A MADEMOISELLE J
L'ombre en mon cœvir s'est (épanchée ; Sons mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison ; Un ver ronge ma grappe mûre; Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon.
L'espoir mène à des portes closes.
Celte terre est pleine do choses Dont nous ne voyons qu'un côté.
Le sort de tous nos vœux se joue; Et la vie est comme la roue D'un char (hins la poudre emporté.
A mesure que les années, Plus pâles et moins couronnées, Passent sur moi du haut du ciel.
Je vois s'envoler mes chimères Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel.
Vainement j'attise en moi-même
L'amour, ce feu doux et suprême
Qui hrùhï sur tous les trépieds,
Et toute mon àme enflammée
S'en va dans le ciel en fumée
Ou lomhe eu cendre sous mes pieds.
Mon étoile a fui sous la nue.
La rose n'est plus revenue Se poser sur mon rameau noir.
Au fond de la coupe est la lie, Au fond des rêves la folie, Au fond de l'aurore le soir.
Toujours quelque bouche flétrie.
Souvent par ma pitié nourrie, Dans tous mes travaux m'outragea.
Aussi que de tristes pensées, Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà !
Mon avril se meurt feuille à feuille; Sur chaque branche que je cueille Croît l'épine de la douleur; Toute herbe a pour moi sa couleuvre ; Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cvtise en fleur!
La nature grande et touchante,
La nature qui vous enchante,
Blesse mes regards attristés.
Le jour est dur, l'aube est meilleure.
Ilélas ! la voix (|ui me dit : Pleure!
Est celle (jui vous dil : Chantez!
A MADEMOISELLK J. 139
Chantez ! chantez ! helle inspirée !
Sahiez celte aiihe dorée
Qui jadis aussi m'enivra.
Tout n'est pas sourire et lumière.
Quelque jour de votre pau})ière
Peut-être une larme éclôra !
Alors je vous plaindrai, pauvre àme !
Hélas ! les larmes d'une femme, Ces larmes où tout est amer, Ces larmes où tout est sublime, Viennent d'un [)Ius profond abîme Que les gouttes d'eau de la mer !
1" niais 1835.
âî>
:ïi^'îi
La pauvre Heur disait au papillon céleste :
— Ne fuis pas !
Vois comme nos destins sont différents. Je reste,
Tu t'en vas !
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes
Et loin d'eux.
Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes
Fleurs tous deux !
Mais hélas ! l'air t'emporte et la terre m'enchaîne.
Sort cruel !
Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine
Dans le ciel !
142 LES CHAiMS DU GRËPUSCULE
Mais non, tu vas trop loin! Parmi des fleurs sans nombre
Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre
A mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens, puis tu t'en vas encore
Luire ailleurs.
Aussi me trouves-tu toujours à cbaque aurore
Toute en pleurs !
Oh! pour que notre amour coule des jours fidèles,
0 mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes
Comme à toi ! —