‹ Les chansons de Béranger, anciennes et posthumesChapitre 208 sur 245 · LE CORPS ET L'AME · texte numérisé non relu

LE CORPS ET L'AME

Un vieillard mourait, et son âme Partait pour retourner aux cieux, Le corps la retient et réclame Un instant de derniers adieux.

Sur sa paille, il s'écrie : Arrête !

Songe qu'à toi Dieu m'a donné.

Pourquoi fuir comme une lorette Fuit l'amant qu'elle a ruiné ?

Morts embaumés dans votre hière, A vous clergé, croix et bannière, Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul! {liis)

— Ingrate : Je suis loin de croire Qu'à loi mes sens aient tout appris. Mais de mes soins garde mémoire :

Ils datent de nos premiers cris.

Quand rien, regard, geste, parole, Au berceau ne te révélait, Qui se fit ton maître d'école ?

Mon instinct, ton frère de lait.

Morts embaumés dans votre bière.

A vous clergé, croix et bannière, Pauvre corps sans linceul.

Va-l'en seul ! {Bis)

— Quoi I dit l'àme, abjecte dépouil Tu veux retarder mon départ !

Habit dont le contact me souille.

Au néant va rendre sa part.

Dieu me rappelle à sa lumière :

Déjà s'endorment les douleurs.

Qu'impiirte après que la poussière Féconde épis, arbres ou fleurs !

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-l'en seul ! [Bis)

Vint notre jeunesse fleurie.

Tu te mirais dans ma beauté VA prodiguais par braverie Ma force et ninn agilité.

Qu'alors je soufl'ris de sévices !

Car tes folles émotions De mes besoins faisaient des vices, De mes penchants des passions.

Morls embaumés dans voire bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul.

Va-l'en ?eul ! [Bis)

Du jeu voulant solder les dettes, Et du ciel niant la bonté, Dans la Seine un soir tu me jettes :

Lâche abus de l'autorité.

Mais de raison le tlot le prive ; Nature me rend tout pouvoir.

Je nage, aborde, et sur la rive Je change en pleurs ton désespoir.

Morts embaumés dans voire bière, A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul.

Va-t'en seul ! [/iis)

Enfin nous surprend la vieillesse, Tous deux las, tous deux abattus.

De mon déclin naît la sagesse ; L'impuissance abonde en vertus.

Lrï-liaiil ne l'en fais pas un titre ; Celle sagesse a ressemblé Aux fleurs d'hiver que sur la vitre Fait éclore un soleil gelé.

Morts embaumés dans votre bière.

A vous clergé, croix et bannière.

Pauvre corps sans linceul, Va-l'en seul ! i/iis)

Plus tard misère et scialique Furent mes moindres maux, hélas !

Professeur de m('laphYsique, Dans ce grenier lu m'inslallas.

Au sommet des lois éternelles A jeun étions-nous parvenus, Tu te vantais d'avoir des ailes, Quand souvent je marchais pieds nus.

Morts embaumés dans votre bière, A vous clergé, croix el bannière Pauvre corps sans linceul, Va-t'en seul ! [Bis)

Donc, enfant, ([ui ?ors de tes langes.

Rénis ton premier vêtement. Va de Dieu chanter les louanges ; Oui, pars, et (]u'il te soit clément.

Je sens s'anéantir mon élre.

0 regrets de l'antique foi 1 J'ai peur, et voudrais bien qu'un prélre Par charité priai sur moi.

Morts embaumés dans votre bière.

A vous clergé, croix et bannière, Pauvre corps sans linceul, Va-l'en seul ! {Bis)

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