SIXIÈME TABLEAU
CHARLOTTE, au président
A quoi bon ces témoins quand j'ai tout avoué ^ ? Je vous l'ai déjà dit, c'est moi qui l'ai tué.
LE PRÉSIDENT
A le frapper qui donc vous ^ excita ?
CHARLOTTE
Ses crimes.
En un jour j'ai vengé d'innombrables victimes.
^ Dans toate cette scène nous avons reprodait fidèlement les réponses de Charlotte Corday.
s Dans rinterrogatoire de Charlotte Cqrday, publié dans le Moniteur^ le vous est toujours employé en parlant à Taccusée. L'usage du tutoiement n*a été généralement adopté que quelques mois plus tard, à la fin de 1703.
LE PRÉSIDENT
Ses crimes! Quels sont-ils? qu'entendez-vous?
CHARLOTTE
J'entends Les maux dont le pays a gémi trop longtemps : Marat en fut l'auteur. Il ne pourra plus l'être, Et désormais la France à la paix va renaître. Sa mort fera tomber les échafauds dressés.
Décidez de mon sort, il n'est plus... c'est assez; J'ai fait un noble emploi de ma vie inutile; Je n'ai tué qu'un homme et j'en sauve cent mille.
LE PRÉSIDENT
Depuis quand ce dessein par vous fut-il formé ?
CHARLOTTE
Il entra dans mon cœur lorsqu'au trente et un mai La Gironde tomba.
LE PRÉSIDENT
Les députés transfuges A Caen vous y poussai^t?
CHARLOTTE
J'en appelle à mes juges 1
Pensent-ils que parmi ces généreux proscrits
Un seul aurait voulu triompher à ce prix?
Tuer leur ennemi par la main d'une femme !
Mais n'ont-ils pas un bras?. .. et n'ai-je pas une àme?
Croyez-vous qu'en frappant je n'ai fait qu'obéir?
Ne puis-je pas aussi mépriser et hair?
Cet acte m'appartient et je le revendique :
J'étais républicaine avant la république.
LE PRÉSIDENT
Et vous avez cherché dans un assassinat La gloire qu'on obtient d'une action d'éclat?
CHARLOTTE
Non : sauver mon pays fut ma seule espérance. J'aurais voulu frapper le fléau de la France Au sein de la Montagne et des siens entouré.
Victime des fureurs de ce peuple égaré, Je serais morte alors, morte sans renommée, Sans affliger le cœur de ceux qui m'ont aimée.
LE PRÉSIDENT
Est-ce le seul regret que vous sentiez ici ?
CHARLOTTE
Et qu'ai-je à regretter puisque j'ai réussi?
LE PRÉSIDENT
Vous le saviez, Marat du peuple était l'idole.
CHARLOTTE
Oui, Paris se formait à sa sanglante école, Mais les départements l'ont toujours abhorré.
LE PRÉSIDENT
De cet assassinat qu'avez-vous espéré?
CHARLOTTE
J'ai voulu mettre un terme à la guerre civile.
LE PRÉSIDENT
Et pensez-vous avoir de votre main débile Tué tous les Marat ?
CHARLOTTE
Je n'eus pas ce bonheur.
Non ; mais, celui-là mort, les autres auront peur.
LE PRÉSIDENT
Votre crime impuissant ne nuira qu'à vous-même.
CHARLOTTB.
Il est beau de mourir pour son pays qu'on aime.
LE PRÉSIDENT, à ua huissier.
Huissier, présentez-lui le fer accusateur.
(à Charlotte.) Le reconnaissez-vous ?
CHARLOTTE , regardant le couteau ensanglanté.
Ce sang me fait horreur !
Oui, je le reconnais. Otez-le de ma vue.
l'accusateur public.
Hier en vous en servant vous étiez moins émue. Sans doute vous aviez exercé votre main ?
CHARLOTTE
Oh ! le monstre ! il me prend donc pour un assassin ?
LE PRÉSIDENT
Les débats sont fermés.
l'accusateur public.
Que justice se fasse !
Devant vous l'accusée au crime a joint l'audace. Jurés, vous avez vu son endurcissement :
Tant de perversité mérite un châtiment.
Prononcez, citoyens, contre cette Euménide La peine dont la loi frappe le parricide.
Souvenez-vous qu'elle a par un lâche attentat Tué Tami du peuple et Tappui de l'État.
Un aussi grand forfait repousse l'indulgence, Et l'ombre de Marat vous demande vengeance.
Je conclus à la mort.
CUARL01XE:
Et pourquoi ce discours !
Ai-je pensé jamais à défendre mes jours ?