MAGASIN THÉÂTRAL
que pour moi, je ne veux rien recevoir; il n'est pas juste qu'on me paye le plaisir que je me donne.
LE MARQUIS. Vous refusez ?
NOÉMi, se ravisant. Non; au fait, j'accepte, ça augmentera le magot du ménage.
LE MARQUIS, stupéfait. Du ménage! Vous êtes mariée?
NOÉMI. Pas encore... mais bientôt... dans six mois. Ah ça, vous êtes bien curieux! qu'est-ce que ça vous fait ?
LE MARQUfS. Je m'intéresse à vous. Ayai>t entendu dire que vous voyagiez seule, que vous étiez sans famille...
NOÉML Sans famille! Qu'est-ce que vous dites donc? j'en ai une, au contraire.
LE MARQUIS, à pavtj au omble de Vé~ tonnement. Elle a une famille ! Ah ! ce gueux de Pastafrolle m'a induit... il me plonge dans une complication d'orphelines qui ont toutes des parents.
NOÉMl. Oui, monsieur! père, mère, oncle, tante, cousins, cousines, etcétéra ; il ne me manque rien.
LE MARQUIS, accabU, à part. Elle est au grand complet !
^otm, 'poursuivant. J'ai tout cela en une seule personne... et cette personne, c'e.st Bénédit, mon frère, que je vais épouser.
LE MARQUIS, scandalisé. Vous allez épouser votre frère ?
NOÉMI. D'adoption !
LE MARQUIS , avec satisfaction, à part. Ah! je m'épanouis!... [A Noémi.) Ainsi vous avez été adoptée. . .
NOÉMI. Par un pauvre musicien ambulant, le père de Bénédit. Oui, monsieur, il me recueillit , moi, jeune orpheline qu'on avait abandonnée sur une route.
LE MARQUIS, à part. A merveille! c'est juste ce qu'il me faut.
NOÉMI. Malgré sa misère, le digne homme m'a élevée comme si j'avais été son enfaht. Il m'apprit son état, le plus beau de tous, disait -il, il ne connaissait que celui-là ; et tout petits, il nous emmenait, Bénédit et moi, chanter sur la place publique. Le soir, quand nous rentrions, il partageait également entr<' nous deux ses caresses et les provisions du souper. . . souvent plus de baisers que de pain. C'est égal, on allait se coucher par là-dessus, et je vous assure que jusqu'au lendemain on dormait de bon cœur.
LE MARQUIS. Je crois bien ; vous n'aviez pas l'estomac trop chargé, la digestion était facile.
NOÉMI. Pauvre père ! quelle douleur quand nous l'avons perdu !
Air : Ne crois pas, 6 mon ange.
En rc moment t"iinp?to, U me 'lit : Noémi ,
Mon Bénédit te reste, Tu n'es pas sans ami.
11 nous unit du geste, Et puis... tout fut fini.
Vous le voyez, sur terre
Je n'ai d'appui ,
Je n'ai d'ami ,
Je n'ai de frère Que lui !
LE MARQUIS, jouant l'atlendrissetnent.
Votre récit m'a vivement ému... j'ai l'œil humide. Aussi je veux contribuer à votre fortune, et comme aujourd'hui je donne une fête dans cet hôtel, je compte sur votre talent pour l'embellir.
NOÉML Volontiers... d'autant plus que vous m'avez payée d'avance.
LE MARQUIS. Oh ! ce n'est rien encore auprès de ce que je vous ménage!
NOÉMI. Allons, je vois que je ferai d? bonnes affaires avec vous.
LE MARQUIS. D'excellentes. Suivez moi
NOÉML Ln moment... il faut d'abord qn je dise bonjour à une de mes amies qui de meure là dans ce magasin, et puis, après, im chansons et mon tambour de basque seron tout à votre service.
UNE LINGÈRE daus l'intérieur du maga sin. Mam'selle Francesca, voilà Noémi.
NOÉMI. Tenez, vous entendez! on m'a vue... ainsi je vous quitte. A bientôt!
LE MARQUIS. Vous viendrez... pour sûr?
NOÉMI. Je vous le promets.
LE MARQUIS , à lui-meme. Victoire ! la fauvette ne m'échappera pas. Je vais tendre mes filets.
Air : Souvenirs de Vienne. (Strauss.) C'est entendu.