LE MESSAGER
Un homme, à travers champs, se rend dans les villages. Partout les cerisiers rougissent leurs feuillages. Le hêtre prend la pourpre et le noyer jaunit , Dévoilant à son faite un reste de vieux nid. Du thymier qui se courbe en une frêle arcade , Les grappes de vermeil pendent sur la cascade. Oh! quelle douce paix repose sur ces prés! Et qudle paix aussi dans les bois diaprés ! L'herbe s'est résignée ; elle cache sa tête : Rien ne l'agite plus, pas même la tempête. Les vergers, la forêt sont calmes et pensifs. Seulement dans leur sein quelques soupirs furtifs , Incertains , ignorés : une feuille qui tombe Et qui montre à ses sœurs le chemin de la tombe ; Un gland qui fait sonner un morceau de bois mort ; Un oiseau qui s'enfuit ; la sève qui s'endort. Toute chose a fini son œuvre et sa journée, Et s'incline sans bruit devant la destinée.
S'acheminant toujours , l'honnête messager Reste sous sa nouvelle impassible et léger. Il ne plaint ni le vent qui gémit dans la haie , Ni l'oiseau qui s'y cache et que le vent eflfraie , Ni ces feuilles sans nombre , infortunés troupeaux, Qui même dans la mort ignorent le repos. N'a-t-il pas, en effet, son chapeau des dimanches , Son habit bleu qui vient expirer sur les hanches , Bonne mine , un teint frais, rasé dès le matin , Et de l'argent pour boire au cabaret voisin? Il saute les fossés , enjambe les rigoles , Descend dans les ravins et leurs taillis de saules , Chemine sans détours ni haltes ; seulement Quelque champ de navets le retient un moment. Il le blâme ou le loue , et se dit en lui-même : Le mien , certe, est plus beau ; mais c'est moi qui le sème!
Sur la pente des prés il voit à l'horizon Le toit fumeux et brun d'une antique maison. Il monte le verger. Les vaches curieuses Le regardent passer, graves , silencieuses , Puis , à la fin , l'ayant contemplé longuement , Sortant de leur stupeur, appellent en bramant. D'un grand feu pastoral la rousse chevelure Flamboie au pied du tronc qui pleure sa verdure ,
Et les petits garçons, les amis du bouvier, Avec lui sont en cercle assis à son foyer : Ils surveillent bien mieux , sous la cendre cachée , La châtaigne rebelle , à la fin dénichée , Que la génisse, adroite , en ses circuits nombreux , A gagner du voisin le champ plus savoureux. Quelques pommes , longtemps du feuillage voilées , Mais par le vent d'automne , une nuit , décelées , Bordant la braise rouge , à son pétillement Faisaient d'un chant plaintif un accompagnement.. - Us se tournent aussi vers l'étranger qui passe. En lui je ne sais quoi les effraie et les glace. Ils restent interdits , sans trouver à leur tour. Pour lui , qui les salue , un amical bonjour. Et cependant il n'a rien d'extraordinaire : Son œil est sans éclair; sa bouche, débonnaire. Il cause avec chacun , à tout prend intérêt , Et s'informe, à la fois curieux et discret. De retable , des bœufs , du cheval , de la grange ; Quelle fut la moisson , quelle fut la vendange ; Et si des monts neiges le bétail descendu A gagné dans la plaine ou bien s'il a perdu ; Ce que l'on sème ici : du froment ou du seigle ? Avec quelle charrue et suivant quelle règle ? C'est ainsi qu'il parlait , sans honte et sans ennui Assaisonnant le sien du mérite d'autrui.
Lorsqu'il ouvrit la porte » un bon figot d'épine D'un feu clair et l^er ^yait la cmsine; Assise auprès , la mère avait l'oeil au diner, Aux marmites qu'il faut tourner et retourner, Secouer, retirer de la braise trop haute , Afin que tout soit cuit bien à pomt et sans faute. Mais cependant on voit, sur ce front triste et doux , Où la vie a laissé des marques de ses coups , Dans le calme sourire et la lèvre inclinée D'une bouche tremblante et pourtant résignée , Dans ce regard aimant que rien n'a fait vieillir. Une àme en de vils scmus qui n'a pu s'enfouir.
Une fille tricote auprès de la fenêtre , Une autre est au lavoir ; puis viennent à paraître Par une porte basse , entr'ouverte en un coin , Et d'où l'on voit la grange et la paille et le foin , Le père et les garçons, grands, forts, aux yeux candides. Et lui robuste encore et joyeux sous ses rides,
La mère , alors , voyant l'étranger sur te seuil , Va pour le recevoir. Le messager de deuîl ; « Votre cousine , hélas ! la nuit d'hier est morte , Dit-il aux écoutans, en refermant la porte. » On l'enterre demain , à trois heures. Je viens » Inviter les parens ; et vous êtes des siens.
Sa grand' mère et la Tôlre étaient, je cn>is, germaines. Il faut se résigner : tous n'ont-ils pas leurs peines? Et cette pauvre fille , hélas ! a tant souffert ! G- est quand il n'est plus temps que Ton sent ee qu'on perd. On croyaitqu'au travail elle était un peu molle ; Quand elle se plaignait, on la traitait de folle, Et sa mère elle-même avait cru que c'était Un chagrin, un dépit, mais non qu'elle en partait. Ce n'est pas , toutefois, qu'on l'sât contrariée. Elle allait et venait. Seulem^t , la veillée « Elle devenait triste et prenait de l'humeur. Mais petit à petit s'accroissait la rumeur Qu'elle était très-malade. On s'inquiéta d'elle „ Car on l'aimait beaucoup ; elle était bonne, et belle. On essaya de tout ;. rien ne la put guérir. Sa mère se désole et demande à mourir. Et s'accuse en pleurant de l'avoir tourmentée , Ou de ne s'être pas plus tôt inquiétée; Mais bien à tort. » — Ainsi parla le messager, S'interrompant souvent pour boire ou pour manger.
La famiBe écoutait , recueillie et pensive. Chacun interrogeait. Mais la mère craintive. Sur tous ces jecmes fronts , avec anxiété , Gherdiait des gages surs de force et de santé.
Ck>oiine de pàks fleurs que le tonnerre effiraie , Et que sa seule voix fait pencher sur la haie, Belles , la joue éteinte , et les yeux gros de pleurs , Vers leur mère en tremblant se serrent les deux sœurs.
Il se leva , disant que , dans cette journée , Des parens il devait achever la tournée , Car à la pauvre morte on veut faire un convoi , Fit-il en s'éloignant, qui soit digne d'un roi. La mère le suivit , lui parlant à voix basse : « — Pour le chrétien la mort est la suprême grâce : » Est-elle morte en paix? — Oh oui ! tranquillement. » Elle a passé sans bruit , sans aucun mouvement. <c — Elle n'a pas souffert? — ^Non vraiment, que je sache. » Son pauvre corps maigri n'a ni ride ni tache ; » Excepté, vers la bouche, un ou deux petits plis. » Mais ma femme la trouve aussi blanche qu'un lis. « — Elle n'a point parlé? — ^Non ; vers minuit, une heure, » Elle a dit seulement : ((C'est donc mieux que je meure! » » Puis elle a joint ses mains retombant sur les draps; » Ses lèvres remuaient , mais on n'entendait pas. (( — On n'a point appelé le pasteur auprès d'elle?. . . « — Qu'y pouvaitril? D'ailleurs, on craignait que le zèle, » Vous savez?... la venant effrayer de grands mots, » Ne l'achevât plus vite ou n'augmentât ses maux. »
Messager! messager, qui parcours la campagne, Et qu'un brouillard de mort par les prés accompagne, Ton bras est vigoureux , ton pied sûr et léger ; Songes-tu qu'à ton tour, messager! messager!
Il était déjà loin , suivant par la vallée
La route qu'en leur temps ses pères ont foulée.
La mère cependant demeura sur le seuil , Gomme absorbée en soi dans un penser de deuil. Et quand elle rentra , d'une larme tarie On voyait les sillons sur sa joue amaigrie.