‹ Les Césars (volume 4)Chapitre 26 sur 72 · II · texte numérisé non relu

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c'est-à-dirè un corps de doctrines et de traditions, réalisées par des cérémonies régulières, des devoirs stricts et un enseignement moral , cela n'était pas. Il y avait des traditions plus ou moins respectées , plus ou moins admises , plus ou moins cohérentes, mais qui ne s'enseignaient pas avec autorité ; qu'en une certaine mesure chacun prenait à son gré ou pour de la théologie, ou pour de la fiction poétique , ou pour de la physique voilée sous l'allégorie. La bible de cette religion, ce fut Homère, ce fut Hésiode , ce furent tous les poètes, venant les uns après les autres, avec moins d'autorité chaque fois , ajouteir leur fable à ce grenier de fables , et réinventer les dieux chacun à sa guise. ïl y eut encore quelques belles notions morales, conservées par les poètes, surtout par les tragiques , inspirations personnelles , écho des mystères, débris de quelque révélation primitive ? je ne sâîsv mais qui se tenant peu , passaient par le vulgaire sans être entendues et n'étaient prises que pour de la poésie. Les fêtes étaient choses d'art > de luxe et de plaisir; le cxAie public, chose de politique ; le culte privé avec ses mille et une superstitions, chose de satisfaction et de goût personnel.

L'homme ainsi vivait à son aise avec k divinité. La Grèce l'avait faite accessible, familière ; elte l'avait placée au niveau des hommes, sinon au-dessous d'eux. On avait l90n dieu de préditeietion^ on lui faisait la grâce d'une adoration toute parttcnlièrév t)n lui gardait les belles hécatombes ; les brebis maigres étaient pour d'autres. On le mettait dans la confidence de ses affaires ; on lui recommandait ses amours ; on lui demandait protection pour son ménage ; on le remerciailj on l'aimait : on le punissait, on le grondait parfois ; on lui tournait le dos, on laissait désormais vivre ses belles génisses; on brisait sa statue, brûlait sa chapelle. Après la mort de Germanicus, le peuple romain furieux jetait dans la rue les lares domestiques. Alexandre , dans sa douleur de la mort d'un de ses amis > fit brûler les temples d'Esculape qui n'avait pas su 1« guérir^

Eq effet , — eût-ou respecté par hasard Jupiter chassefMudm{i)l c'est sous ce nom qu'Élis adorait le père des dieux. Gloacina, la déesse des égouts, vénérée dans Rome, valait-elle mieux que les dieux crocodile, ibis, fève et oignon de rÉgypte ? Flora et Laurentia avaient été des courti sanes ; ce n'est pas un Évhémëre , un philosophe incrédule qui le raconté, c'est la foi publique , c'est le catéchisme des pontifes. « Dieux bêtes, dieux poissons, dieux enfants, dieux âgés et qui sont nés sans doute avec des cheveux blancs ; dieux mariés et mariés entre frère et sœur ; dieux célibataires, qui sans doute n'ont pas trouvé de parti à leur convenance ; déesses veuves, comme Foudre et Ravage, auxquelles il ne faut pas s'étonner si les prétendants ont manqué : » voilà comme les philosophes établissent la statistique de l'Olympe. « Mais pourquoi donc, ajoutent-ils, ne nalt-il plus de dieux , quel funeste sort a rendu inféconds les hymens célestes (2) ? »

La Grèce avait voilé par la poésie la frivolité de ses fables. Rome ftvait relevé la puérilité des siennes par le sérieux de la politique ; mais l'intérêt politique de la religion étant tombé ou réduit au seul culte des Césars, la niaiserie restait à nu. Cette religion domestique de Rome avait attaché des milliers de dieux au service de l'homme et de la maison. Varron énuffière longuement les dieux qui président aux destinées humaines, depuis Janus , qui nous ouvre les portes de la vie, jusqu'à Nénie qui chante à nos funérailles. Certains dieux président au vêtement, à la table, à la maison. On en a trois à sa porte : un pout- les battants , un autre pour le seuil , le troisième pour les gonds (3). Trois dieux gardent les femmes en couche; trois déesses nourrissent, font boire et manger Tenfant. Neuf dieux veillent au mariage ; Jugatinus allie les

(1) Zeb; àivo{i,utoç. Pausanias. V. 14.

(2) Pline, H. N. H. 7. Sénèq., de Superst. apud Augustin., de Civît. Dei. Vî. 10.

(3) V. Augu8t.> de CïTit. Del. VI. 1 , 9.

époux, Domiducus conduit Tépousé à la maison, Manturna l'y fait rester; je n'en dis pas plus, je fais assez comprendre à quel point était prostitué « le nom incommunicable (1) » de Dieu. Enfin, chaque œuvre domestique avait un dieu valet pour l'accomplir, et saint Augustin, qui ji'avait pourtant pas lu Adam Smith, remarque que c'est le principe de la division du travail transporté de l'atelier dans l'Olympe (2).

Quand le Dieu des chrétiens vient, comme disent nos Écritures, « retourner le lit du pauvre dans sa maladie (3), » il y a dans cet abaissement une grandeur de plus, parce que ce Dieu, serviteur de l'infirme , est en même temps le Dieu qui a créé et qui gouverne le monde. Mais quand il y a un dieu exprès pour chaque fonction servile, même pour chaque chose que l'homme fuit et déteste ; il n'y a plus ni grandeur, ni divinité, ni amour. L'homme ne saurait être respectueux, ni même reconnaissant envers ces dieux nés pour le servir.

Ainsi, le culte public, dépouillé de son but patriotique et de son énergie nationale, inutile et vide de sens, laissait voir à nu sa faiblesse morale et sa nullité philosophique. Le laisseraller poétique de la Grèce et sa familiarité d'artiste, la grossièreté populaire et la simplicité puérile des fables romaines, tout cela déshabillait plus complètement la religion, et la rendait plus vide pour l'intelligence , plus insuffisante pour diriger la conduite de l'homme.

Passons maintenant à la dévotion privée. Sous ce nom je comprends, non-seulement les mystères, mais toutes les adorations et tous les rits, publics ou secrets, nationaux ou étrangers que l'homme observait, non comme citoyen, mais

(1) Sap. XIV. 21. r. Aug. Ibid. 9.

(2) Id. Ibid, Vn. 4. F. encore IV. 8. H. 16. 21. 23. VI. 8. 9. Servius, ad Georg. I. 21. Notre pays est si plein de divinités qu'il est plus aisé de trouver un dieu qu'un homme. Pétron. 17. Le peuple des immortels est plus nombreux que celui des Iiommes. Pline, Hist. N» II. 7.

(3) Univcrsuni stratum ejus versâsti in inflrmitate ejus. Psaume 40.

comme homme, pour satisfaire son âme, non pour obéir à la loi. Nous venons de dire ce qu'était la religion païenne et quelle satisfaction elle donnait à l'intelligence ; disons maintenant ce qu'était la dévotion païenne, et quelle satisfaction elle donnait au cœur.

Il ne faut pas chercher dans l'antiquité cette puissance du sentiment religieux, qui est née du christianisme, et que le christianisme a rendue saisissable, même à ses ennemis. Au sentiment religieux du paganisme manquait une des grandes bases du sentiment chrétien, la foi certaine en une vie à venir. Toutes les traditions sans doute témoignaient, quoique imparfaitement, de cette vérité ; les mystères surtout en gardaient la trace ; mais aux temps dont nous parlons, toutes les traditions, les mystères surtout s'étaient corrompus. Les mythologues parlaient bien du Tartare, châtiment de quelques crimes énormes, et de cet Elysée « admiré des Grecs (1), » mais fort peu envié de qui que ce soit. Rester couché des siècles entiers à fourbir des armes et à panser des chevaux, a paru si ennuyeux à Platon et à Virgile, qu'ils n'ont trouvé, pour sortir d'embarras, d'autre ressource que de mettre une fin à ce bonheur et de ramener par la filière des transmigrations pythagoriques, l'âme affranchie de sa félicité, à toutes les misères de la condition terrestre. Quand plus tard, les Platoniciens du iv* siècle, ces derniers défenseurs du paganisme, voulurent faire entrer dans la dévotion hellénique la pensée chrétienne de l'autre vie, et prescrivirent des prières pour ce monde et pour l'autre : « vous demanderez donc, leur dit saint Augustin , la vie éternelle aux nymphes auxquelles vous ne demandez pas un verre de vin? Bacchus qui n'a pas un morceau de pain à donner à votre estomac, donnera la félicité du ciel à votre cœur? Et ces dieux dont Varron fait le catalogue, tous confinés dans quelque département de la vie matérielle dont parfois ils s'acquittent fort mal, vous

(0 Quamvis Elysios miretur Grsecia campos. Virg-, Georg. î.

procureront la vie éternelle, dofnt Varron n'a donné la charge à aucun dieu (l) ? »

Maintenant , ce que ne faisaient ni les religions , m les mystères, la philosophie le faisait-elle? donnait-elle un sens plus précis aux \^agues notions des mythologues sur la vie à venir? Il ne semble même pas que Tidée complète de llmmatérialité des âmes ait été conçue bien nettement, soit par les mythologues, soit par les philosophes. Pour ceux-là. Pâme est une ombre , ou des mânes fugitifs ; pour ceux-ci , c'est quelque chose de plus léger que Tair, de plus subtil que la flamme, mais toujours ou presque toujours quelque chose qui tombe sous le sens (2). Du reste, Tâme, quelle que soit sa nature, a-t-elle une vie au delà de cette vie ? Cette question était un abîme plein de ténèbres. L'immortalité de Pâme était une thèse pour Porateur, plus qu'un dogme pour le philosophe ; on l'acceptait ou la rejetait, selon les besoins de la cause. Caton et Thraséa (3), prêts à mourir, tâchaient de se la persuader ; Cicéron, pleurant sa fille, s'efforçait de la croire immortelle. Mais nulle certitude n^était acquise d'avance, nulle conviction n'était née chez ces hommes riches de tant de réflexions et de tant d'études (4).

(1) August., de Civit. Dei. VI. 1, 9.

(2) Lldée de Tétre purement spirituel parait le plus souyent ayolr échappé aux anciens. L'immatérialité de Oieu ne semble pas en général ayoir été mieux «omprtee que celle de l'âme. « Croire à un dieu incorporel, dit VeUeius dans Qcéron, c'est croire un dieu dépourvu de raison et de sens. » Glcer., de Nat. deor. 1. 12, 13.

(3) Tacite, Ann. XVI.

(4) Ainsi Cicéron, plaidant pour Cluentius, nie rimmortalité de l'âme. Dans les Tusculanes, au contraire, il Tadmet comme probable plutôt que comme certaine.».. Dans sa Consolation, après la mort de Tullie, il parait s'élever jusqu'à la notion de

la spiritualité des âmes : ^< L'origine des âmes n'a rien de terrestre leur nature

n'a rien qui soit de la terre..., nul principe qui tienne ou de l'air ou des eaux ou du

feu L'âme est céleste et divine et, par conséquent, étemelle. » (F. les passages

cités par Cicéron lui-même. Tuscul. I. 27 et s. et Lactance, Instit. I. 5. De ira Dei» 10.) Polybe, au contraire, Pausanias (II. 5), Simonides (apud Stob. Serm. 117) ne croient pas à l'autre vie. Le dogme de l'immortalité de l'âme était considéré comme l'opinion de quelques sages : ceux qui devaient mourir s'entretenaient de la sépira-

ACTION MORALE DU PQLYTHÉISUB. 2ai

La foi certaine en Vautre vie nourrit la piété du obrétien ; elle lui apprend à vivre en lui-même et à converser avee Dieu : « Nostra conversatio in cœlis, dit saint Paul. Otes^-la, et il ne demeure plus aucune élévation de Tesprit au-dessus des choses de ce monde» aucun désintéressement de la pensée » aueune trace de ce que nous appelons la vie intérieure» cette noble familiarité de l'homme avec Dieu. Aussi la conversar tion des âmes païennes était toute sur la teiTe. L'âme dégoûtée d'elle-même» éprise des objets visibles» au lieu de se recueillir en elle-même» s'efforçait d'en sortir. Que chercher en elle, où ne pouvait se rencontrer ni une légitime espéranee» ni un amour pieux» ni rien qui la consolât des choses du dehors ? Ainsi les encouragements» mais non les craintes de la vie future» ainsi le recueillement» la méditation > la paix intérieure, « l'interrogation d'une bonne conscience» » comme

tion de Tâme et du corps et de placitis sapientium. Tacit., Aon. XVI. 19. Tacite, pariant d'Agiicola : Si, ut 'sapientibus placet, locoa est maolbus pionim (Vit. Agri. in fin.). Sénèqae également pleurant son cousin : Si sapientium vera ffuna e$t reçir pitquenos locus allquis (Ep. 63). De même que Sulpitiua, consolant Cicérox\, disait : Siquisininferis sensus est.,, (Fam. IV. 5). Je parlerai ailleurs de toutes les contradictions de Sénèque à ce sujet.

Une demiôre preuve enfin <iue la notion de l'immortaBlé de l'àme n'«Tait pas duis le monde gréco-romain le caractère d'un dogme positif et généralement accepté, c'est le sentiment d'iidmiration et d'envie avec lequel les écrivains parlent des peuples chez lesquels ce dogme était universellement adopté. Tacite, parlant des Juifs : « lis croient les âmes immortelles ; de là le désir de transmettre la vie, et le mépris avec

lequel ils bravent la mort » (Animas SBtemas putant. Uine geser^ndi ampor et wkOh

riendi contemptus.... Hist. V. â, passage remarquable sous plus d'un rapj^ort). Et Lucain, s'adressant aux Druides :

Vobis auctoribus unibrœ

Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi

Pallida régna petunt : régit idem spiritus artus

Orbe alio. — Longœ, canitis si cognita, vilaB

Mors média est : certè populi, quos despicit Arctos

Felices errore suo, quos ille timorum

Maximus, haud urget letbi metus ! Inde ruendi

In ferrum mens prona viris, animique capaces

MortiSj et ignavum rediturs parcere vitse Phars. I.

dit Tapôtre, manquaient également et à ]a vertu et à la piété du païen.

Qu'était-ce donc que la dévotion païenne ? Habituellement de la faiblesse et de la peur ; parfois des espérances égoïstes et sensuelles ; jamais rien qui pût aider au bien de l'âme. L'homme savait indistinctement que son berceau avait été maudit» la voix d'un Dieu irrité résonnait encore à son oreille ; le souvenir de la colère divine le poursuivait partout. La fatalité d'QEdipe , les Euménides d'Oreste sont , sous une autre forme, les épées flamboyantes des anges qui gardent le Paradis.

L'homme savait qu'il était condamné à la mort ; et la mort, sans une notion certaine de la vie future, était un hideux fantôme qui l'obsédait. On avait une épouvantable peur de ce séjour des ombres « où l'on ne jouerait plus aux dés la royauté du vin (1). » Et le vaillant Achille déclarait dans Homère qu'il eût mieux aimé être le valet du plus pauvre jardinier que de régner dans l'Elysée (2). Tout dépose de cette inconsolable peur de la mort : « Je soupire profondément, dit un poète, à la pensée du Tartare ; redoutable est le voyage et le retour impossible (3). » — « Quand on est jeune, dit un autre, on se joue de la vie, mais quand sa dernière vague roule autour de nous, c'est un bien dont on ne peut plus se rassasier (4). »

Apaiser les dieux, éloigner la mort, telle est l'unique pensée de la dévotion païenne. L'homme condamné dans l'avenir, déjà torturé dans le présent, demande un délai à son juge, un peu de répit à son bourreau. Puisse ne pas arriver trop vite le terme inévitable, au delà duquel tout est sinistre! puisse la divinité adoucie ralentir un peu sa main et laisser à l'homme le temps de goûter ce monde hors duquel il ne

(1) Qao simul meâris

Non régna vini sortiere talie. Horace.

(2) Odysée. XI. — (3) Anacréon, ap. Stobée. — (4) Lycophrôn. Ibid.

conçoit rien de beau ! Que sa vie dure plus que les roses de son festin ! que ses propres fautes, ajoutées à Fanathème primitif, ne hâtent pas le terme de sa course ! Voilà pourquoi il prie ; voilà pourquoi il fait des sacrifices et des offrandes. Les dieux en qui il espère sont les dieux qui détournent les présages (1); c'est Jupiter exorable, Jupiter pardonnant (2). Mais les dieux qu'il adore le plus, ce sont les dieux qu'il redoute, dieux terribles, dieux méchants, dieux de l'enfer, la Fièvre, la Vengeance, la Pâleur. C'est à ceux-là qu'il offre le plus d'hécatombes , leur donnant du sang pour son sang et une vie pour sa vie. Gorgés de la chair des victimes, enivrés par le vin des libations, engraissés par l'odeur des sacrifices, ces dieux gourmands seront satisfaits et ne penseront plus à sévir. La superstition s'appelle crainte ( StiatiatiM^iaL , crainte des dieux) ; l'homme est pieux d'autant plus qu'il est craintif. « Il n'y a plus, disait Plutarque peu après le siècle de Néron, que des superstitieux et des incrédules ; les hommes faibles sont superstitieux, les hommes nés avec quelque force d'âme sont impies. »

Mais maintenant si , pour un jour , la prière et le sacrifice sont parvenus à mettre de côté toutes ces terreurs ; si les augures sont favorables; si le prêtre d'Apis assure à son disciple une longue vie et une santé robuste ; si par les expiations solennelles il s'est mis en règle avec Némésis ; si les dieux, de bonne humeur, lui permettent d'être de bonne humeur comme eux, que lui reste-t-il à faire sinon de bien vivre? Se fatiguera-t-il à soupirer pour cet Elysée que les poètes lui chantent, en lui recommandant d'y arriver le plus tard pos- . sible? Et pour y parvenir, demandera-t-il aux dieux la sagesse et la vertu? Qui jamais imagina de demander la vertu aux Dieux? Non , certes : « Donnez -moi, ô Jupiter! les ri-

(1) Diaverrunci. — DU depellentes. Perse. V, J67,

(2) Zïo; p^tiXîj^io;, aXe^îx.axc;.

a3ft ACTION MORALE DU POLYTHÉISME.

ohesses et la vie; la sagesse , je me la donnerai à moimême (1). » Cette religion terrestre, qui n'a pas de consolations pour le pauvre, promet au riche toutes sortes de voluptés. « Ce sont les heureux, dit Aristote, qui rendent grâces au ciel et qui espèrent en lui ; les malheureux ne sont point dévots (2). »

Le temple se remplira donc de ceux qui viennent demander aux dieux des satisfactions sensuelles et égoïstes, sinon criminelles. Cet homme qui consulte le devin, c'est un époux pressé d'être veuf ; celui-ci , prosterné devant le dieu, désire le succès d'un amour infâme. Voilà un homme qui se fait conduire par le gardien jusqu'à l'idole , il lui parle à l'oreille : vous vous approchez , il se taira ; il rougirait si un homme pouvait entendre ce qu'il ne rougit pas de dire à un dieu (3). Glissez- vous auprès de cet autre dévot qui prend un autre dieu à part pour lui adresser sa prière : « Oh ! si de belles funérailles allaient enfin emporter mon oncle , si je pouvais biffer le nom de cet enfant à défaut duquel je dois hériter ; il est infirme, bilieux, que ne meurt-il donc ! Heureux Névius, qui vient d'enterrer sa troisième femme (4) ! » Un marchand vient et s'agenouille devant Mercure, pour que Mercure veuille bien l'aider à tromper ses pratiques (5). Un voleur s'arrête devant la déesse protectrice de son métier : « Belle Laverne ,

(1) Det vitam, det opes, animum œquum miipse parabo. Horace.

Cette inutilité morale du polythéisme est bien sentie par Cicéron : » Tous les hommes sont persuadés que les biens extérieurs... leur viennentdes dieux. La vertu, au contraire, personne pense-t-il la tenir de la main d'un dieu ?... Qui jamais a remercié les immortels de ce qu'il était homme de bien? On leur rend grâce pour les Richesses, pour les honneurs, la santé : ce sont là des biens qu'on demande à Jupiter. Mais qui jamais lui demanda la justice, la tempérance, la sagesse?... Qui jamais, pour obtenir d'être sage, voua la dîme de ses biens à Hercule ? Pythagore est le seul qui, pour résoudre un problème de géométrie, aurait, dit-on, immolé un bœuf aux

Muses De l'avis de tous, c'est la fortune qu'il faut demander auxdieux, attendre

de soi-même la sagesse, » etc. De Nat. deor. 111. 36.

(2) Rûétoriqoe. II. 17.— (3) Sénèq., Epist. lO.— (4) Perse. (&) Ovide, Fast. V. 689, 690.

dit-il, aiguise mes mains pour le vol (1). >» Un honnête homme vient à son tour , ii immole et il sacrifie devant le peuple entier ; il invoque tout haut Apollon et Janus : puis il remue seulement les lèvres et il murmure : « Belle Laverne, dit-il aussi j donne-moi de tromper, donne-moi de paraître }ust6 et saint. Jette un nuage sur mes tromperies, une épaisse nuit sur mes fraudes (2). »

Voilà comme cette dévotion toute sensuelle ne tarde pas à devenir coupable. Il est de fait qu'on ne peut demander aux dieux que les biens de la terre : et les biens de la terre, il est permis de les apprécier et de les comprendre comme l'ont fait les dieux. « Les hommes sont-ils donc coupables, dit Euripide, quand ils croient imiter les actions des dieux? Malheur à ceux qui les ont ainsi racontées ! » La philosophie, en effet, avait rougi de la religion ; elle aurait voulu balayer toute cette théologie impure (3). Mais les vices humains tenaient pieusement à cette foi qui fournissait à l'adultère, à l'inceste, à toutes les infamies , des justifications théologiques (4). «Ce qu'a fait le maître des dieux , disaient-ils , celui dont le tonnerre ébranle les voûtes du monde , moi , faible créature , je m^abstiendrais de le faire ! Je l'ai fait, certes, et avec grande joie (5). »

[\\ MUii Laverna in furtU Bcelerascis manua. Plaut. , Coraicul.

y. aussi Aulnl. Act. III. se. 2; IV. se. 2.

12) Vir bonus, omne forum quem spectat et omne tribunal . . .

<f Jane pater » clarè, clarè cùm dixit « ApoUo » Labra movet, metuens audiri : « Pukhra LaTerna, l)a mihi iallere, da justum sanctumque Tideri, Noctem peccatis et fraudlbus objice nubem. »

Horace, l. Ep. XVI. 67 et suiv.

(3) F. ci-dessus, page 187 et8.,Deny8 d'Halicarnasse, et Varron, dans saint Aug., deQv.Dei. - Sénèq., de Brevit. vitœ.

(4) r. entre autres Oyid., Metam. IX, 789. Martial. XI. 44. Méléagre, Epig. 10, 14, 40. F. aussi le docteur Tholuck : Ueber das Wesen und den sitUichen Ëinfluss des Ueidenthums (sur l'état et TiçAuence morale du paganisme). Dans les Mémoires sur l'histoire du christianisme, du docteur Néander. Berlin, U23, tom. 1.

(5) Térence,Eun. Hl, se. V. 34.

La dévotion mènera donc au vice par les exemples qu'elle lui propose ; ajoutons encore par l'aide qu'elle lui donne. « SI vous voulez rester pur , fuyez les temples ; si la jeune fille veut demeurer chaste (c'est la vertu d'un Ovide qui lui donne ce conseil), qu'elle craigne le temple de Jupiter et les souvenirs de ce dieu adultère (1). » L'adoration des dieux romains est donc parfois impure; que sera-ce de ces cultes étrangers tout empreints de la mollesse orientale? Une religion toute publique n'est pas sans souillure : que sera-ce des mystères? Un culte si grave et si officiellement réglé laisse pourtant une place au vice : que dire des mille aberrarations d'une superstition cosmopolite ? Le temple où prie la vestale est souillé par d'indignes prières : qu'adviendra-t-il dans la boutique où le magicien , l'astrologue, le prêtre efféminé de Cybèle débite sa fantasmagorie? Il y a toute une classe d'hommes, étrangers, mendiants, vagabonds, dont l'existence est précaire, le métier occulte, le renom mauvais, le pouvoir surnaturel redouté, et qui fournissent à toutes les débauches et même à tous les crimes des ministres, des ressources, des asiles. Ce sont ces prêtres dont « la cellule est plus impure que le bouge de la courtisane (2) ; » ce sont ces dieux que l'on vient consulter sur l'efficacité d'un poison. La grande Isis, la plus populaire de toutes les déesses, est surnommée la corruptrice (3) : dans ses jardins et dans son temple, elle fait trafic de l'adultère. La débauche qui lui est payée d'un côté, elle l'exige et la commande de l'autre, et Josèphe peut vous dire par quel excès d'une crédulité inimaginable et d'une dévotion vraiment païenne, Pauline, « cette matrone romaine, illustre par sa naissance et par sa vertu, » tomba dans im infâme guet-apens (4).

(1) Trist. n. 287.

(2) FrequenUùs in œdituoram cellis quani in lupanaribus libido defungitur... inter aras et delubra conducuntur siupia, etc. Minutius Feli^L in Octavio» 25.

(3) Isis, lena conciliatrix, dit le Scholiaste de Juvénal. V. Y, Juvéna!. VI. 488.

(4) C'est à cette époque que, par un ordre de Tibère, les prêtres d'isis furent cruci-

Nous arrivons ici au dernier degré de la corruption des cultes païens, et nous devons montrer comment le vice écouté, justifié, protégé, encouragé par les dieux, était encore commandé par eux. Il faut ici remonter à l'origine. Lorsque Tâme humaine dévia pour la première fois, au milieu de ces adorations errantes qui partout cherchaient un dieu, une pensée la frappa; elle remarqua cette double loi de la nature, loi de naissance et de mort par laquelle les créatures sans cesse périssant, sans cesse reproduites, renouvellent toujours la face du monde. Il sembla aux peuples que, dans cette lutte de la nature contre elle-même, tous les antagonismes et toutes les contradictions se résumaient et s'expliquaient. Et comme tout ce qui était grand, général, incompris s'appelait dieu, les peuples divinisèrent la génération et la mort.

Disons plus (car la science serait trop candide si elle s'obstinait à ne voir là que d'abstraites et philosophiques allégories (1) ) : tous les penchants de la nature corrompue , penchants impurs et cruels, avaient ici leur part. Celui « par qui la mort était entrée dans le monde (2), » et qui « fut homicide dès le commencement (3), » faisait des homicides de ses adorateurs ; celui qui savait qu'un fils de la femme devait l'écraser, voulut corrompre jusqu'au bout les générations humaines. Le culte de la génération fut impur, le culte de la mort fut sanguinaire. L'homme, pour plaire aux dieux, dut être immolé et corrompu ; on dut égorger sur l'autel les générations déjà vivantes, et flétrir par la débauche les générations à naître. Partout où il y a eu des idolâtres, les sacrifices humains se sont renouvelés, joints à l'adoration des dieux im-

fiés, le temple détruit, et la statue de la déesse jetée dans le Tibre. Josèphe, Antiq. XVm.4. F. aussi Tacite, Ann. H. 86; Suétone, inTiber. 36. Dion. LIV. Sénèque, Ep. 108 (an de J.-C. 19).

(1) Varron aussi expliquait par des allusions au système du monde le culle obscène et sanguinaire des prêtres de CyLèlc ; sur quoi saint Augustin lui répond : « Hœc omnia, inquit, referuntur ad mundum, videat potiùs ne ad immundum. » DeCiv. I>ei VII. 26. — (2) Sap. U. 24. — (3) Joan. VIU. 44.

2S8 ÂCTrON MORALE DU POLYTHÉISME.

purs : à vingt siècles et à cinq mille lieues de distance, dans un autre monde, à Mexico et à Tlascala (1) se sont retrouvés les infâmes objets des adorations égyptiennes, que Rome et la Grèce ont vénérés dans leurs mystères, et que l'Inde à son tour nous montre à chaque pas. Dans les mêmes lieux se sont retrouvées également les immolations humaines de Carthage et de Tyr, reproduites encore à cette heure dans les suttees de rinde, et qui ont été communes aux Grecsj aux Romains, aux Gaulois, aux Asiatiques, aux Germains (2) , enfin à tous les peuples du monde, excepté au peuple de Dieu»

Rome, il est vrai, après avoir versé tant de sang par la guerre , Avait eu horreur du sang des sacrifices ; elle avait prétendu faire cesser dans tout Tunivers les immolations humaines (3). En effet, ces infâmes sacrifices avaient cessé d'être pratiqués publiquement ; mais il est trop certain qu'ils stJ continuaient encore en secret. La Gaule ne s'était pas tout à fait déshabituée des immolations druidiques (4) ; Laodlcée n'avait pas tout à fait abandonné le sacrifice annuel d'une vierge qu'elle faisait à Diane (5) ; l'Afrique n'avait pas cessé d'immoler des enfants à Baal, dont elle déguisait seulement le nom sous les surnoms du Vieux ou de l'Étemel (6); et au milieu de cette Grèce qui élevait des autels à la Misé-

(1) V. Garcilasso de la Véga, IL 6, etc. Tholuck, p. 145. Sur ce culte chez les Egyptiens, Y, Hérodote. ïï. 45; «n Syrie, Lucien, de deâ Syrâ; chez les Anciens Gwnt&kis. Tholutk. iUd. — (2) Tâdte, Germ. 7. 30.

(a) Pline. XXX. 1 ; ce qui n'empêche pas Porphyre de placer la cessation des sacrifices humains au temps d'Hadrien seulement, c'est-à-dire plus de cinquante ans après Pline. Porph. de Abstinentiâ carnis. U. 66. Porphyre convient, du reste, qu'il s'en faisait encore de son temps. — (4) Strabon. IIl. 2.

(5) Porph. Ibid, Euseb., Praep. évan. A une époque postérieure, on substitua une biche (peut-être au temps d'Hadrien).

(6) Ces immolations étaient publiques jusqu'au proconsulat de Tibérius (quand?), mais depuis elles se continuaient en secret. TertuL, Apol. 9. Euseb., Prsef. évang. ÏV. 16. Porphyr. Ihid, Il dit ailleurs, il est vrai, qu'Iphicrate avait aboli les sacrifices humains à Carthage. Mais quand ce fait serait avéré, il s'agirait d'une interdiction légale comme celle que prononcèrent depuis les Romains , et qui n'empécbait pas la pratique secrète de ces sanguinaires coutumes.

ricorde , TÂrcadie sacrifia des hommes pendant trois siècles encore (!)• Rome, d'ailleurs, était-elle bien en droit de sévir contre ces crimes provinciaux? Ses combats de gladiateurs étaient41s autre chose , dans Torigine , que des expiations religieuses (2)? et ne faisaitron pas à Jupiter Latiaris des libations de leur sang (3) ? Rome, cette miséricordieuse, Rome civilisée par la Grèce, courait aux mystères de Bacchus que souillait l'effusion du sang humain. Rome, au temps même des empereurs , n'avait pas abandonné la coutume , dans les jours de grande calamité, d'enterrer vivants, en un lieu marqué du Forum, un homme et une femme de race ennemie (4). Sous la clémente domination de Jules César, deux hommes avaient été sacrifiés au Champ-de-Mars (5) ; et Octave, dans Pérouse, avait offert aux mânes non encore apaisés de son père un holocauste de trois cents sénateurs et chevaliers (6); Aux sacrifices humains répondaient les prostitutions religieuses, tout à fait libres sous la domination romaine. Cette coutume que nous retrouvons jusque dans les Indes , l'Afkique, la Syrie (7), l'Egypte (8), Babylone, l'Asie mineure, la Grèce (9), le monde païen tout entier nous en fait voir le

(1) Porphyre, apud. Euseb. Ibid.

(2) Valer. Max. III. 4. S 7* Les jeux de gladiateurs étaient consacrés à Jupiter, les chasses ou combats contre les bétes féroces à Diane. Cassioàore. ftlartial. Tertullien, Âpolog. et adv. GnosUcos. Lactance.

(3) TertuUien, Apol. 9. Scorplace.— Cyprien, de Spectaculis. — Euseb. /Wd. Cyrille contra Julian. II.— Minutius Félix, in Oclavio.— Porphyre. ÎUd. Prudentius. D'après Porphyre, Eusèbe et TertulUen, ri «emble qu'outre le sang des gladiateurs qu'on offrait à Jupiter Latiaris, une victime humaine lui était encore immolée le joBr de sa fête.

(4) «Minime Romano sacro, » dit Tite-Live. XXII. 57. Néanmoins, comme ce passage même le prouve, il se renouvela plus d'une fois. F. Pline. XXVIII. 2. — Plut., in Marcello. 3. Quaest. Rom. 83. — Orose. ÏV. 13. Pline en parle comme d'un fait contemporain.

(5) Dion. XLllI. 24. — (6) Suët., in Octavio. 15.

(7) Lucien, de Deà Syrâ. Herod. II. Euseb., de Vit. Constant. III. 55.

(8) Herod. I. 182.

(9) Herod. h 199.Baruch.Vl. 42. 43. Pour une époqpie postérieure. Strabon. XVI.

honteux souvenir. Ici la femme doit une fois au moins en sa vie consacrer à Milylla le prix de son infamie ; ailleurs, il y a une Vénus prostituée (icopviQ,icav^i9pioç) dont le temple est gardé par les courtisanes. On compte les lieux ainsi sanctifiés par la débauche : l'île de Chypre, le mont Eryx en Sicile (1), Corinthe surtout où plus de mille courtisanes, consacrées à Vénus par la piété de ses dévots, veillent sur le temple de la déesse (2) ; où par elles on croit obtenir la protection céleste; où se lisent encore les vers de Simonide , dans lesquels la Grèce, sauvée des mains de Xerxès, rend grâce de son salut aux prostituées (3).

N'est-ce pas assez? Faut-il parler des mystères, et, après avoir montré ce que la religion publique mettait au jour, faire voir ce qui, en une telle corruption, avait encore besoin de voiles? La fin et le but des mystères à celte époque, leur grand arcane, leurs traditions et leurs cérémonies impures nous sont révélés par des hommes qui, eux-mêmes pcuens et initiés, ont fini par être éclairés de la lumière divine, et, affranchis par elle, ont dit sans crainte les infâmes secrets de leur servitude (4). Quelques mots des païens suffiront du reste pour nous éclairer : « Quel autel, dit Juvénal, n'a aujourd'hui son Clodius (5)? » — « Ne te fais pas initier aux Bacchanales, ta réputation , ton honneur, tes mœurs y vont périr. » C'est une courtisane qui parle ainsi à son amant (6).

(1) JusUn. XVni. 5. Strabon. VI. 2.

(2) Athénée. XHI. 4. Strabon. VUI. 6. — (3) Id. Ihid.

(4) V, Clém. Alexandr., Protreptikos. 2. — Araob., adv. génies. 6. — Théodorel, Disp. I. La IradiUon, rapportée par gain! Clément au sujet de Gérés et de Proserpine, me parait remarquablement confirmée par les vers suivants de Lucain qui seraient alors comme une demi-révélation du secret des mystères ;

Eloquar, immenso terrœ sub pondère quœ te Detineant, Ennœa^ dapes, quo fœdere mœstum Regcm noctis âmes, quœ te contagia passam Noluerit revocare Gères. . . . Pliars. VI.

(6) VI. 345. F. tome I, page 74. -(6) Liv. XXXIX.

« J'ai honte de raconter, dit Diodore de Sicile , la naissance d'Iacchus, qui est le fondement des mystères Sabaziens. » FauMl en dire plus ? dire ce qu'a encouragé Platon , ce que Théoerite a chanté? peindre enfin cette universalité d'hommages infâmes envers tous les dieux, même envers les dieux animaux qu'adorait l'Egypte (1) ?

Ici, sans aucun doutQ, la religion était pire que l'homme ; elle commandait le crime, et cette dette n'était pas acquittée sans répugnance. Sous le toit domestique , la jeune Athénienne devait être modeste et voilée ; mais au temple, il fallait qu'elle jouât son rôle dans les infâmes phallophories, qu'aux fêtes de Gérés elle chantât ces hymnes comparés par un écrivain aux chants qui peuvent s'entendre dans un lieu de débauche (2). La matrone romaine était austère et grave; mais aux jours des mystères de la bonne déesse , ou à telle autre fête, il fallait , dit saint Augustin , que la mère de famille fît au temple ce qu'au théâtre elle n'eût pas voulu regarder jouer par des courtisanes. Pauline, cette noble et vertueuse dame, venant au temple d'Anubis pour obéir aux ordres de ce dieu, croyait certainement faire acte de religion ; et l'impureté , si nous en croyons un moderne (3) , présidait au culte même des chastes Vestales. Le temple était donc plus impur que la famille, que la cité, que le théâtre. « Rendons grâces aux acteurs, dit le Père de l'Église que nous citons, de ne pas montrer à nos yeux ce qui est caché dans l'ombre du sanctuaire , de ne pas admettre sur la scène des ministres pareils à ceux de la religion, d'être, en un mot, plus réservés sur les tréteaux que le prêtre dans son temple (4). »

(1) Athénée, Deiphnosoph. XIU. 20. Hérodote. Strabon. XVII.

(2) Cleomedes, de Heteoris. II.

(3) F. Sainte-Croix, Recherches sur les mystères. II. 2. Usez anssi un passage de Pline. XXVIII. 4.

(4) SaiDt Aug., de Civit. Del.. VII. 21.— F. pour des faits tout pareUs, Hérodote, Tbéodoret, saint Clément, Plutarque , du désir des richesses, Diodore de Sicile , et les emblèmes religlçux trouvés à Pompéii. — Les cérémonies de ce genre se célé-

Pourquoi donc le sens honnête de la famille, l'intérêt mofal de la cité , la raison du philosophe, blessés par cette tyrannie du vice, n*osaient-ils pas se révolter? Y eut-il jamais époque si infâme, où le père prît plaisir à corrompre sa fille, l'époux à prostituer son épouse? D'où venait cette dépravation presque surnaturelle ajoutée à la dépravation naturelle du cœur humain ? Pourquoi le philosophe Aristote, dont la raison s'indigne de ces excès et qui chasse de la cité toutes les images obscènes, en excepte-t-il celles des dieux ? Pourquoi , quand il s'agit de leurs honteuses fêtes, se contente-t-il d'en exclure la jeunesse, sans oser les supprimer tout à fait? Lui-même en donne la raison : « Parce que les dieux veulent être honorés ainsi (1). »

Quels étaient donc ces dieux , quelles étaient ces puissances occultes qui commandaient le sacrifice humain et la prostitution , le meurtre et le déshonneur ? L'Écriture nous répond : Dei gentium dœmonia. L'idolâtrie ij'était donc pas seulement un caprice de l'esprit humain, la conséquence naturelle ou fortuite des égarements de l'intelligence et du cœur. Elle avait une cause extérieure , active, tyrannique , régnant dans les âmes, adorée dans les temples, mise en un mot en pleine possession du mpnde. « Tous les royaumes de la terre me sont livrés, dit le tentateur, et je les donne à qu| je veux (2). »

Ainsi la dévotion, la religion païenne, non-seulement était sans pouvoir pour enseigner, pour encourager ^ pour commander la vertu, mais encore, le plus souvent, elle excui^ait, elle aidait, elle commandait le vice.

Et cependant tout n'était pas tellement vicié sous la loi païenne, que certains penchants honnêtes n'y rencontrassent

braient surtout en l'honneur de Bacchug et de Gérés. Sur la corrélaUon de ces deux cultes, V, s. Aug. VII. 16, confirmé par les détails que donnent les écrivains antiques, comme aussi par les inscriptions de Pompéii. (t) Politic. VII. 17. — (2) Luc. IV. 5 et 6.

ACnOIf MQRiliE DU POLYTHÉISME. 2U

une ombre de satisfaction, que le polythéisme, si paissant par sa correspondance avec les mauvaises inclinations de no^re nature, ne trouvât aussi ui^e certaine force dans ses rapports avec de plus nobles instincts. Comme Ta fort bien dit M. de Maistre, dans le paganisme tout était corrompu plus encpre que mauvais ; la tradition du bien ne devait jamais être conaiplétement perdue ; l'homme fait à l'image de Dieu devait tpu* jours garder quelque souvenir de sa divine origine.

Je l'ai dit ailleurs, non-seulement l'homme déchu et con damné trouvait en lui-même une crainte instinctive qu'il fallait apaiser, la peur d'un dieu ennemi dont il fallait acheter la clémence, l'effroi de la mort pour laquelle il fallait obtenip un délai, toutes les misères, en un mot, et toutes les faiblesses d'une ame craintive et Qétrie ; mais encore l'homme, sorti des mains de Dieu, se sentait ramené vers son auteur par de plus nobles pensées. Quand il avait commis une faute, il lui fallait ^n secours pour se croire réconcilié avec le ciel et pour que ses remqrds ne fussent pas éternels. Quand il avait perdu son ami, il lui fallait la douce consolation de demander, et de croire qu'il pouvait obtenir , le repos pour ces ipânes chéris qui venaient dans la nuit voltiger autour de sa couchfs. Quand sa parole était regue avec défiance , il lui fallait une puissance suprême qu'il pût prendre à témoin de la vérité da ses discours. En de telles nécessités , est-ce la philosophie qiii viendra le secourir? La philosophie peut lui enseigner que sa vi^, quoi qu'il fasse, est sans espéranpe ; que sa prière ne changera rien aux lois immuables du sort ; que seç morts sont morts pour toujours , que leurs mânes ne l'entendent plus et que jamais il ne les reverra. Elle peut lui dire que ses crimes ont été l'œuvre du destin, que le remords est une folie, l'expiation une chimère. Elle peut lui dire encore qu'attester les dieux , c'est attester ceux qui ne nous entendent point, et que le serment de l'homme n'est pas plus croyable que sa parole. Belles, consolantes, salutaires pensées !

Au contraire» tous ces grands actes de la vie humaine, la

prière, le deuil, l'expiation, le serment, auxquels la philosophie se reconnaissait impuissante (1), étaient d'une façon quelconque contenus dans le polythéisme. En toutes ces choses, il prêtait secours à l'homme, d'une manière faible , imparfaite, corrompue; mais enfin, il lui prêtait secours ou semblait le lui prêter. Grâce au reste de vérité conservé en lui, il pouvait mettre au moins un palliatif sur les plaies humaines. Il ne guérissait pas les souffrances, il les trompait. H pouvait non satisfaire le besoin, mais l'amuser.

C'était en un mot une religion faite à la mesure de l'homme déchu, et qui n'était à son gré ni trop bonne ni trop mauvaise. Rendez-la plus pure, elle eût paru trop austère ; ôtez-en quelques illusions consolantes ou vertueuses, elle eût été rejetée comme inutile. C'était une loi commode, mais encore une loi , et l'homme a besoin de penser qu'une loi le gouverne.

L'intelligence émoussée du genre humain avait mis de côté les questions abstraites. Vénus, Bacchus, Isis, Cybèle, étaientils des hommes déifiés ou des éléments personnifiés par la poésie , ou les ministres d'un dieu unique , ou lesr esclaves d'un inflexible destin? On ne le savait pas. Le catéchisme de cette religion ne parlait point de vérités à comprendre, ni de dogmes à croire, choses trop difficiles et trop dures, mais de pratiques à accomplir, d'hymnes à chanter, choses simples et faciles. On savait qu'à ce prix, sans grande peine, sans un effort de foi , sans un sacrifice du cœur , sans l'immolation d'un seul vice, l'homme trouvait à l'autel de Bacchus oudisis un semblant quelconque de consolation et d'espérance , qu'il

(!) Un écrivain postérieur à cette époque exprime très-bien le Tideque la philosophie laissait dans les âmes ? . '

« Que ferais-je donc, ô philosophe, après ta sentence juste sans doute, mais inhumaine? Les hommes sont donc impitoyablement rejetés loin des dieux! Exilés dans cet enfer terrestre, toute communication leur est refusée avec le ciel! A qui offrirai-je des vœux? A qui immolerai-je des victimes? Qui implorèrai-je comme auxiliaire des malheureux, protecteur des bons, adversaire des méchants? Et enfin, ce qui est un besoin de chaque jour, qui appellcrai-je comme témoin de mes serments? » Apulée, du dieu de Socratc.

pouvait au moins s'y faire t'illusion des fautes remises el des périls détournés : on se Hait à ces dieux familiers, indulgents amis avec qui la connaissance était prompte et raccoutumance séculaire, que l'on avait dans sa chambre et que l'on portait à son doigt (1) , qui se laissaient interroger, entretenir, consulter sur un mariage, sur une cérémonie, sur un repas, sur tout en un mot , sauf parfois à ne pas répondre.

Tout cela s'acceptait comme une douce et peu coûteuse habitude. On ne cherchait pas à connaître ni à raisonner te dieu ; on connaissait l'autel et le prêtre , et on était accoutumé de venir à eux. On croyait au dieu moins qu'on ne croyait à son culte. — En un mot, la force du polythéisme était surtout une force d'habitude, mais d'habitude antique , profonde , pleine d'analogies el de correspondances avec la nature de l'homme. Mêlée à toute chose, parce qu'elle n'était gênante en rien, aux affaires, aux spcclacles, aux jeux, aux plaisirs ; identifiée avec la poésie et les arts ; solennelle présidente au Forum et au sénat ; douce habitante de tous les foyers domestiques, convive indulgente de toutes les tables, vieille amie de toutes les familles; la reUgion entrait pour quelque chose dans toutes les affections, toutes les coutumes, toutes les convenances de la vie. On ne s'abordait pas sans cpie les paroles habituelles du salut ne la missent en tiers avec les deux amis. Pour se déshabituer d'elle, il aurait fallu se déshabituer de toute chose , secouer sa vie publique , sa vie de famille, rompre avec tout : c'est ce que les philosophes n'oQt jamais fait, et ce que les chrétiens seuls ont su faire.

Telle ét£Ût la puissance du polythéisme : incapable d'enseigner, de conduire, d'améliorer la race humaine, de diriger l'homme ou de servir la société ; et néanmoins profondément enraciné, par ses vices mêmes, dans l'esprit des peuples.

[1] Pline. II. T. Deos digitis gestanl non tnatrimonla, non liberu», nisl juben- .

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