‹ Les chants du crépuscule (volume 2)Chapitre 82 sur 90 · TRISTESSE D'OLYMPIO · texte numérisé non relu

TRISTESSE D'OLYMPIO

« Dieu nous prête un niomenl les prés cl les fontaines, Les grands bois frissonnants, les rocs profonds et sourds, El les cieux azurés et les lacs et les plaines, Pour y mettre nos cœurs, nos rêves, nos amours ;

« Puis il nous les retire. 11 souffle notre flamme. Il plonge dans la nuit l'antre où nous rayonnons ; Et dit à la vallée, où s'imprima notre âme, D'efTacer notre trace et d'oublier nos noms.

« Eh bien! oubliez-nous, maison, jardin, ombrages! Herbe, use notre seuil! ronce, cache nos pas! Chantez, oiseaux! ruisseaux, coulez! croissez, feuillages! Ceux que vous oubliez ne vous oublieront pas.

« Car vous êtes pour nous l'ombre de l'amour même!

Vous êtes l'oasis qu'on rencontre en chemin !

Vous êtes, ô vallon, la retraite suprême

Où nous avons pleuré nous tenant par la main !

« Toutes les passions s'éloignent avec l'âge, L'une emportant son masque et l'autre son couteau, Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau.

« Mais toi, rien ne l'elTace, amour ! toi qui nous charmes! Toi qui, torche ou flambeau, luis dans notre brouillard ! Tu nous tiens par la joie, et surtout par les larmes ; Jeune homme on te maudit, on t'adore vieillard.

(>. Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, Où riiomme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions ;

« Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint. Comme on compte les morts sur un champ de bataille, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint,

« Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur. Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur ;

« Et là, dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, L'âme, en un repli sombre où tout semble finir. Sent quelque chose encor palpiter sous un voile... — C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir ! »

Octobre 183.,

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