‹ Les chansons lointaines, poèmes et poésiesChapitre 35 sur 156 · LE TORRENT NOIR · texte numérisé non relu

LE TORRENT NOIR

-v.«>€Hft>^s-*'^

Comme sur le pic séculaire

Que bat la nue au foudre ardent ,

L'orage a versé sa colère

Sur mon front toujours imprudent.

Soudain , de murmurantes ondes

Ont ouvert leurs sources fécondes

Dans ce terrain tout sillonné ,

Et , coulant à sa fantaisie ,

Un noir torrent de poésie

Dans rame en pleurs a bouillonné.

Où m'emportez- vous, onde amère, Onde sans rivage et sans port?

Contenez ce bruit éphémère , Et laissez reposer la mort.

iOO

Oh ! je voudrais sur la colline Que le divin Soleil domine , M'arréter, me taire , m'asseoir, Et voir en bas , sur l'eau profonde , Passer tous les débris du monde , Et demeurer là jusqu'au soir.

Ou bien, pareille au coquillage

Plein d'un mystérieux accord ,

Que ne fait point vibrer l'orage ,

Ni la fraîche haleine du bord ,

Que n'ai-je une intime harmonie ,

Un discret et charmant génie ,

Roi caché de mon cœur serein ,

Où frémirait sa voix captive ,

Roulant à l'oreille attentive ,

Comme un bruit sourd, son chant d'airain.

0 rude destin du poète ,

Rêve d'or chèrement payé !

Si du moins la tourbe indiscrète

T'accordait silence et pitié !

Si , lorsqu'il passe un chant sonore ,

Dont notre sein frissonne encore.

On n'en troublait pas les échos ,

Ou que cette voix inspirée Dans la poitrine déchirée Pût dormir avec ses sanglots !

Vains souhaits ! plainte inexaucée , Coupables murmures du cœur !

Qu'est-ce que Targile insensée Pour lutter avec le Seigneur !

A lui donc de compter nos peines , D'épargner les dures haleines A l'agneau faible et sans toison ; De retirer l'accord suprême , Quand de la voix qu'il fit lui-même Il ne veut plus ouïr le son !

Oui , mon Dieu ! tant que sur ma bouche

Ton doigt ne vient pas se poser,

Je vaincrai le besoin farouche

De me taire et ne plus penser.

l'abandonnant ma destinée ,

La voulant comme elle est donnée ,

Sans plus contester avec toi ,

Je la subirai sans la craindre :

A toi seul aussi de me plaindre

Et de te pencher jusqu'à moi !

Qu'importe, en effet, si ma route Se perd dans l'horizon humain !

Plus d'orgueil, d'espoir ni de doute ! Je n'ai qu'à suivre mon chemin.

Fussé-je la plus humble pierre Dont se forme le sanctuaire , L'œil de Dieu m'y verra toujours ; Et le marbre de Fautel même Ne saurait vouloir sans blasphème Que je me plie à ses contours.

Pourquoi, d'ailleurs, en rédifice

Tant de tourmente et de rumeur?

Que la pierre vive obéisse !

Que tout rende gloire au Seigneur !

A lui la voûte murmurante

Où montera l'hymne vibrante ,

Alléluia de l'univers !

À lui le pauvre grain de sable

Dont l'existence insaisissable

Se perd dans les divines mers !

«^---Ê^sw^iài^D^fi^^

Page 1