L'ÉLÉPHANT
Il est certain
Qu'attendre un train
Est pour tout le monde énervant ;
Mais l'est-ce pas bien davantage
Pour un éléphant
Qui part en voyage?
Outre que les compagnies imprévoyante?
Installent de trop exiguës salles d'attente. Lui qui ne voudrait pas se faire remarquer, Pendant qu'il trompe l'heure lente, Les employés, sur le quai,
AS l'éléphant
Le dévisagent tous de façon insolente,
Ou font exprès de passer, très pressés,
Poussant près de lui leur brouette,
Et répètent :
— Attention, eh ! là, on va vous écraser ;
Mon Dieu ! que les gens sont donc bêtes î... —
Sans doute la bibliothécaire
Insiste bien pour qu'il acquière
Flûtes (je cite en premier, quoique indigne
Mais, que voulez-vous, c'est humain,
Cet ouvrage, son petit premier, de Franc-Nohain,
Humble auteur de ces humbles lignes) —
Veut-il la Femme et le Pantin ?
Ou bien
Le dernier livre de Bernard, ou d'Auriol ?
Ou, ce qui lui plairait plutôt, est-ce
Le Secret du Cacatoès ?
Veut-il Amour, Délices et Orgues ?
(Naturellement, la bibliothécaire, physionomislo, Auprès d'un éléphant, insiste
l'éléphant 49
Sur les œuvres des humoristes...)
Mais rélcphant trouverait fol
<: jiisentir à payer trois cinquante en province.
Des livres que Paris vend deux soixante-quinze ;
D'ailleurs, il n en achète jamais,
Les éditeurs ayant la rage d'imprimer
Avec de trop petits caractères...
Alors, que faire ?
Que si, du moins, il se pouvait peser ?
Après des efforts sans succès,
De la bascule, hélas ! tristement, il s'écarte :
Le plateau en est si étroit
Qu'il n'y saurait poser plus d'un pied à la fois, —
Et les éléphants en ont quatre.
Or, pendant qu'il fait les cent pas,
Un spectacle effrayant soudain le bouleverse :
Qu'a-t-il aperçu, tout là-bas.
Qui siffle, et qui fume, et se dresse :
C'est l'ennemi, c'est le boa.
Et, devant lui, un être est là —
OO L'ÉLÉPHAM
De 1 éléphant qui lui ressemble, Serait-ce un iVère, — Sur le dos, la trompe en l'air, Et pas de jambes !...
(Ce n'est rien, s'il faut vous le dire.
Qu'une locomotive sous une pompe ;
Mais vous admettrez bien que l'éléphant s'y trompe,
— Bien que, par les cheveux, cette image se tire, —
Admettez, cher lecteur, — pour me faire plaisir î... --}
— Un son de cloche, Le Irain est proche ! —
Et tandis que dans le rapido
Trépide
La fièvre de nos courses folle
Cahin-caha, les carrioles,
Cahin-caha,
S'arrêtent à la barrière,
Cabriolet, tapissière,
Et l'antique Victoria
Qui a
L*âge de la reine d'Angleterre.
C'est la voiture du médecin,
Le vieux médecin à besicles,
— Saignée, ipéca, sinapismes, —
Qui va chez le fermier voisin.
Dont la petite a dû manger trop de rai^ân,
Qu'elle se tortille en coliques...
Et le curé avec sa nièce,
Plus très jeune et jamais très belle,
Un peu niaise.
Mais qui excelle,
Qui excelle la brave Adèle,
A préparer la mayonnaise, —
Gloire des repas d'Adoration perpéluello...
Et la demoiselle du château,
(Ses mitainesj, blanche douairière,
Avecque le fidèle Pierre,
Très fier
Sous la toile cirée un peu rougie de son chapeau.
Mais encor de belle tenue et 1res comme il faut,
Son chapeau haut...
Ils ont de paisibles juments,
Qu'ils baptisent
Ou bien Cocotte, ou bien La Grise,
Qui vont leur chemin à leur guiso.
Pourvu seulement qu'on leur dise.
De temps en temps amicalement,
Quelques mots d'encouragement, —
Car les bonnes bêtes tranquilles.
Elles aussi, font un peu partie de la fomillo...
Et là-bas, sur la quiétude Des arbres en bosquets touffus.
Pointe un petit clocher pointu Evocateur des Angélus, — Et de Millet, bien entendu, Pour n'en pas perdre l'habitude...
Oh ! comme tous ces gens sont calmes, Dans le désarroi de nos âmes; Qu'ils prennent peu de peine à vivre, Et comme ça leur est égal Tous nos poèmes et tous nos livres : - - Ils ne s'en portent pas plus mal.
Aussi lorsque nous passerons,
Au roulement de nos wagons,
Ils ne comprendront guère, oh ! non,
Nos courses folles,
Que nous puissions avoir besoin
D'aller si vite, aller si loin : —
Mieux vaut
Rester au passage à niveau, —
On est très bien en carriole.
Et pourtant au même passage, Pciit-êlre, du calme village, Un soir sans lune, Un pauvre gars, le cœur pantois, Viendra s'étendre sur la voie, Pour l'amour d'une fdle brune ..