‹ Les chansons des rues et des boisChapitre 68 sur 79 · SOUVENIR DES VIEILLES GUERRES · texte numérisé non relu

SOUVENIR DES VIEILLES GUERRES

Mais il lais'^a pencher sa tête, Et nou-> vîmes qu'il était mort.

L'aide-major avec sa trousse N'y put rien faire et s'en alla:

Nous ramassâmes de la mousse, De grands vieux chênes étaient là.

On fit au mort une jonchée De fleurs et de branches de houx ; Sa bouche n'était point fâchée, Son œil intrépide était doux.

L'abbé fut pris. — Qu'on nous l'amène ! Qu'il meure! — On forma le carré; Mais on vit que le capitaine Voulait faire grâce au curé.

On chassa du pied le jésuite ; Et le mort semblait dire : Assez!

Quoiqu'il dût regretter la suite De nos grands combats commencés.

Il avait sans doute à Marine

Quelques bons vieux amours tremblants;

Nous trouva lies sur sa poitrine

Une boucle de cheveux blancs.

Une fosse lui fut creusée A la bayonnette, en priant; Puis on laissa sous la rosée Dormir ce brave souriant.

Le bataillon reprit sa marche,

A la brune, entre chien et loup;

Nous marchions. Les ponts n'ont qu'une arche.

Des pâtres au loin sont debout.

La montagne est assez maussade ; La nuit est froide et le jour chaud;

230 Li:S CHANSONS DES ULKS KT DES liOIS.

Kl l'on rencontre Pembrasside

Des grands ours de huit pieds de haut.

I/homme en ces monts nail trahucairc; Prendre et pendre e>t tout ralpliabcl; Kt tout se règle avec l'équerre O'Je font les deux bras du gibet.

On est bandit en paix, en guerre On s'appelle guérillero.

Le peuple au roi laisse tout faire; Cet âuiermène ce taureau.

Dans les ravins, dans les rigolns Que creusent les eaux et les an?, De longues files d'espingolcs Rampaient comme des vers luisants.

Nous tenions tous nos armes prêtes A cause des pièges du soir.

Le croissant brillait sur nos fêtes.

Et nous, pensils, nous croyions voir,

Tout en cheminant dans la plaine Vers Pampclune et Tcruel, Le hausse-col du capitaine Qui reparaissait dans le ciel.

Tandis qu'au loin des nuées, Qui semblent des paradis, Dans le bleu sont remuées.

Je t'écoute et tu me dis :

« — Quelle idée as-tu de l'homme, De croire qu'il aide Dieu?

L'homme est-il donc l'économe De l'eau, de l'air et du feu?

« Est-ce que, dans son armoire.

Tu l'aurais vu de tes yeux Serrer les rouleaux de moire Que l'aube déploie aux cieux?

« Est-ce lui qui gonfle et ride La vague, et lui dit : Assez!

Est-ce lui qui tient la bride Des éléments hérissés?

<i Sait-il le secret de l'herbe?

Parle-t-il au nid vivant?

'238 LES CHANSONS l)i:s IlUKS HT DES MOIS.

Mot-il sa noie siiiicrht^

Dans le noir clairon du vent?

« I,a niaive âpre et sonore Craint-cllo son éperon?

Cunnait-il le niélrorc?

Comprend-il le moucheron?

« L'homme aider Dieu! lui, ce songe, Ce spectre en fuite et tremblant, Kst-ce grâce à son éponpe Que le c^gne reste blanc?

« Le fait veut, l'homme acquiesce.

Je ne vois pas que sa main Découpe à l'emporie-pièce Les pétales du jasmin.

« Donne-t-il l'odeur aux sauges, Parce qu'il sait faire un trou Pour mêler le grés des Vosges Au salpôtre du Pérou?

(I nègle-t-il l'onde et la bri.-e, Parce qu'il disséquera De l'argile qu'il a prise Prés de lUo-Madera?

I' Ote Dieu; puis imagine, Kssaie, invente: épaissis L"i<léal sultlil (rKirini-:

Par les dogim-s d'Kleusis;

(I Soude Orplu'e à lameltrie; Joins, pour ne pas être à court.

L'école d'Alfxandrie A l'école d'Edimbourg;

« Va du conclave au concile, D'Anaximandre îi Destult;

Dans quelque cuve fossile Exprime tout l'Institut;

« Démaillotte la momie; Presse Œdipe et Montyon; Mets en pleine académie Le sphinx à la question;

« Fouille le doute et la grâce ;

Amalgame en ton guano

A la Sybaris d'Horace

Les Chartreux de saint Bruno ;

« Combine Genève et Rome; Fais mettre par ton fermier Toutes les vertus de l'homme Dans une fosse à fumier ;

« Travaille avec patience En puisant au monde entier; Prends pour pilon la science Et l'abîme pour mortier ;

« Va, forge ! je te défie De faire de ton savoir Et de ta philosophie Sortir un grain de blé noir !

Il Dieu, de sa droite, étreint, fauche, Sème, et tout est rajeuni ; L'homme n'est qu'une main gauche Tâtonnant dans l'infini.

« Aux heures mystérieuses, Quand l'eau se change en miroir, Rôdes-tu sous les yeuses, L'esprit plongé dans le soir ?

« Te dis-tu : ^- Qu'est-ce que l'homme? Sonde, ami, sa nullité ;

'i.O LES CHANSONS DES HUES ET DES bOlS.

Cherche de quel chiffre, en somme, Il accruit réleruité !

<i L'homme est vain. Pourquoi, poëte, Ne pas le voir tel qu'il est, Dans le sépulcre squelette, Et sur la terre valet V

« L'homme est nu, stérile, blême, l'ius frùle qu'un passereau; C'est le puits du néant môme Qui s'ouvre dans ce zéro.

« Va, Dieu crée et développe Un lion très réussi, Ln bélier, une antilope.

Sans le concours de l'oissy.

« Il fait l'aile do la mouche Du doigt dont il façonna L'immense taureau farouche De la Sierra Morcna;

« Et dans l'herbe et la rosée Sa génisse au fier sabot Règne, et n'est point éclipsée Par la vache Sarlabot.

« Oui, la graine dans l'espace Vole à travers le brouillard, Kt de toi le vent se passe, Semoir Jacqucl-Hobillard!

a Ce laboureur, la tempête, N'a pas, dans les goullres noirs, IJcsoin que (îrigntm lui prête Sa charrue à trois versoirs.

« (Icrminal, dans l'atmosphère, Souillant sur les prés fleuris.

L'ASCENSION HUMAINE. 2il

Sait encor mieux son affaire Qu'un maraîcher de Paris.

« Quand Dieu veut teindre de flamme

Le scarabée ou la fleur,

Je ne vois point qu'il réclame

La lampe de rémailleur.

« L'homme peut se croire prêtre, L'homme peut se dire roi.

Je lui laisse son peut-être, Mais je doute, quant à moi,

(( Que Dieu, qui met mon image Au lac où je prends mon bain, Fasse faire l'étamage Des étangs à Saint-Gobain.

« Quand Dieu pose sur l'eau sombre L'arc-en-ciel comme un siphon, Quand au tourbillon plein d'ombre 11 attelle le typhon,

« Quand il maintient d'âge en âge L'hiver, l'été, mai vermeil, Janvier triste, et l'engrenage De l'astre autour du soleil,

« Quand les zodiaques roulent, Amarrés solidement, Sans que jamais elles croulent, Aux poutres du firmament,

« Quand tournent, rentrent et sortent Ces effrayants cabestans Dont les extrémités portent Le ciel, les saisons, le temps ;

« Pour combiner ces rouages Précis comme l'absolu,

Pour que Purne dos nuages Bascule au moment voulu,

« Pour que la planMo passe, Tel jour, au point indiqué, Pour que la mer ne s'amasse Que jusqu'il l'ourlet du quai,

« Pour que jamais la comète Ne rencontre un univers.

Pour que l'essaim sur l'Ilymète Trouve en juin les lys ouverts,

« Pour que jamais, quand approche L'heure obscure où l'azur luit.

Lue étoile ne s'actroche A quelque angle de la nuit,

« Pour que jamais les eUluves, Les forces, le gaz, l'aimant.

Ne manquent aux vastes cuves De rélernel mouvement,

t( Pour régler ce jeu sublime.

Cet équilibre béni.

Ces balancements d'abîme, Ces écluses d'inlini,

« Pour que, courbée ou grandie.

L'œuvre marche sans un pli, Je crois peu qu'il étudie La machine de Marly! » —

Ton ironie est amère, Mais elle se trompo, ami.

Dieu compte avec l'éphémère, i:t s'appuie à la fourmi.

Dieu n'a rien fait d'inulilo.

La terre, hymne où rien n'est vaiji.

Chante, et l'homme est le dactyle De Fhexamètre divin.

L'homme et Dieu sont parallèles; Dieu créant, l'homme inventant.

Dieu donne à l'homme ses ailes.

L'éternité fait l'instant.

L'homme est son auxiliaire

Pour le bien et la vertut.

L'arbre est Dieu, l'homme est le lierre;

Dieu de l'homme s'est vêtu.

Dieu s'en sert, donc il s'en aide.

L'astre apparaît dans l'éclair; Zéus est dans Archimède; Et Jéhovali dans Kepler.

Jusqu'à ce que l'homme meure, Il va toujours en avant.

Sa pensée a pour demeure L'immense idéal vivant.

Dans tout génie il s'incarne; Le monde est sous son orteil; Et s'il n'a qu'une lucarne, Il y pose le soleil.

Aux terreurs inabordable, Coupant tous les fatals nœuds.

L'homme marche formidable, Tranquille et vertigineux.

De limon il se fait lave, Et colosse d'embryon; Épictète était esclave, Molière était histrion,

Ésope était saltimbanque, Qu'importe! — il n'est arrêté

ii't LES CHANSONS DES HUES ET DES BOIS.

Que lorsque le pied lui manque Au bord de rélernilé.

I/hoinnic n'est pas autre chose Que le prrto-noni de Dieu.

Quoi qu'il fasse, il sent la cause Impénétrable, au milieu.

Phidias cisèle Athènes; Michel-Ange est surhumain ; Cyrus, Rhamsès, capitaines, Ont une flamme à la main;

Euclide trouve le mètre, Le rhythrae sort d'Amphion; Jésus-Christ vient tout soumettre, Même le glaive, au rayon ; •

lîrutus fait la délivrance; Platon fait la liberté.

Jeanne d'Arc sacre la France Avec sa virginité;

Dans le bloc des erreurs noires Voltaire enfonce ses coins; Luther brise les mâchoires De Rome entre ses deux poings ;

Dante ouvre l'ombre et l'anime; Colomb fend l'océan bleu...

C'est Dieu sous un pseudonyme, C'est Dieu masqué, mais c'est Dieu.

L'homme est le fanal du monde.

Ce puissant esprit banni Jette une lueur profonde Juscpi'au seuil de l'infini.

Cent carrefours se partagent Ce chercheur sans point d'appui

L'ASCENSION HUMAIN l^. 245

Tous les problèmes étagent Leurs sombres voûtes sur lui.

Il dissipe les ténèbres:

Il montre dans le lointain Les promontoires funèbres De l'abîme et du destin.

Il fait voir les vagues marches Du sépulcre, et sa clarté Blanchit les premières arches Du poi)t de l'éternité.

Sous l'effrayante caverne Il rayonne, et l'horreur fuit, Quelqu'un tient cette lanterne; Mais elle t'éclaire, ô nuit!

Le progrès est en litige Entre l'homme et Jéhovah; • La greffe ajoute à la tige ; Dieu cacha, l'homme trouva.

De quelque nom qu'on la nomme, La science au vaste vœu Occupe le pied de l'homme A faire les pas de Dieu.

La mer tient l'homme et l'isole.

Et régare loin du port ; Par le doigt de la boussole Il se fait montrer le nord.

Dans sa morne casemate, Penn rend ce damné meilleur; • Jenner dit : Va-t'en, stigmate!

Jackson dit : Va-t'en, douleur!

Dieu fait l'épi, nous la gerbe; Il est grand, l'homme est fécond;

-10 LLS CHANSONS Di:s KLKS HT DIJS BOIS.

Dieu créa le premier verbe El Gutenbcrg le second.

La pesanteur, la distance, Contre riiomme aux luttes pn^t, Prononcent une sentonce ; Montgolfier casse larrùi.

Tous les anciens maux tenaces, Hurlant sous le ciel profond, i\e sont plus que des menaces De fantômes qui s'en vont.

Le tonnerre au bruit diiïorme Gronde... — on raille sans péril La marionnette énorme Que Franklin tient par un fil.

Nemrod était une bote Chassant aux hommes, parmi La démence et la tempête De l'ancien monde ennemi.

Draçon était un cerbère Qui grince encor sous le ciel Avec trois tètes ; Tibère, Caïphc et Machiavel.

Nemrod s'appelait la Force, Dragon s'appelait la loi; On les sentait sous Fécorce Du vieux prêtre et du vieux roi.

Tous deux sont mor(s. i'ius de haines!

Oh! ce fut un pui-sant l»ruit Quand se rompirent les chaînes Qui liaient l'homme à la nuit!

L'homme est l'appareil austère Du progrès mystérieux;

Dieu fait par l'homme sur terre Ce qu"il fait par l'ange aux cieux.

Dieu sur tous les êtres pose Son reflet prodigieux; Créant le bien par la chose, Créant par l'homme le mieux.

La nature était terrible, Sans pitié, presque sans jour; L'homme la vanne en son crible, Et n'y laisse que l'amour.

Toutes sortes de lois sombres Semblaient sortir du destin; Le mal heurtait aux décombres Le pied de l'homme incertain;

Pendant qu'à travers l'espace Elle roule en hésitant, Un flot de ténèbres passe Sur la terre à chaque instant ;

Mais des foyers y flamboient, Tout s'éclaircit, on le sent, Et déjà les anges voient Ce noir globe blanchissant.

Sous l'urne des jours sans nombre Depuis qu'il suit son chemin, La décroissance de l'ombre Vient des yeux du genre humain.

L'autel n'ose plus proscrire; La misère est morte enfin ; Pain à tous ! on voit sourire Les sombres dents de la faim.

L'erreur tombe ; on l'évacué ; Les dogmes sont muselés;

'248 1.1.>. CHANSONS Ul'.S HUKS ET DKS BOIS.

La guerre ost une vaincuo; Joie aux fleurs et paix aux Ijlés!

i/iirnoranee est terrassée; Ce monstre, à demi dormant, Avait la nuit pour pensée Kt pour voix le bégaiement.

Oui, voici qu'enfin recule L'afTreux groupe des fléaux!

I/homme est l'invincible hercule, Le balayeur du chaos.

Sa massue est la justice.

Sa colère est la bonté.

Le ciel s'appuie au solstice Et l'homme à la volonté.

11 veut. Tout cède et tout |>lie.

11 construit quand il détruit; Et sa science est remplie. Des lumières de lu nuit.

Il enchaîne les désastres, 11 tord la rébellion.

Il est sul)Iiine; et les astres Sont sur sa peau de lion.

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