COMPLICATIONS DE L'IDEAL
PAULO MINORA CANAMUS
A UN AMI
C'est vrai, pour un instant je laisse Tous nos grands problèmes profonds ; Je menais des monstres en laisse, J'errais sur le char des griflons.
J'en descends, je mets pied à terre ; Plus tard, demain, je pousserai Plus loin encor dans le mystère Les strophes au vol effaré.
Mais l'aigle aujourd'hui me distance; (Sois tranquille, aigle, on t'atteindra!
Ma strophe n'est plus qu'une stance ; Meudon remplace Denderah.
Je suis avec l'onde et le cygne, Dans les jasmins, dans floréal.
Dans juin, dans le blé, dans la vigne, Dans le grand sourire idéal.
Je sors de l'énigme et du songe.
La mort, le joug, le noir, le bleu, L'échelle des êtres qui plonge Dans ce gouffre qu'on nomme Dieu ;
Les vastes profondeurs funèbres, L'abîme infinitésimal,
38 LES CFIANSONS DES RUES ET DES IlOIS.
La sombre enquête des ténèbres, Le procès que je fais au mal;
Mes éludes sur tout le bagne, Sur les juifs, sur les osclavons; Mes visions sur la montagne, J'interromps tout cela; vivons.
J'ajourne cette œuvre insondable; J'ajourne Méduse et Satan; Et je dis au sphinx formidable :
Je parle à la rose, va-t'en !
Ami, cet entr'acte le fâche, Qu'y faire? Les bois sont dorés; Je mets sur raflTiche : Relâche; Je vais rire un peu dans les prés.
Je m'en vais causer dans la loge D'avril, ce portier de l'été.
Exiges-tu que j'interroge Le bleuet sur l'éternité?
Faut-il qu'à l'abeille en ses courses, Au lys, au papillon qui fuit, A la transparence des sources.
Je montre le front de la nuit?
Faut-il, efTarouchant les ormos, Les tilleuls, les joncs, les roseaux.
Pencher les problèmes énormes Sur le nid des petits oiseaux?
Mêler l'abîme à la broussaille?
Mêler le doute à l'aube en pleurs?
Quoi donc! ne veux-tu pas que j'aille Faire la grosse voix aux Heurs?
Sur reiïrayante silhouette
Des choses que l'hommo entrevoit,
PAULO MINORA CANAMUS. 39
Vais-je interpeller l'alouette Perchée aux tuiles de mon toit ?
Ne serai-je pas à cent lieues Du bon sens, le jour où j'irai Faire expliquer aux hochequeues Le latin du Dies Irse?
Quand, de mon grenier, je me penche Sur la laveuse qu'on entend, Joyeuse, dans l'écume blanche.
Plonger ses coudes en chantant,
Veux-tu que, contre cette sphère De l'infini sinistre et nu Où saint Jean frémissant vient faire Des questions à l'Inconnu,
Contre le globe âpre et sans grèves.
Sans bornes, presque sans espoir, Où la vague foudre des rêves Se prolonge dans le ciel noir,
Contre l'astre et son auréole, Contre l'immense que-sait-on, Je heurte la bulle qui vole Hors du baquet de Jeanneton?