‹ Les chansons de Béranger, anciennes et posthumesChapitre 234 sur 245 · OIS · texte numérisé non relu

OIS

Tourne la terre on moi je cours, \ Toujours, toujours, toujours, toujours.

Depuis dix-huit siècles, hélas !

Sur la cendre grecque et romaine, Sur les débris de mille Étals, L'affreux tourbillon me promène.

J'ai vu sans fruit germer le bien.

Vu des calamités fécondes ; El pour survivre au monde ancien, Des flots j"ai vu sortir deux mondes.

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours.

Toujours, toujours, toujours, toujours.

Dieu m'a changé pour me punir :

A tout ce qui meurt je m'attache.

Mais du toit prêt à me bénir

Le tourbillon soudain m'arrache.

Plus d'un pauvre vient implorer

Le denier que je puis répandre,

Qui n'a pas le temps de serrer

La main qu'en passant j'aime à tendre.

Toujours, toujours. Tourne la terre où moi je cours, Toujours, toujours, toujours, toujours.

Seul, au pied d'arbustes en fleurs.

Sur le gazon, au bord de l'onde.

Si je repose mes douleurs, J'entends le tourbillon qui gronde.

Eh ! qu'importe au ciel irrité Cet instant passé sous l'ombrage?

Faut-il moins que réternilé Pour délasser d'un tel voyage?

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours.

Toujours, toujours, toujours, tmijours.

Que des enfants vifs et joyeux Des miens me retracent l'image ; Si j'en veux repaître mes yeux, Le tourbillon souffle avec rage.

Vieillards, ose/.-vous à tout prix M'envier ma longue carrière?

Ces enfants à qui je souris, Mon pied balaira leur poussière.

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours.

Toujours, toujours, toujours, toujouis.

Des murs où je suis né jadis

Retrouvé-je encor quelque trace.

Pour m'arrêter je me roidis ;

Mais le tourbillon me dit : « Passe !

<< Passe ! » Et la voix me crie aussi :

« Keste debout quand tout succombe.

« Tes aïeux ne t'ont point ici

« Gardé de place dans leur tombe. »

Toujours, toujours, Tourne la terre où moi je cours.

Toujours, toujours, toujours, toujours.

J'outrageai d'un rire inhumain L'Homme-Dieu respirant à peine...

Mais sous mes pieds fuit le chemin ; Adieu, le tourbillon m'entraîne.

Vous ([ui manque/, de chai'ité, Tremblez à mon supplice étrange :

Ce n'est point sa divinité.

C'est l'humanilé que Dieu venge.

Toujours, toujours.

Tourne la terre où moi je cours.

Toujours, toujours, toujours, toujours.

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