partie de la Libye
Asie (jusqu'au mont Tauru« et au fleuve
Halys).
X provinces prétoriennes, Espagne Bétique.
6aule Narbonnaise.
Sicile.
Sardaigne et Corse, niyrie (et une partie de l'Epire).
Acliaîe (Grèce, Béotie, partie de l'Epirc). Macédoine.
Crète et Cyrénaique.
Chypre.
Blthynie (Paphlagonle et une partie du
Pont).
Xyi. PROVINCES DE CÉSAR.
[Stipendiariœ, Caîus. II. 31. )
Egypte.
Syrie.
Galatie, Pampbylie et Pisidle.
Cilicle (et Lycaonie).
Lusitanie.
Espagne Tarraconaise.
Gaule Aquitaine.
— Celtique ou Lyonnaise.
— Belgique.
Alpes maritimes.
Dalmatie.
Mésie.
Pannonie.
Norique.
VIndéllcie.
RhéUe.
Quelques changements partiels eurent lieu plus tard. J'aurai occasion de les indiquer. F. Suétone, in Aug. 47, in CI. 25. Dion. LX.
(1) Suétone, in Aug. 49.
(2) Sur le cens dans les provinces, V, Tit.-Llve. XXIX. 37. Suétone, in Cal. 8. — En Cilicie, Tac, Ann. VI. 41.— En Gaule, Claudii oralio apud Grut. Tac, Ann. I, 31. H. C. XIV. 40. Tit.-Liv., Ep. 134. Dion. LUI. 22.
au UNITÉ ROMAINE.
claves , l'âge et le métier de chacun d'eux , son patrimoine , son revenu, jusqu'à ses meubles et ses joyaux. Tous les cinq ans ou à peu près chaque terre était cadastrée, ses limites établies, sa valeur estimée ; on comptait jusqu'aux arbres (1). Ainsi , ressources agricoles, industrielles, militaires de l'empire, tout était revu et enregistré ; par ce travail rectifié à des époques fixes , la classification de la propriété subsista jusque dans les siècles les plus tardifs, et aujourd'hui même encore, dans l'Italie et dans le midi de la France, des héritages gardent le nom que leur donna il y a près de deux mille ans lagrimensor romain (2). Ainsi l'empire avait-il au point de vue officiel la plus parfaite conscience de ses forces ; et dans les siècles postérieurs, ce pouvoir prêt à crouler connaissait aussi bien ses ressources , maniait aussi facilement ses impôts, commandait aussi librement au sol et à la culture que peut le faire auctlne nation moderne.
Or, ce fut sous Auguste que l'ingénieur Balbus, par un labeur que seules pouvaient rendre possible les traditions de plusieurs siècles et l'autorité du nom romain, parcourut l'empire, délimita le territoire de toutes les cités, arpenta les héritages, donna à la propriété provinciale, vague, diverse, illimitée, le caractère exact et invariable de la propriété romaine, et laissa par écrit la loi agraire du monde, le cadastre de tout l'empire (3). Ce fut alors aussi que des dénombrements eurent lieu à plusieurs reprises jusque sur le territoire des peuples libres et des rois alliés (4). C'est ainsi que Quiri-
(1) V, sur le cens elle cadastre, M. Delamalle, Economie politique des Romains, liv. I, ch. 16. 17. 19.
(2) Ainsi fonds Cornelian, fonds Salvian et beaucoup d'autres : Les fundi Roianus et Ceponianus cités dans les inscriptions , s'appellent aujourd'hui la Roana et la Cepollara, (M. Delamalle. Ihid,)
(3) Omnium civitatuni formas et mensuras in commentarios condidit , et legem agrariam per universitatem provinciarum distinxit et declaravit. Frontinus, de Colonils.
(4) Dans les années 725 et 72G (Dion. LUI. Lapis Ancyr.) 746. (Lapis Ancyr.) 760,
nus, préfet de Syrie , vint avec quelques hommes (1) faire le recensement aux lieux où régnait Hérode. Le scribe et Fagrimensor s'établirent à Bethléem» recevant les déclarations que chacun était obligé de venir faire dans sa propre cité (3) : et le premier navire qui partait pour lltalie emporta les tables du cens, sur lesquelles, deux cents ans plus tard» TerlulUea faisait voir aux Marcionites l'acte de naissance du Fils de Dieu (8).
 cette époque solennelle dans l'histoire du monde » l'em* pire de Rome était complet, le temple de Janus fermé» les institutions impériales étaient toutes debout. La puissance d'Au* guste était parvenue à son apogée. Lui-même, que la guerre civile avait déjà mené dans l'Orient, la guerre des GantabreS en Espagne et dans les Gaules » achevait de parcoiu^ir le monde ; deux provinces seulement, la Sardaigne et l'Afrique» échappèrent à l'œil du maître (4). Sous un portique bâti tout exprès dans Rome» on voyait une carte du monde romain» œuvre merveilleuse pour l'antiquité , commencée deiix siècles auparavant et enfin achevée par Agrippa (5). Et plus tard , Auguste qu'on appelait le père de famille de tout l'empire (6) , laissait, comme l'inventaire de sa maison , une statistique où étaient indiqués les provinces, les rois, les villes libres, le chiffre des impôts, la valeur des revenus, le nombre des soldats» des troupes auxiliaires et des vaisseaux (7).
(Selon Joô^he, Anl. XVII. 15. XVHÏ. i.) 766. (Suétone, in Aug. 10. Lapis Ancyr.) Ajoutez ie recensmieiit qui eut Ueu Tannée de la naissance de J.-G., quelques années avant l'ère vulgaire.(Luc. II. 1. E-yiv^ro li.... IÇ^xe» i^fijn, T«fà KoLhA^oi
(i) 2uv oXi-yciç. Josèphe, XVU. 24.
(2) Kfti (iropeuovTO iravTiç àno'ypàfEoOAi, iMtat^ iî< Tvlv (<9iàv 4toX(v. LUC. H. â.
(3) Ex censibiiâ sab Auguste actls genus Christi inquirere potestis. Tett., adv. Marcio. IV. 19. Euséèe, Hist. Eccl. I. 6. Saint-Justin., Apol. H.
(4) Saét., in Aog. 4T. Dion. LÏV. 67. — (6) Hine, H. N. UI. 2. â.
(6) Paterfiimilias totios imperii.
(7) Saét., in Aog. eap. ait. Tae., Ann. Lu*
Ce monde ainsi organisé , revu et dénombré par Auguste, marcha ensuite comme de lui-même. La politique défiante et retirée de Tibère, qui n'accorda pas un bienfait, ne chercha pas une conquête ; la démence de Caligula, qui jetait le droit de cité à des villes entières parce qu'elles avaient eu l'honneur de donner naissance à l'un de ses favoris ; l'imbécile assujettissement de Claude, qui laissait vendre à l'encan tous les privilèges de l'empire : tout cela sans doute portait coup aux traditions d'Auguste, mais ne les brisait pas ; tout cela préparait une décadence déjà visible , mais peu avancée encore. César gouvernait le monde plus aisément qu'il n'eût gouverné un seul peuple. Ici les paroles du rhéteur n'ont rien d'exagéré : « Il semble que, comme un seul pays ou une seule nation, le monde entier obéisse en silence, aussi docile que sous le doigt de l'artiste peuvent l'être les cordes de la lyre.... Cette puissance de l'empereur qui gouverne toute chose inspire à tous une telle crainte, qu'il semble connaître nos actions mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes. On le redoute et on le révère comme un maître présent et ordonnant à l'heure même Une simple lettre gouverne le
monde (1). »
Et cependant les anciennes traditions politiques commençaient à s'affaiblir. Ce n'était déjà plus cette sagesse de l'antique Rome et sa modération dans la conquête : celle de la Bretagne fut sans motif et sans mesure, pleine d'outrages et de violence. Ce n'était plus cette même prudence dans la fondation des colonies : Claude en établit quelques-unes (2); mais les colons dégénérés étaient plus pressés de bâtir des théâtres que des remparts, choisissaient les plus beaux sites
(1) Aristides rhetor, de urbe Româ.
(2) Camulodunum en Bretagne. Tac, Ann. XU. 32. XIV. 31. Cologae (CoUmia Agrippina), an 61. Tac, Ann. XU. 27. Pline. î. 57. IV. 20. 65. 69. La ville des Juhons (vers l'an 49], près de Cologne. Tac, Ann. XllI. 67.Ptolémajs (Acé) en Syrie. Pline. V. 19. Archelaïs en Cappadoce. Id. VI. 3. Traducta Jolia, Lysse, Tingi, Tanger ot Lyxos en Afrique. Id, V. 1. Sicum en Dalmatie. Id. III. 27.
plutôt que les lieux les plus sûrs (1). La colonie n'était plus cette solennelle installation de la légion romaine avec ses étendards, ses chefs, ses cohortes : c'était une cohue, dit Tacite, plutôt qu'une colonie {numerus magis quàm colania) (2) ; des soldats pris de côté et d'autre , sans unité et sans lien ; plus tard même des affranchis du palais venaient s'établir dans une ville que souvent l'ennui leur faisait quitter : et ce nom glorieux de colonie romaine ne fut bientôt qu'un vain titre donné ou retiré par le caprice des Césars.
Les rois, à leur tour, n'étaient plus des feudataircs , gouvernés, mais protégés par une puissance suprême ; ce n'étaient plus, comme sous Auguste, des membres d'une même famille, liés étroitement par une autorité presque paternelle; c'étaient des esclaves (3) , parfois puissants ou riches , par là suspects, ou bons à être dépouillés. « Cinq rois étaient réunis à Tibériade, auprès du roi des Juifs, Agrippa, quand le préfet de Syrie, Marsus, vint l'y voir. Agrippa vint à sept stades audevant de lui, dans un même chariot avec ces cinq rois. Mais Marsus considéra comme dangereuse pour l'empire cette rare union entre des princes, et leur signifia de retourner chacun dans son royaume (4). » César donnait et reprenait les couronnes, augmentait ou diminuait les royaumes (5) , citait un
(1) Ainsi pour Camulodunum. Tacile, loc. cit. — (2) Annal. XIV. 27.
(3) «Reges inservîentes, « dit Tacite, Hist. H. 81.
(4) Josèphe, Antiq. XIX, 7. Il dit encore : « Agrippa g'occupa de relever Jérusalem, et il Taurait rendue si forte que personne n'eût pu la prendre. Mais Marsus en ayant donné avis à l'empereur, celui-ci lui manda de ne pas continuer. »
(5) Ainsi Tibère ôte la couronne aux rois de Cappadoce, d'Arménie, de Comagèoe, etc.. [Tac, Ann. II. 40. 42. 56. Dion. LVII. Josèphe, Ant. XVIII. 5. Strabon. XVI), Caligula rétablit les rois destitués par Tibère : Sohème en Arabie, Cotys , dans la petite Arménie, Rhœmétalce en Thrace, Polémon dans le Pont, Agrippa en Judée (Josèphe, Ant. XVllI. 8. 9. Dion. LX) ; puis les d;trône pour la plupart. Claude les rétablit une seconde fois; puis ôte le Pont à Polémon pour le donner à Mithridate, donne le Bosphore à Cotys, fait roi Cottius, etc.. Néron supprime les royaumes de Polémon et de Cottius. Dion, LX. Rome, dit St. Jean, f^cuG* PaaO.stv; ir/i twv ?wiX£<av TYi; yn;, Apoc. XVII. 18. V, encore page 57, note 1.
118 UNITÉ ROiMAINE.
roi devant lui, le retenait éternellement à Rome, et faisait dire au préteur voisin de gouverner ses États (1). César faisait accuser les princes par les délateurs, juger par le sénat, charger de chaînes, exiler, mettre à mort.
Elle-même , l'indépendance des villes libres et des municipes était atteinte. L'arbitraire des gouverneurs, les empiétements de l'administration impériale , la toute-puissance de César, qui se proclamait duumvir d'un municipe et envoyait un préfet le gouverner à sa place , faisait redescendre la ville libre au rang de ville sujette, la ville romaine au niveau de la ville étrangère. La législation propre à chaque cité (2) s'effaçait peu à peu, el ces mots, municipe, colonie, devenaient des termes vagues , dont on se servait sans en avoir le sens distinct (3).
Enfin les institutions militaires commençaient à dégénérer. L'affaiblissement physique et moral (4) de la population italique (5) obligeait de recruter les légions d'abord parmi les Romains des provinces , ensuite parmi ceux qui n'étaient pas Romains , quelquefois même parmi les affranchis et les esclaves (6). La politique défiante des empereurs, redoutant
(1) Suétone, in Tib. 37. Tac. H. 42.
(2) Ainsi la loi du cens (Tabul. Heracl. pars. ait. lin. 68-64), la loi des élections (Id. secund. pars. Cic. , Fam. VI. 18) devenaient les mêmes pour tous les municipes d'Italie. Les villes perdaient le droit de battre monnaie ( Y, Eckel , des monnaies), que quelques-unes avalent encore sous Auguste. Strab. ly.
(3) Aulu-Gelle. XVI. 13. Municipes et municipia verba sunt dictu facilia et usu obvia... Sed profectô aliud est, aliud dicitur : quotius enim ferè nostrûm est qui cum ex colonià sit non se municipem... esse dicat? etc.
(4) Tibère fut chargé, sous le règne d'Auguste, de visiter les ergastules de l'Italie dans lesquels on renfermait, disait-on, non-seulement des voyageurs arrêtés sur les routes, mais même des hommes à qui ce lieu servait de refuge, pour échapper au service militaire. Suét., in Tib. 8. Un grand nombre d'honmies se coupaient le pouce pour se rendre incapables de servir. (Suét, in Aug.). De là notre mot 'poltron (poUice trunco). — (5) F. tome I^ pages 198 et 382.
(6) Sur les affranchis et les esclaves, Y, tome ï, page 198. Sur les provinciaux et les non-Romains, F. Tacite ; « inops Italia, imbellis urbana plèbes, nihil in legionibus validum nisi quod exlernum» ( Ann. III. 40). Tibère parle de faire un voyage
leurs soldats, ne demandait pas mieux que d'en affaiblir et le nombre et la discipline.
^ûsi tout déclinait, mais déclinait lentement, parce que la tradition antique était puissante , parce que la grandeur du nom romain ne pouvait s'effacer en un jour. Tout déclinait, sans que l'empire souffrît d'une manière trop évidente ; c'était un édifice qui reste longtemps debout par sa masse , après que ses fondements sont minés.
Une grande crise l'attendait pourtant. La mort de Néron et les troubles qui la suivirent furent un signal de révolte, auquel répondit tout ce qui restait encore de nationalités vivantes dans le monde romain. Rome, épuisée par ses propres discordes, dégoûtée d'elle-même par cinquante ans de tyrannie , Rome devait néanmoins résister ; et cette insurrection rhénane, cette ligue gallo-germaine tomba devant quelques légions, qui ne savaient pas au juste pour quel empereur elles combattaient.
Le récit de cette révolte et de cette crise n'appartient pas à mon sujet. Mais une chose est à remarquer : ce qui sauva Rome, ce fut sans aucun doute la sympathie des peuples devenus Romains, opposée à la haine de quelques peuples chez qm le sang barbare bouillonnait encore. Ge qui sauva Rome, c'est cet ensemble de faits sur lequel nous l'avons montrée édifiant son pouvoir. Lisez dans Tacite , au moment où des peuples gaulois sont prêts à se révolter (an 70), comment
dans les provinces pour veUler au recrutement de l'armée. IV. 4. Levées dans les provinces. Hist. IV. 14. Agricda. 31. Annal. XVI. 13. F. aussi Hist. Ht. 47. &0. Les soldats légionnaires appelés par opposition aux prétoriens, « miles peregrinus , pro- Tincialjs, extemus» » Hist. II. 21. « Si la Gaule secoue le joug, quelle force demeurera à l'Italie ? N'est-ce pas avec le sang des provinces que Rome a subjugué les provinces?» Hist. IV. 17. Enfin, les inscriptions du temps de Vespasien et de Domltien établissent que , dans les guerres civiles qui suivirent la mort de Néron et qui avaient créé tant de soldats, beaucoup d'étrangers avaient été reçus même dans ces, coliortes que l'on appelait spécialement cohortes romaines. Gruter, Thésaurus. 571,573,674.
leur parle un chef romain pour les retenir dans l'obéissance : « Ce n'est pas l'ambition, dit-il aux Gaulois, qui amena les Romains sur votre territoire. Ils y ont été appelés par vos ancêtres eux-mêmes, las de leurs discordes, opprimés par les Germains, qu'ils avaient fait venir comme alliés.... C'est alors que nous nous sommes établis sur le Rhin , non pour défendre l'Italie, mais pour empêcher un nouvel Ariovist de devenir le tyran des Gaules.... Aujourd'hui rien n'est changé : les Germains brûlent toujours des mêmes désirs ; la sensualité, l'amour du gain, la passion du changement, les poussent toujours à quitter leurs marais et leurs bois pour envahir vos riches domaines.... Rappelez-vous que la guerre et la tyrannie ont affligé la Gaule jusqu'au moment où vous vous êtes placés sous notre tutelle ; et nous, au contraire, attaqués tant de fois, nous ne vous avons demandé , en vertu des droits de la victoire, que ce qui était nécessaire pour le maintien de la paix. Car , sans soldats , point de sécurité pour les peuples sans paye, point de soldats ; sans impôts, point de paye. Tout, au reste, demeure commun entre vous et nous ; vous-mêmes êtes souvent les chefs de nos légions, vous-mêmes êtes appelés au gouvernement de cette contrée ou d'autres provinces. Quand les princes sont modérés , leur modération vous profite comme à l'Italie ; quand ils sont cruels , plus éloignés , vous avez moins à souffrir. Le faste d'un gouverneur, l'avidité d'un proconsul , sont des maux inévitables qu'il faut supporter, comme on supporte une inondation ou un orage.... Au moins y a-1ril quelques intervalles de bien. Mais , sous le règne d'un Tu tor ou d'un Classicus, vous attendez-vous à une domination plus modérée ? Vous faudra-lril de moindres tributs pour lever des troupes contre les invasions des Bretons ou des Germains? Et les Romains une fois- expulsés ( puissent les dieux nous garder de ce malheur ! ) , que devons-nous attendre, si ce n'est une guerre universelle ? Huit cenls ans de sagesse et de bonheur ont formé cet édifice de l'empire romain ; il ne peut être détruit sans écraser ceux
qui le détruiront. Et le danger sera plus grand pour vous qui possédez les biens et l'or, cette grande cause de guerre. Aimez donc et soutenez la paix du monde ; aimez cette ville qui accorde des droits égaux aux vainqueurs et aux vaincus (1). »
Tout est là : dans celte harangue prêtée par Tacite à un soldat illettré, « qui n'a jamais su, dit-il, qu'affirmer par ses armes la puissance romaine , » vous touchez du doigt ce que fai laborieusement développé. Cette intervention de la force romaine, toujours sous le prétexte de la défense et par amour pour la liberté des peuples ; — cette domination tout amicale, qui n'a des armes que pour votre sûreté et ne réclame des tributs que pour vous protéger ; — cette paix universelle, àFombre de laquelle les peuples se civilisent, s'enrichissent et se reposent ; — ces concessions de privilèges, égaux parfois aux siens, par lesquelles Rome attire les peuples dans soD sein : — hors de la domination romaine, au contraire, la guerre, le pillage et l'impuissance à se défendre ; — et enfin la masse colossale de cet empire, œuvre du temps, de la vertu et des dieux, que les forces humaines peuvent ébranler, peutêtre même abattre, mais qui retombera, comme le temple de Gaza, sur le téméraire qui voudrait en renverser les colonnes : voilà les arguments que Rome proposait au monde , et que le monde acceptait.
En effet, Rome avait créé une si vaste unité , que l'idée de sa ruine épouvantait comme l'idée d'un incalculable désastre. Les peuples, même quand ils se révoltaient contre les princes, ne se révoltaient pas contre Rome. Hors d'elle, il était difficile de concevoir paix, liberté, bien-être, et le retour à leur indépendance primitive n'eût été qu'un retour à la barbarie (2). En un mot , la domination romaine pouvait
(1) Discours de Gerlalisaux Trévîrs et aux Lingons. Tacite, Hist. IV. 74. (3) Us ne voudraient pas plus se passer de Tempire , dit le rhéteur Aristide, que reux qui naviguent ne voudraient se passer de pilote. De urbe Româ.
être acceptée comme seule protectrice et seule possible.
C'était, certes, une grande œuvre de la Providence que cet empire préparé depuis des siècles par tant de courage , de force, de patience ; qui se trouvait ITiéritier de tous les grands empires de Sésostris, de Cyrus, d'Alexandre ; qui réunissait sous une même loi , et la Bretagne sauvage encore , et la Gaule à peine sortie de la barbarie, et la Grèce mère de toute civilisation!, et l'Egypte qui avait instruit la Grèce, et l'Asie occidentale, point de départ des races humaines. Les trois grands rameaux de la famille terrestre, celui de Sem , celui de Cham et celui de Japhet ; les idiomes de chacun d'eux multipliés en mille branches diverses ; les grandes civilisations et les grands cultes de l'Egypte, de la Gaule, de la Grèce, de la Judée ; la beauté d'Éphèse, la richesse d'Alexandrie, la gloire de Sparte, la science d'Athènes, la sainteté de Jérusalem, la fortune naissante de Londres et de Lutèce, tout cela profitait à la grandeur et à la gloire de Rome. Le monde availril jamais vu rien de pareil? Rome ne semblait-elle pas appelée à refaire ce que Babylone avait défait et à renouveler l'unité du genre humain par l'unité de son pouvoir , l'unité des langues humaines par l'unité de sa langue, l'unité des religions par la révélation de cette grande vérité dont les sages pressentaient l'approche !
Rome est dans l'histoire le symbole de l'unité comme son nom est le signe (1) , les uns disent de la maternité, les autres de la force et du courage (2). C'est elle en effet dont la force devait unir le monde , dont la puissante mamelle devait l'allaiter. L'unité matérielle et la force politique résidèrent cinq
(0 Ruma, mamelle,
(2) P(Â|4.v), « Ville puissante, ville souveraine, ville louée par la voix de l'Apôtre, donne-nous le sens de ton nom ! Rome est le nom de la force chez les Grecs , de la hauteur chez les Hébreux, » dit St. Jérôme. Advers. Jovin. IL Juste-Lipse rappelle à ce propos le mot allemand Ruhm, gloire, et le nom de Rumes, donné par les Indiens aux guerriers courageux (de Mag. Hom. I. 2).
V, aussi l'ode de la poétesse grecque Ërinna :
cents ans dans Rome païenne ; dans Home chrétienne réside depuis dix-huit siècles la force spirituelle et Tunité intelligente.
Du reste, cet empire romain, œuvre visible de la main de Dieu, pouvons-nous le mieux connaître cjue par les paroles mêmes que Dieu a inspirées ?
« Alors vint un des sept anges il me parla et me dit :
Je te montrerai la condamnation de la grande prostituée qui est assise sur les grandes eaux (1).
« Et l'ange me transporta en esprit dans le désert : et je vis une femme assise sur une bête couleur d'écarlate, pleine de noms de blasphèmes (2), ayant sept têtes et dix cornes....
« La femme était vêtue de pourpre et d'écarlate (3), parée d'or, de pierres précieuses et de perles (4), et tenait en sa main un vase d'or.
« Et ce nom était écrit sur son front : mystère (S)....
* Salut ! ô Rome ! fille de Mars, reine belliqueuse, reine au diadème d'or, toi qui ludûtes sur la terre un magnifique, un indestructible Olympe !
« A toi seule la parque antique a donné la gloire d'une étemelle puissance , à toi seule le commandement et la royauté suprême.
« Sous le frein de tes puissantes rênes s'abaissent et la terre et la mer écumante. Tu es l'inébranlable souveraine des peuples et des cités.
« Le temps, ce destructeur de toutes choses , le temps qui se plaît à transforme la vie humaine, de toi seule n'écartera jamais le souille créateur qui donne le pouvoir.
« Car, seule parmi toutes les cités, tu ne cesses d'enfanter une nombreuse race de guerriers puissants, et comme la terre donne ses fruits chaque année, tu donnes chaque année une nouvelle moisson de héros. »
(1) Apocalypse. XVII. l . La Méditerranée. F. ciniessus, page 3 et suiv.
(2) Verset 3. Divinité des Césars et de Rome (K plus bas. IL 2.) Culte des dieux païens. Idolâtrie.
Terrarum Dea gentiumque Roma
Cui par est nihil et nihil secundum. Martial. XIL 8.
(3) Verset 4. Pourpre des consuls et des empereurs.
(4) Pierres et perles de l'Inde. K. clHiessus, page 30. 61 .
(6) Verset 5. « Les lois mystérieuses de la religion nous interdisent, dit Pline, de révéler le second nom de Rome, et Valérius Soranus, pour avoir pr<>noncé ce nom
« L'ange me dit alors : Quel est le sujet de ta surprise? Je vais te dire le mystère de la femme et de la bête qui la porte et qui a sept têtes et dix cornes (1)
« Les sept têtes sont sept montagnes sur lesquelles la femme est assise (2)
« Et il me dit : les eaux que tu as vues , où la prostituée est assise, ce sont les peuples, les nations et les langues (3)....
« Et la femme que tu as vue est la grande ville qui règne sur les rois de la terre (4)
« Toutes les nations ont été séduites par ses enchantements (5)
« Les marchands de la terre se sont enrichis par l'excès de son luxe (6).
« Elle s'est élevée dans son orgueil et elle s'est plongée dans les délices : car elle a dit en son cœur : Je suis reine (7), je ne suis point veuve et je ne serai point dans le deuil (8)...,
qu'un salutaire et religieux silence avait fait tomber dans l'oubli, n'a pas tardé à être puni de sa faute. » Hist. nat. IH, 5. « Les Romains n'ont pas voulu laisser divulguer le nom du dieu sous la protection duquel leur ville est placée, ni même le nom latin de leur ville... Le nom de la ville est ignoré même des plus doctes. » Macrob. III. 9. On prétend néanmoins savoir que le nom mystérieux de Rome était £pGc ou ÂvOspcç, son nom sacerdotal Flora , son nom Sabin Quirium. Munter, de occulto urbis R. nomine.
(1) Verset 7. — (2) Verset 9. Septemque una sibi muro circumdedlt arces. Virgile.
(3) Vers. 15.
(4) Vers. 18. Soumission des rois à la puissance romaine. F. ci-dessus, pag. 98 , Ul, 117.
(5) XVIII. Vers. 2.3. Rome, le centre des peuples et le but de leur ambition. V, pag. 93, 94 et suiv.
(6) Richesses de l'Espagne, de l'Egypte, de l'Asie mineure, de l'Inde, de l'Arabie par leur commerce avec Rome. F. pag. 13, 17, 21, 22.
(7) Verset 7. Et populum lalè regem... Virgile.
Regina et domina orbis (Roma).
(8) Imperium sine fine dedl... Id»
Non res Romanœ perituraque régna... /d. F. ci-dessus l'ode d'Erinna.
(( Et ils se sont écriés : .... Quelle ville a jamais égale cette grande ville (1) ! »
Mais ce n'est pas assez d'avoir peint la grandeur de Rome. Le prophète nous montre encore cette « prostituée assise sur les grandes eaux (2).... » cette « grande Babylone, la mère des fornications et de toutes les abominations (3).... qui tient en sa main un vase d*or plein d'abomination et d*impurelé(4).... avec laquelle se sont corrompus tous les rois de la terre (S) et enivrés du vin de sa prostitution , >» qui « a fait boire toutes les nations à la même coupe (6), qui a trafiqué avec elles en leur achetant la pourpre, la soie, les pierreries, les bois embaumés, le cinnamome , et jusqu'aux esclaves et aux âmes d'hommes (7). »
La richesse, le faste, les voluptés, la corruption de Rome, voilà ce qui nous reste à connaître.
(1) YersetJlS. .... aime sol posais nihil urbe Romà
Visere majus. Horace.
Romanes rerum dominos... Roma mundi capot... mundi coropendium... lumen gentiam.
(2) Apoc. XVn. 1. — (3) Verset 5. — (4) Verset 4. — {h) Verset. 2.
(6) Verset 2. Fornication et abomination, comme on sait , désignent Tidolâtrie. « Roma... quo omnia pudenda confluunt celebranturque. » Tac, Ann. XV. 49.
ÈffiTcuiTo itâ(jyj; ^eiGi^aiaovtxç. F. plus bas, liv. H. 2.
(7) F. Ihid. XVIII, 3. 12. 13. A Délos, grand entrepôt entre l'Europe et l'Asie, on transbordait à une certaine époque plusieurs milliers d'esclaves chaque jour (Strabon). Par les âmes humaines, on entend les hommes libres réduits en esclavage. F. Grotios et Bossuet sur l'Apocalypse. Ce qui arriva souvent. Cic, in Pison... in Verr... Strabon. Ibid.
126 GIVIUSATION ROHAINB.
CflAPlTRE llî.
De la ciirillsaiioii Romaine.