CONTE ARABE
iVusique de : Le Docteur et ses malades (pa£;e 365)
Dans Bassora, séjour perfide, De trop d'amis environné, Ben-Issa, cœur bon et i-andide, Un jour s'éveilla ruiné.
Le peu ijui lui reste, il le donne.
Un vieil aveugle en son chemin L'implore ; Issa lui fait l'aumône, Qu'il ira demander demain.
C'était dans le temps des génies ; Voilà bien trois cents ans de ça.
L'un d'eux, connu par ses manies, Mocli aux yeux verts, aimait Issa.
Pourtant, soit caprice nu système, Issa n'en peut obtenir rien Que pour obliger ceux qu'il aime; •Même il y doit mettre du sien.
Qu'importe Moch et ses richesses !
Son seul espoir, Issa l'a mis
Dans ceux qu'il combla de largesses;
Mais le temps passe et plus d'amis.
Seul accouru, Maleck demande
Qu'à son aide Issa vienne encor :
l'ar le cadi mis à l'amende.
Il lui laudrait huit bourses d'or.
(( Issa, dit-il, crains l'indigence:
« Recours à Moch dans nos revers. )> Et Ben, toujours pris d'obligeance, Crie : « A moi, génie aux yeux verts! » Moch apparaît, prend le langage D'un juif, et dit : « Ben, tu sauras « Que je prête à qui m'offre en gage (c Œil ou dent, jambe, oreille nu bras.
« Sans douleur, sans lièvre ni plaie, « D'un mot j'extrais mes répondants.
(( Ton compte est fait d'avance ; paye. (( Huit bourses d'or valent huit dents. « — Huit dents ! c'est tout ce qui m'en reste. « — Qu'en peut faire un garçon rangé '? (c Ton menu devient fort mmleste ; (( IVailleurs, tu n'as que triq) mangé.
« .\llons ! viens, que je les arrache : « C'est fait !» Et le brave édenté Donne à Maleck l'or, et lui cache Les besoins de sa pauvreté.
De ce marché le bruit opère :
Près d'Issa les ingrats (|u il lil Iteviennent tous. Chacun espère Le u)cttre en gage à son prolit.
LES r.HANSONS DR BftRAXflF.R
Moussa, qui traliquait en Perse, Perd son vaisseau sur un écueil.
Pour remettre à tlol son commerce, A Moch Ben-Issa livre un œil.
Hassan va marier sa fille ; Sans dot comment la présenter? On tlatte Issa dans la famille ; Il donne un bras pour la doter.
Ben-Issa promet ses oreilles,
Moch aux yeux verts vient et prétend
Qu'un prêt de richesses pareilles
Veut un gage plus important.
« S'il vous donnait cet o-il ijui brille »,
Dit Maleck; mais l'estropié
Refusa net : « Par ma béquille 1
« Est-ce trop d'un œil pour un pied ?
Pour Hussein, qui veut d'esclavage Racheter deux tils qu'il pleura, Issa met une jambe eu gage; Sur ses amis il s'appuira.
Mais laissera-l<m à cet homme Rien de son corps ayant valeur ?
Sauvez de leurs mains quelque somme Les ingrats criront au voleur.
« — Ah ! pour cet œil sauve ma femme 1 « Près de toi ne m'auras-tu pas ?
« Jusqu'à la Mecque, oui, sur mon àme. « Je jure de guider tes pas. »
L'œil est donné. Prenant la somme, Tout chargé d'or Maleck s'enfuit, S'enfuit et laisse le pauvre homme A tâtons errer dans la nuit.
Tous (jualre on les entend se dire :
Que faire d'un borgne impotent?
Voyez le dégoût qu'il inspire.
Il faut le saluer pourtant.
« Ah I dit Maleck, j'ai l'espérance
« Que grâce à moi, dès aujourd'hui,
(( Sans lui faire la révérence,
« Nous pourrons passer devant lui. )
« Tu vas tomber dans la rivière ! »
Crie un passant ; « j'en ai pùli.
« Issa privé de la lumière 1 « Je te tiens ! Viens, je suis Ali, u Ali, ton compagnon de classe:
« Des jongleurs le plus gai, dit-on.
« Il t'offre part à sa besace ; (( Il le servira de bâton. »
Il court, il crie : « Issa, mon père ! « Ma femme a d'horribles douleurs, « Prières ni soins, rien n'opère ; « Mes yeux s'éteignent dans les pleurs. « Je sais un remède et la dose « Qui sauva la vie au sultan ; « Mais d'or potable il se compose « Et de perles plein mon turban. »
Contre son cœur Issa le presse.
Dieu! voilà son bras rétabli !
Sa jambe et ses dents! quelle ivresse De ses deux yeux il voit .\li.
Même il voit les pâles visages Des quatre amis au cœur alfreux.
Privés chacun de l'un des gages Que naguère il donnait pour eux.
Dans l'air apparaît le génie :
« Mon fils, jouet de ces ingrats, « Vois leur méchanceté punie :
« A toi l'or que tu leur livras.
« Qu'au bon Ali cet or profile ; « Vous vieillirez ensemble. Adieu !
« Faire le bien à qui mérite « C'est mériter deux fois de Dieu. »
Le couple heureux, l'âme attendrie, Des quatre infirmes demi-nus S'éloigne, et Ben-Issa s'écrie :
« .\h ! que de pleurs j'ai retenus 1 « Ali, porte-leur en cachette « Du riz, du miel et des habits.
« Qu'ils s'amendent ! Par le Prophète « Caillou touché devient rubis. »
LES CHANSONS DE BEUA.NGER