DES
Mesdames, Messieurs,
J'ai choisi pour sujet de notre entretien de ce soir les poésies , populaires des Slaves. C'est un sujet peu connu en France, mais curieux, que je crois fort beau, et qui, je l'espère, ne vous déplaira pas.
D'abord, qu'est-ce qu'un chant populaire? Il faut s'entendre sur
ce mot. Il est susceptible d'être entendu de plus d'une façon.
3a Ainsi, par exemple, à Paris, nous ne pouvons guère sortir dans la
rue ni même rester chez nous , sans qu'un orgue infernal , tourné
00 par une main infatigable, ne vienne nous jouer des airs qui sont,
2* dit-on, populaires, et dont la musique est quelquefois agréable; mais
quant aux paroles, si c'est là ce qu'invente le peuple le plus spirituel
de la terre, je me demande ce qui peut rester aux autres. [Rires.)
Je n'appelle pas cela de la poésie populaire. Quand le peuple fait
des chansons ou quand il les adopte, il faut qu'il y mette ou qu'il y
trouve ce qu'il a dans le cœur, c'est-à-dire de nobles sentiments et
de grandes pensées. Ces airs dont on nous assassine, ce n'est pas de
la poésie populaire, c'est de la poésie de la rue, ce qui est fort
différent.
Qu'est-ce donc que la poésie populaire? Au lieu d'une définition, qui, en général, n'est comprise que par celui qui la fait, quand il la comprend (on rit), j'aime mieux vous chercher des exemples.
Puisque nous sommes réunis, donnons-nous le plaisir de voyager ensemble, d'aller un peu à l'étranger, dans les pays où il y a des chants populaires. Nous n'avons que le choix. Si nous voulons aller en Ecosse, nous trouverons les bergers qui chantent dans la bruyère; en Grèce, nous entendrons ces chants magnifiques qui, il y a quarante ans , échauffaient tous les cœurs , et poussaient la France à secourir les derniers descendants des Hellènes; en Espagne, nous trouverons les romances , tout un peuple qui chante et pour qui guerre, amour, douleur, tout est occasion de chant populaire. Mais, sans vous mener aussi loin aujourd'hui , je vous proposerai un voyage en Italie, en Toscane, dans ce pays qui ressemble à un jardin, où la nature est d'une fécondité admirable, où vous voyez dans le même champ le mûrier, la vigne qui monte après les arbres, le maïs qui pousse sous les mûriers.
Le soir vous voyez presque tous les jeunes gens partir pour aller chanter sous les fenêtres de celles qu'ils appellent leur dame , c'est-à-dire de leur fiancée; ce sont d'honnêtes jeunes gens qui, en général, chantent des chansons fort morales, et qui recommandent notamment à leurs dames, en filles bien nées, de ne pas sortir sans leur mère. Ces paysans, qui parlent une langue excellente, cherchent dans leur mémoire, dans le souvenir de ce qu'ils ont entendu, comment ils pourront faire pour charmer celles qu'ils aiment, et cette naïveté de sentiment passe dans leurs chansons, qui sont d'une délicatesse extrême. Je n'en veux pour preuve que celle-ci :
« Lève ta tête blonde, et ne dors pas. — Ne te laisse pas vaincre par le sommeil; —je suis ici, mon amour, pour te dire quatre paroles, — et toutes quatre sont pour moi sans prix. — La première, c'est que tu me fais mourir. — La seconde, c'est que je te veux un grand bien. — La troisième, c'est que je me recommande à toi. — Et la dernière, c'est que je t'aime. »
A côté de ces poésies gracieuses, il y en a d'autres qu'improvise aussi le paysan, quand il va braver la fièvre et la mort dans les marais de la Toscane , ce qu'on appelle la Maremme. Là , pensant à tout ce qu'il a laissé au pays, l'exilé a aussi sa chanson.
Voici une de ces chansons de la Maremme :
« 0 soleil qui t'en vas, qui t'en vas, — ô soleil qui t'en vas par delà les col-
Unes,— fais-moi, situ peux, un beau plaisir;— salue mon amour, je ne l'ai pas vu d'aujourd'hui.
0 soleil qui t'en vas par-dessus ces grands chênes, A ces beaux yeux noirs va conter mes peines ; 0 soleil qui t'en vas par-dessus ces ormeaux, A ces beaux yeux noirs va conter mes maux. »
Ce sont là les poésies d'un peuple heureux; mais si de la Toscane nous passons en Corse, là nous trouverons des chants populaires qui ont un tout autre caractère; c'est la vengeance de famille qui règne. Ce que veut celui qui a perdu un père, celle qui a perdu un mari, c'est la vengeance, et une vengeance prompte, la vengeance du stylet, celle qui, dit-on, donne de l'honneur pendant la vie, et de la gloire après la mort. Et là, quand le cadavre est dans la chambre basse, un parent, une femme, d'ordinaire, s'approche : c'est la sœur, c'est la mère ; elle approche, les cheveux épars, tremblante, quelquefois traînant la chemise sanglante du mort, et elle improvise ce qu'on appelle un vocero } un appel à la vengeance , une vocifération. Quelques-uns de ces voceri sont des poëmes remarquables, et tous, c'est le caractère propre des chants populaires, sont d'une grande vérité, d'une vérité souvent terrible, mais qui plaît aux gens qui ont le goût fatigué par le bel esprit.
Voici un de ces voceri : L'homme était à la fenêtre d'en haut, à la lucarne ; on lui a tiré un coup de fusil, on l'a tué. Le cadavre est apporté dans la chambre basse, la sœur arrive, et voici ce qu'elle dit. Remarquez que ces chants sont des improvisations véritables, notées sur place, et non des inventions de gens ingénieux.
« Je filais ma quenouille, quand j'entendis un grand bruit. C'était un coup de fusil qui m'a tonné dans le cœur; il me semblait qu'on me disait : Cours où ton frère est mort.
« Je courus à la chambre d'en haut, j'en ouvris la porte toute grande. — Je suis frappé au cœur, me dit-il. — Et moi, je tombai morte. Si alors je ne suis pas morte, c'est qu'une chose me soutient.
« Je veux nïhabiller en homme; je veux acheter un pistolet et montrer à tous ta chemise sanglante; car personne n'attend pour se couper la barbe qu'il t'ait vengé.
« Te venger, qui veux-tu que ce soit? Ta mère qui se meurt ou ta sœur Maria? Ah ! si ton frère Lario n'était pas mort, cela ne finirait pas sans carnage.
« D'une famille aussi grande, tu n'as laissé qu'une sœur, sans cousins de ton sang; pauvre, orpheline, elle n'a pas un mari; mais pour te venger, sois tranquille, une sœur, c'est assez. »
C'est la fureur qui parle, mais en même temps c'est la vérité. Ce n'est pas une vérité agréable, mais enfin c'est bien ainsi que parle la nature.
En France, nous avons des cbants populaires. Pourquoi n'ont-ils pas, en général, tout le succès, toute la célébrité qu'ils devraient avoir? Cela tient à ce que nous avons une grande littérature; c'est ce qui explique comment, en certains pays, les chants populaires disparaissent, ou pour mieux dire passent au second rang. Les peuples ont, comme les plantes, leur floraison; il vient un moment où toute la vie littéraire d'un pays s'épanouit d'un coup, où une génération de grands hommes donne à la langue son caractère. C'est ce qui est arrivé en France, sous le règne de Louis XIV. Des poëtes comme Corneille, Molière, Racine, La Fontaine, des orateurs comme Bossuet5 comme Fénelon, ont donné aux idées françaises une forme si magnifique, que cette forme a été depuis lors universellement adoptée. Il s'est fait une séparation entre la langue parlée par le peuple et la langue écrite par les gens qui savent écrire. Et, en effet, ce n'est plus aujourd'hui une chose toute simple que d'écrire ; il faut conserver certaines formes, observer certaines manières de s'exprimer qui ont été fixées par des hommes de génie. Voilà pourquoi quand une grande littérature s'est établie dans un pays, les chants populaires se trouvent écrits dans une langue qui n'est plus celle de la bonne société, la langue littéraire; le mérite de la forme leur manque. C'est pour cette raison qu'en France, les chants populaires n'ont pas la place qu'ils méritent.
Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et on peut dire que, jusqu'au dix-septième siècle, nous avons eu des chants populaires d'une vraie beauté. On les a laissé perdre, pour la plupart; cependant il en existe encore beaucoup, ne fût-ce que les rondes que chantent nos enfants dans leurs jeux, et qui presque toutes sont de vieilles chansons populaires. Aujourd'hui on commence à les recueillir, et souvent on trouve de véritables perles. Je vous en donnerai un échantillon. Un savant qui s'est consacré tout entier à la gloire de sa province, M. Prosper Tarbé, a recueilli les chansons de la Champagne. Parmi ces chansons, il y en a beaucoup qui sont très-gaies; elles ont cette finesse narquoise qui est le caractère particulier des poésies de La Fontaine. On voit que La Fontaine était un homme de génie; mais qu'il sentait son terroir, et, de même que les vins de Champagne ne peuvent se faire partout, La Fontaine ne pouvait naître
qu'en Champagne. {Applaudissements,) A côté de ces chansons, il y a des chants plus sérieux, des chants graves et tristes, et j'en ai trouvé un qui me paraît être d'une singulière beauté.
Il est intitulé Jean Reinaud, et il paraît que cette poésie, qui se chante encore aujourd'hui à Reims et qui s'y chante probablement depuis plusieurs siècles , se retrouve dans plusieurs provinces de France. C'est une véritable ballade à laquelle il ne manque que de venir d'Allemagne pour que les esprits les plus délicats la déclarent un chef-d'œuvre. (Rires d'assentiment.)
Jean Reinaud est un pauvre soldat qui a été obligé de partir en guerre, abandonnant sa femme enceinte, ses enfants et sa mère. Le pauvre soldat s'est sacrifié pour son pays , il revient fatigué, accablé, sans se plaindre. Ce qu'il désire, c'est de rentrer dans sa maison, et d'y mourir comme meurt le pauvre , en se résignant et sans déranger personne.
Voici la pièce :