homme, mais pour la cité, des conditions différentes. — La préfecture ^ bourgade disgraciée , qu'administrait un magistrat envoyé de Rome, n'avait ni son libre gouvernement, ni ses lois , ni son droit civil (2) ; elle était parmi les Romains ce qu'était parmi les étrangers la ville tributaire. — La colonie romaine, au contraire, cette ville que Rome avait fondée à son image, gardait, avec les lois et le droit civil de Rome, son gouvernement et ses magistrats à elle. — Enfin le municipe, la cité libre par excellence, possédait et son gouvernement, et ses lois propres, et ses magistrats, et, s'il le voulait, son droit civil (3). La colonie, fille du sang romain , était plus brillante et plus glorieuse ; le municipe, fils d'adoption, était plus indépendant et plus libre (4).
26. Pline, Panegyr. 37. Caîus, Instit. I. 96. Strabon. IV. —Sur les autre» moyens d'arriver de la Latinité au droit de cité, au temps de l'empire, (F. tom. I, p. 3G3) ; — au temps delà république : par le cens (Tite-Live. XLI. 8] ; en changeant son domicile pour se transporter à Rome, pourvu qu'on laissât un fils dans la ville latine Liv. XXXIX. 3. Cic. pro Archia. 6); par une dénonciation vérifiée contre un magistrat romain^ coupable de malversation (Cic. pro Balbo. 23). (1) Strabon. — (2) V. ci-dessus, p. 99, la déflnilion de Festus.
(3) Les municipes fundi fiehant, lorsqu'ils se soumettaient au droit civil romain ou à telle ou telle des lois de Rome; c'est la condition que la loi Julia avait mise à la naturalisation des villes d'Italie ; mais ailleurs les habitants des municipes sont définis : «Cives Rom. legibns suis et suo jure utentes. » Geliius. XIV. 13.
(4) Quœ conditio (coloniarum) cùm sit magis obnoxia et minus libéra, proptcr amplitudinem tamen et potestatem Pop. Rom. potior et prœstabilior existiniatnr. Jd. Ihid,
De plus, quand Rome voulait accorder une nouvelle faveur au peuple son allié, après avoir anobli et le citoyen et la cité, elle anoblissait le pays, et déclarait le sol terre italique. Cette terre alors, eût-elle été au bout de l'empire, était réputée sise en Italie. Elle était terre romaine, terre consacrée ; elle ne devait plus d'impôts ; elle était possédée selon le meilleur droit de Rome, transmise avec les formes solennelles des Douze-Tables (1) ; et là, comme en Italie, quatre enfants suffisaient pour assurer au père de famille les récompenses de la loi (2).
Par ces conditions diverses de l'homme, du sol, de la cité, tout s'échelonnait dans l'empire, depuis le barbare des bords du Zuyderzée , qui payait son impôt en cuirs de bœufs (3), jusqu'à Rome, la commune patrie et la capitale du genre humain.
Mais si, dans cette vaste hiérarchie, une condition méritait d'être enviée, c'était celle de la colonie, plus encore peut-être celle du municipe. Libre comme la ville étrangère, privilégié autant que Rome elle-même, le municipe était une véritable république distincte et séparée au milieu de la grande république romaine (4), vivant par elle-même et par ses lois, affranchie du proconsul et de l'impôt, investie du droit de gouverner et de punir (5) , adorant avec les dieux de Rome «es dieux héréditaires. Le municipe retraçait, en général, les formes de la liberté romaine. Il avait, ainsi que Rome,
(1) 8. Dig., de Censibus; Ulpien, Reg. XIX. 1 ; Ju^Un., losUt. U. G. de Usucap. — Villes revêtues du droit Ualique : en Espagne (PUne. UI. 3); en Ulyrie (UI. 25). D'autres sont citées i. 2. 6. 7. 8. 10.11. Dig., de GensU^us.
(2) 7. (tom. I, p. 193) les récompenses accordées par les lois d'Auguste an père de trois enfants à Rome, quatre en Italie, cinq dans les provinces.
(3) Tacite, Annal. IV. 72.
(4) Municipes qui eà conditione cives Romani fuissent ut scmper rempublicam à populo Romano separatam haberent. Festus, v» Municipes. — Le municipe était res Vvhliea : Hl qui rempublicam gerunt, i. e. magistratus municipales. Ulpien, Dig. 5> S 3, de Legatis. Mêmes expressions : Dig. 2, ad Municip. 8. 14. de Muneribus.
(Vj Tabule Heiac. pars altéra, lin. 45; Vell. Paterc. U* 19; Appien, B. G. IV. 28.
ses magistrats suprêmes {duumvirijuri dicundo) (1), appelés quelquefois préteurs, dictateurs, consuls (2) ; — son sénat de cent décurions (3), que Cicéron ne craint pas de nommer Pères conscrits, ordre très-noble^ très-saint^ très-respectable (4) ; — ses censeurs {duum viri quinquennales) (5) ; — ses tribuns (defensores civitatis) ; — ses chevaliers, dont nous voyons encore les places marquées dans les an^)hitbéâtres (6); — son peuple^^ législateur (7), électeur (8), factieux, turbulent, ayant la joie des comices, celle des jeux, celle des émeutes, et dont on achète les suffrages par des spectacles. Cicéron nous parle des querelles parlementaires d'Aipinum , où son aïeul lutta sur la questiim du scrutin se(^et contre Taïeul de Marius (9). Pourvu que le sang ne coule pas , Rome se gardera dlnter* venir (10). Ainsi, Thabitant du municipe, ce « citoyen romain vivant selon les lois qui lui sont propres, » appartient à ia fois i une double pati*ie, au municipe par sa naissance , à Rome p«r le droit (11). Dans Tune et Tautre, le chemin des honneujrs lui est ouvert (12) ; dans Tune et l'autoe, il j^t de toute &ofk indépendance et de tous ses dnoits.
Il y a plus ; sous les empereurs, la liberté du municipe ,
(1) U VIB. I. D. r. les inscriptions de Pompett. Quelqoefois qtLatuorviri ousevtri. Cic, pro aaentio. 8. Att. X. XIII. Fam. TII. 76.
{2) Gic, in Rail. II. 34. pro Milone. 1^. Ediles à ArpiDam. Fam. XIII. S.
(3} Ordinairement. F. Gic, in Ruil. IL 25 et les InscriptionB. F. auwi €ic., pro Roscio Amer. 9.
t (4) Gic, pro Gœlio. 2. Un cens était exigé comme à Rome. A Gôme, 100,000 sest. (25,000 fr.]. Pline, Ep.
(5) F. les médailles. Spart., in Hadriao. 19. Tabulœ Harac. Us avaient quelcpiefois les faisceaux.
(6) F. les amphithéâtres 4e Pompeii, Nîmes, etc. U y avait un ordre de chevaliers à Poazzol, Teanum, Nucérie; à Gadix, ils avaient quatorze bancs, comme à Rome. Gic, Fam. II. 12.
(7) Cic, de Legibus. IL 1. 16. -^(8) Gc, pro Gluentio, 8. Lex tabulœ HeracL
(9) De Legibus. III. 16.
(10) Intervention du sénat dans les querelles de Pompeii et de Nucéne. Tacite^ Ann. XIV, 17. — (U) F. Aulu-GeUe cité plus haut.
(12) Omnibusinunicipibus duas esse censeo patrias, unain nature, ajteiaoft civi-
moins redoulable que celle de Rome, fut plus respectée. Tandis que la loi de Rome n'était guère que le caprice de César, les jurisconsultes nommaient et reconnaissaient la loi du municipe (1). Quand Rome n'avait plus de comices, on s'agitait encore aux élections de Naples et de Pouzzol (2), A Rome , un Lentulus ou un Crassus , trop pauvre ou trop suspect , n'eût osé bâtir un portique ni construire un théâtre (3) ; à Pompéii , les Holconius et les Arrius , patriciens de village , élevaient des temples, bâtissaient des cirques, et ne demandaient pour récompense qu'une place parmi les décurions (4). A Rome, César était seul héros, comme il était seul électeur: à Herculanum et à Pompéii , dans le théâtre et sur le Forum, s'élevaient les images des Nonius, des Cerrinius, grands citoyens , gloires de province, héros obscurs, que leur obscurité sauvait de la jalousie de César (5). Remarquons une dernière fois l'analogie des institutions
tatis, utille Cato, cùm esset Tusculi natus, in Populi Rom. civitatem rcceptus est. Ità cum ortu Tusculanùs esset, civitate Romanus, habuit alteram loci patriam, alteramjoris. Gic, de Legibiu. I-i. 2.
(i) On poayait exercer dés charges à Rome en même temps que dans le municipe« Cicéron, pro Mflone. 10. pro Cœlio. 3.
(3) Lex municipalifi. Scsvola, Dig. 6, decretis ab ord. fac. iJlpien, 111. Ihid, I. de alT. scrib.; Modestin. 11. de Munerib.
(3) Sar les élections des municipes, V, Cicéron/ pro duentio. 8. LentàbiAm Heracleensis. — In urbe hodie cessit lex (anijDitûs] quia ad curam princtpis magistratuunk creatiopertinet.... Quod si in municipio contra hanc legem, magistratum aut sacerdoliumpetierit, per S. C. 100 aureis cum infamià punitur. Modestin., Dig. XLVII. 14.— Sur les intrigues électorales des mumcipes, F. TartuUien, de Pœnitentiâ. 12. de Pallie. 8. Code:61 . de Decurion.
(4) « Etiam tùm in more erat publica muniflcentia, » dit Tacite (Ânn. UI. 72), en parlant du temps de Tibère. Elle avait cessé depuis.
(•^) Inscription du temple d'Isis, à P&mpeii :
N. PopiDics N. F. CELsraus
JEdevl. Isidis. Terile. Motu. Conlapsah
A. FuNDAMENTO P. S. (pccunlâ suâ) Restituit
HuNC. Decuhiones. ob. Liberautateh
GuH. esset. anmorun. sexs. (sexaginta)
Ordini. Suo. Gratis. Adlegerunt^
militaires et de la constitution civile de Rome. Autour de l'armée romaine voltigent les cohortes étrangères , le cavalier numide, l'archer crétois, le frondeur des îles Baléares, milice irrégulière, soldats sans discipline, que Rome appelle, qu'elle renvoie , dont elle augmente d'un jour à l'autre ou diminue le nombre (1). Leurs armes ne sont pas consacrées par la religion, ni légitimées par le serment ; ils n'ont point de place marquée dans le camp romain, point de rang déterminé au champ de bataille ; le général les jette sur ses ailes, les dissémine en éclaireurs, les disperse au loin entre les rangs de la légion.
La légion, au contraire, c'est toujours Rome militante; c'est la milice romaine par excellence, avec tout ce que l'esprit romain a de régulier, de permanent, de hiérarchique, de religieux. Autorisée par les augures, consacrée par les sacrifices, elle garde au milieu de son camp solennellement
Inscriptions de Pompeii :
L. Sepunius. L. F. Santilianys ^ M. Herennius. a. F. Epidiakus
Duo. viR. I. D. ScoL. ET HoROL (scolam et horologium) D. s. p. F. c. (de sua pecunia faciendum curayenint].
Inscription du tombeau de Scaurus, à Pompeii :
.... SCAVRO
n yiR. I. D
DECVRIONES. LOCVM. MONVH
CXG CXC IN FVNERE. ET STATVAM EQVESTREM
ORO. PONENDAM. CENSVERVNT.
Inscription trouvée à Pompeii, non loin des fragments d'une statue équestre :
M. LVGRETIO. DEGIDIANO RUFO II VIR. III. QUINQ.
Praef. fabr. ex. d. d. (decurionum decreto)