DIAGNOSTIC. ANGINE VULGAIRE
ver un médecin qui m'examina et me dit : « Vous n'avez rien de mauvais; vous avez un mal de gorge ordinaire, dont vous serez bientôt guéri avec quelques gargarismes ». Puis, voilà que, quelques semaines plus tard, mon corps s'est criblé de boutons. On m'a dit alors que j'avais la vérole ! Et, en recherchant le pourquoi de cette vérole, on a reconnu que j'avais gagné le mal par la gorge, que j'avais eu un chancre à l'amygdale. »
Ainsi, voilà un fait qui s'impose brutalement et qui ne supporte pas discussion. Pour un tiers, pour la moitié des cas, alors qu'on fait erreur sur le chancre amygdalien, on fait erreur en substituant au diagnostic vrai de chancre le diagnostic faux de « mal de gorge ordinaire ». C'est l'angine, l'angine simple, l'esquinancie vulgaire, qui se trouve prendre lieu et place du chancre. Cela, direz-vous, est à n'y pas croire. Eh bien, il faut y croire, vous répondrai-je; car, de par la clinique, de par l'expérience, cela est, c'est un fait.
Expliquez maintenant ce fait comme vous l'entendrez. Dites, par exemple, que le médecin qui s'est trompé de la sorte s'est trompé parce qu i! a mal examiné son malade et qu'il l'a mal examiné pour une raison ou pour une autre; dites qu'il s'est trompé parce qu'il ne disposait pas d'un éclairage suffisant, parce qu'ayant constaté l'amygdalite il s'en est tenu là et n'a vu que la moitié de ce qu'il y avait à voir, ou bien encore parce que, bien qu'ayant tout vu, il s'est laissé donner le change par un de ces exsudais qui sont communs à nombre d'angines. A votre guise ! Toutes ces raisons sont plausibles. Mais il n'en subsiste pas moins que l'erreur a été commise et commise de la façon que j'ai dite, à savoir qu'un chancre a été pris pour un mal de
chancre ou l'amygdale.
gorge vulgaire. Eh bien, cela, on ne l'imaginerait pas a priori, et il faut vraiment que l'expérience affirme un tel fait pour qu'on y accorde créance.
Evidemment il n'y a pas ici matière à un diagnostic différentiel. Allez donc mettre en parallèle un chancre et un mal de gorge vulgaire ! Tout est d'enregistrer en ses souvenirs le fait paradoxal que je viens de mentionner, à savoir qu'un chancre amjgdalien peut échapper à V attention sous le couvert d'une angine banale. Prévenu de la possibilité d'une telle erreur, on sera mis en garde de l'éviter.
III. — En dehors des cas précédents, qui constituent des erreurs par inadvertance ou examen insuffisant, il en est d'autres où le médecin, quoique ayant tout vu et bien vu, n'en reste pas moins exposé à diverses méprises, et cela en raison des analogies cliniques que peut affecter le chancre avec telles ou telles lésions amvffdaliennes. Les cas de cet ordre méritent seuls les honneurs d'un diagnostic différentiel. Voyons quels ils sont.
i. — En première ligne, par ordre de fréquence, citons ici la plaque muqueuse amygdalienne, laquelle est bien faite pour donner le change. Et, en effet, rien de plus semblable quelquefois à un chancre amygdalien de forme érosive qu'une plaque muqueuse de même siège, consistant comme ce chancre en une lésion érosive, superficielle, arrondie ou ovalaire, plate ou inégale de fond, tantôt rouge ou rougeàlre, tantôt grise, cendrée, opaline, etc. L'état objectif est ou peul être identiquement le même de part et d'autre. Au point que bien souvent les observateurs les plus experts ne sauront -simple vue s'ils ont affaire à un chancre ou à une
DIAGNOSTIC. SYPHILIDES AMYGDALIENNKS. l'65
plaque muqueuse. Le diagnostic différentiel, en l'espèce, résidera uniquement dans les quelques considérations suivantes :
i° Induration de surface. — Constante, ou bien peu s'en faut, avec le chancre; — nulle avec la plaque muqueuse.
2° Adènopathie. — Absolument constante avec le chancre; — le plus souvent nulle avec la plaque muqueuse.
Il est bien vrai que des adénopathies peuvent se développer au voisinage et par le fait de syphilides secondaires; mais ces adénopathies n'ont pas en général l'ampleur et l'importance du bubon satellite; on n'y trouve pas surtout le gros ganglion direct et prédominant, le « ganglion chef » de la pléiade symplomatique du chancre.
3° Chronologie morbide. — Le chancre est toujours un accident d'exorde, antérieur à tous les autres, et préludant d'au moins plusieurs semaines aux manifestations ultérieures les plus précoces. — La plaque muqueuse, au contraire, n'est qu'un accident consécutif; de plus, elle est presque toujours contemporaine d'autres manifestations de forme secondaire.
4° Enfin, la cautérisation, comme l'a remarqué Diday, pourrait au besoin servir de critérium diagnostique. S'agit-il d'une plaque muqueuse, il suffira pour la guérir de la toucher une ou deux fois soit avec le crayon de nitrate d'argent, soit avec le nitrate acide de mercure; tandis que le chancre résistera bien plus opiniâtrement à l'action de ces caustiques.
ii. — Le chancre de forme ulcéreuse a pu en imposer pour des syphilides tertiaires, pour des ulcérations
CHANCRE DE i/AMYGDALE.
gommeuses, comme en témoignent, par exemple, deux observations de Legendre et Launois1; et cela de par son aspect objectif, son excavation apparente, son fond bourbillonneux ou grisâtre, son induration fortement accentuée, etc.
Mais ici encore l'erreur résultant d'analogies objectives sera aisément rectifiée en général, et cela :
i° par l'examen des ganglions (avec le chancre, adénopathie constante et bien formulée; — avec les lésions gommeuses, pas d'adénopathie, pour la très grande majorité des cas; ou bien, exceptionnellement, adénopatbie de voisinage, mais adénopathie presque toujours monoganglionnaire et n'ayant pas les caractères du bubon satellite);
2° par la chronologie des accidents, chronologie très différente départ et d'autre, le chancre servant d'exorde même à la série morbide, et la lésion gommeuse ayant derrière elle, bien au contraire, tout un passé de syphilis.
ni. — Fait autrement curieux et plus inattendu, on s'est quelquefois trompé sur le compte du chancre amygdalien en le prenant pour une angine couenneuse. Trois raisons rendent compte d'une telle erreur : l'aspect couenneux que revêt parfois ce chancre; — l'intensité des troubles fonctionnels qui l'accompagnent; — et aussi l'addition à la scène locale de symptômes généraux plus ou moins accentués.
Plusieurs exemples de méprises de cet ordre onl été déjà relatés. Mais je n'en connais guère de plus typique que le suivant.
Un de nos confrères, qui eut le malheur de con-
i. V. mémoire cité de Legendre.