‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 54 sur 90 · LE MONDE ET LE SIÈCLE · texte numérisé non relu

LE MONDE ET LE SIÈCLE

Si c'est pour (jifen ce siècle où la lui tombe eu cendre

L'homme passe sans voir, sans croire, sans comprendre,

Sans rien chercher dans l'ombre, et sans lever les yeux

Vers les conseils divins qui flottent dans les cieux,

Sous la forme sacrée ou sous l'éclalant voile

Tantôt d'une nuée et tantôt d'une étoile !

Si c'est pour que ce temps lasse, en son morne ennui,

De l'opprimé d'hier l'oppresseur d'aujourd'hui ;

Pour qu'on s'entre-déchire à propos de cent rêves ;

Pour que le peuple, foule où dorment tant de sèves,

Aussi bien que les rois, ^ grave et haute leçon ! —

Ait la brutalité pour dernière raison,

Et réponde, troupeau qu'on tue ou (|ui lapide,

A l'aveugle boulet par le pavé stupide !

Si c'est pour que l'émeute ébranle la cité !

Pour que tout soit tyran, même la liberté !

Si c'est pour que l'honneur des anciens gentilshommes,

Par eux-même amené dans l'ornière où nous sommes,

Aux projets des partis s'attelle tristement!

Si c'est pour qu'à sa haine on ajoute un serment

Comme à son vieux poignard on remet une lame !

Si c'est pour que le prince, homme né d'une femme,

Né pour briller bien vite et j)our vivre bien peu.

S'imagine être roi comme vous êtes Dieu !

Si c'est pour que la joie aux justes soit ravie;

Pour que l'iniquité règne ; pour cpie l'envie,

Emplissant tant de fronts de brasiers dévorants,

Fasse petits des cœurs que l'amour ferait grands !

Si c'est pour que le prêtre, infirme et triste apôtre,

Marche avec ses deux yeux, ouvrant l'un, fermant l'autre,

Insulte à la nature au nom du verbe écrit,

Et ne comprenne pas qu'ici tout est l'esprit,

Que Dieu met comme en nous son souffle dans l'argile,

Et que l'arbre et la fleur commentent l'évangile !

Si c'est pour que personne enfin, grand ou petit,

Pas même le vieillard que l'âge appesantit,

Personne, du tombeau sondant les avenues,

N'ait l'austère souci des choses inconnues.

Et que, pareil au bœuf par l'instinct assoupi.

Chacun trace un sillon sans songer à l'épi !

Car l'humanité, morne et manquant de prophètes.

Perd l'admiration des œuvres que vous faites ;

L'homme ne sent plus luire en son cœur triomphant

Ni l'aube, ni le lys, ni l'ange, ni l'enfant,

Ni l'àme, ce rayon fait de lumière pure.

Ni la création, cette immense figure !

De là vient que souvent je rêve et que je dis : — Est-ce que nous serions condamnés et maudits? Est-ce que ces vivants, chétivement prospères, Seraient déshérités du souffle de leurs pères? 0 Dieu ! considérez les hommes de ce temps, Aveugles, loin de vous sous tant d'ombre flottants. Éteignez vos soleils, ou rallumez leur flamme ! Reprenez votre monde, ou donnez-leur une âme !

17 juiu 1839.

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