‹ Les chansons des trains et des garesChapitre 56 sur 63 · G LE BUVEUR IMPRÉVOYANT · texte numérisé non relu

G LE BUVEUR IMPRÉVOYANT

A cette époque, on l'appelait ïoto:

il attrapait des papillons, et, dans l'éteuie, Cueillait des bleuets bleus, et des coquelicots, — En mettra-t-on, demain, autour de son linceul ? —

Paille d'or, près de la ferme, les grandes meules...

La ferme, et la fermière... il rêve: — Et le bon lait des vaches et des chèvres!... Fermière aux cheveux blonds, daigne adoucir ma fièvre Et m'apporte un peu, rien qu'un peu De ce lait, qui calme le feu Qui brûle ma gorge et mes lèvres... -^

L@ bon lait blanc, la paille d'or, les bleuets bleus...

Soudain, il se dresse en sursaut,

Hagard, et balbutie ces mots, Les yeux fixes, et les pupilles dilatées :

— Au lieu de les garder plutôt, Pour étouffer le bruit des roues et des chevaux, Buveur imprévoyant, que les ai-je jelé(^s,

Les pailles de mes chalumeaux!... —

Claretie, Ginisty, — Ginistie, Giarety, — Porel, Porel!...

Ecrire une pièce en cinq actes,

Ou simplement en quatre,

Si belle,

Que, suivant de Sarcey les sagaces préceptes,

J il mais l'on n'en verrait descendre la recette Au-dessous de sept mille ou de six mille sept. (Ce qui n'est pas à dédaigner, Mazette!...) —

Pouvoir imaginer des dames Lemeunicr,

Qui, de leur petit nom, s'appelassent Georgctle; —

Allier, en quelque spectacle merveilleux, —

Il ne se meublent pas de vulgaire pitchpin,

Les auteurs de Perlinpinpin... —

Allier (dis-je) en quelque spectacle merveilleux,

Les charmes de l'esprit et le plaisir des yeux,

Lavedan,

Et Rostand, -

Rossedan,

Lavetand, —

Brieux,

Brieux!

Et ce serait la vie prestigieuse des coulisses ; - Chaque soir, applaudi du public idolâtre, Etre celui que salue le concierge du Ihûàlrc; - Des actrices, vivre avec des actrices!

(Des actrices!...) Gonnaitre, en leur intimité, Telles femmes de rêve I — et des acteurs, aussi. 'Aller fumer des cigarettes chez Guitry; Comme parrain être choisi Pour le premier bébé de Monsieur Le Bargy; l'U goûter cette volupté De tutoyer, — vous m'entendez! —

Tutoyer Coquelin cadet!

Mais tant d'obstacles se hérissent Devant les colonnes Morris !

Et le souci poignant d'une indulgente presse i

Que faut-il faire

Pour que l'on plaise

Et à Mendès,

EtàBcuer;

Et à Sarccy, et à Fouquier, ces maréchaux

De la critique dramatique de nos journaux; ^

Ah ! satisfaire aussi les feld-

Maréchaur —

Satisfaire Lucien Miihlfeld!...

Car le plus simple vaudeville

Apparaît œuvre à composer si difficile!

Et d'abord tous les personnages, sur la scène,

A point nommé, quel bon vent les amène?

Sachez du moins le procédé subtil

Grâce auquel il n'est pas la peine

Ni d'exposer, ni d'expliquer pourquoi ils viennent :

On prend un moulin pour décor, —

Endroit où chacun vient, endroit d'où chacun sort,

Sans commentaire, et sans chercher de raison vaine ;

Le mieux est une pièce où les gens sont muets,

Et doivent

Se contenter d'éternuer, —

(Seul le souffleur, sortant parfois de son orifice.

Proclamerait: Dieu vous bénisse!) ~

Car le lieu de la scène est un moulin à poivre.

Le Carnaval agite ses grelots,

Partout souffle un vent de folio ; Bannissons la mélancolie Bonne aux seuls malades et aux

sots, — Ohé ! Arlequins et Pierrots,

Dominos, Et Golombines, et Folies : —

Le Carnaval agite ses grelots !

182 CAnNAVAL

Pour célébrer le Carnaval, De quel joli déguisement Vont-ils parer, les bons parents, Leur petit garçon si travailleur et si intelligent. Espoir du collège Chaptal ?

En incroyable ou bien en page ?

Clown? Postillon? pas davantage ; Sera-ce en juge ? en avocat ?

Pouah !

Mais, est-il besoin qu'on le dise, Vous l'avez deviné et vous rendez justice Au choix impérieux dont les soucis de l'heure Expliquent

La haute portée patriotique :

Oui ! que le cher petit sente battre son cœur Sous un dolman d'officier supérieur De notre vaillante armée d'Afrique !

Et maintenant, il est bon qu'on l'emmène, Pour qu'on l'admire, chez sa marraine ;

Car vous pensez comme la bonne dame sera fière, Surtout d'apprendre qu'en chemin, Signe des temps, en voyant ce gamin, — 0 France, de ton peuple à tort on désespère ! — Un conducteur d'omnibus lui serra la main, Et un sergent de ville répondit, débonnaire, A son salut militaire...

— Allons, petit, a dit la lionne dame,

Allons!

Il faut arroser ces galons :

Qu'une liqueur de choix élève aussi nos âmes î —

— Attendez, reprend le papa, Auparavant il vous dira

Sa fable :

Commence, et ne te presse pas î — Le bambin monte sur la table;

( On peut penser ce quon voudra De la personnalité de Déroulède, Mais V austère beauté de ses « Chants du Soldat » Est un point sur lequel il faut que chacimcède.)

Le petit garçon si travailleur et si intelligent A récité le Vieux Sergent !

La marraine, en transports ravic^ S'écrie :

— En voilà un bon Carnaval

Que je n'oublierai de ma vie !... — Et, des prunes à Teau-de-vie, Elle va chercher le bocal...

Le père est encor tout ému De cette chaude poésie ; Il se laisse aller, là-dessus, A de rapides aperçus, Et, tout en remplissant les verres, il confie Que ce qui l'inquiète le plus C'est Pa venir de nos colonies :

— La France est toujours le pays De la bravoure et de l'honneur.

Mais nous n'avons pas le génie.

Le génie colonisateur. . .

La Cliine surtout, cette Chine Est pour notre Tonkin une rude voisine... —

Et c'est ainsi que par de constantes leçons,

Avec un ton de badinage, Les pères avisés savent, dès le jeune âge, Mûrir l'esprit de leurs petits garçons.

— Mais il convient que l'expansion coloniale Ne nous fasse oublier les prunes du bocal ; Voyons ces excellentes prunes? —

Disant ces mots, il en prend une

Entre ses doigts, Puis va pour la mordre : mais quoi.

Quelle singulière amertume, Gliez un tel fruit hors de coutume ?

Les prunes S'étaient déguisées en chinois.

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