QUAND NOUS VIENDRÂ-T-IL UN BON ROI
Quand nous viendra-t-il un bon roi Qui change en vin Teau des fontaines, Jaillissantes et toujours pleines, Où le pauvre peuple ait le droit De noyer souvenirs et peines?
A leurs quotidiens labeurs Les pauvres diables faisant trêve Suivraient, une nuit douce et brève, Les boulevards jonchés de fleurs...
Où soufflerait le vent du rêve.
Car ramcre réalité
Nous est versée à larges doses ;
Et, rongé de pensera moroses, ^
Je crie à la fatalité :
Des roses ! des roses ! des roses !
Ah ! sur les places, en tout lieu, Je vois mille tables dressées ; Les maigres foules, empressées A désapprendre le vin bleu, De volupté sont oppressées.
Dieu du ciel ! comme ce barbon Clignote de Tœil, flaire et hume !
Près du superbe rôt qui fume S'étale un rose et frais jambon, Comme un nez avant qu'il s allume.
Mainte truffe fait un trou noir, galantine, dans tes tranches !
Un homard sur la table en planches A jeté sa pourpre, et fait voir Sa chair pareille aux roses blanches.
Avec leurs.bouchons de côté, Semblables à des ivrognesses, Les bouteilles sont les maîtresses Qui, par ce beau soir enchanté. Emplissent les cœurs de tendresses.
Leur âge mûr ne fait pas peur ; Belles vieillesses couronnées De longues toiles d'araignées, On les entoure, sans pudeur.
De caresses désordonnées.
Les unes ont des corps mignons Et replets, comme des Flamandes; A d'autres, miss maigres et grandes.
Les yeux cherchent de blonds chignons Et des yeux fendus en amandes.
Toutes sont belles, et chacun En baise plusieurs sur la bouche.
Et leur offre son cœur pour couche, Oft de maint couplet opportun Cet accouplement fera souche.
Et puis, soûlés de vin, de bruit Et de plaisir, les pauvres hères, Débarrassés de leurs misères.
Dans le grand manteau de la nuit S'endormiront comme des frères.
Et toi, bon Soleil ! quand, au jour,.
Tu sortiras de Teau profonde,^ Pour secouer sur notre monde Qui te salue avec amour Ta belle chevelure blonde,
Soleil! tu les béniras, Ces buveurs aux mines étranges.
Qui se lèveront de leurs fanges Pour tendre vers- toi les deux bras.
En souriant comme des anges.