AUTRE CHANSON
L'aube naît et ta porte est close Ma belle, pourquoi sorameillor?
A l'heure où s'éveille la rose Ne vas- tu pas te réveiller?
0 ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi !
Tout frappe à ta porte bénie.
L'aurore dit : Je suis le jour! L'oiseau dit : Je suis l'harmonie I Et mon cœur dit : Je suis l'amour!
0 ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi I
158 LES GIIA.NTS DU CRÉPUSCULE
Je t*adore ange et t'aime femme.
Dieu qui par toi m'a complété A fait mon amour pour ton âme Et mon regard pour ta beauté.
0 ma charmante, Écoute ici L'amant qui chante Et pleure aussi!
Février 18.
Ohl pour remplir de moi ta rêveuse pensée,
Tandis que tu m'attends, par la marche lassée,
Sous l'arbre au bord du lac, loin des yeux importuns,
Tandis que sous tes pieds l'odorante vallée.
Toute pleine de brume au soleil envolée,
Fume comme un beau vase où brûlent des parfums;
Que tout ce que tu vois, les coteaux et les plaines, Les doux buissons de fleurs aux charmantes haleines,
La vitre au vif éclair, Le pré vert, le sentier qui se noue aux villages. Et le ravin profond débordant de feuillages
Comme d'ondes la mer.
Que le bois, le jardin, la maison, la nuée,
Dont midi ronge au loin l'ombre diminuée.
Que tous les points confus qu'on voit là-bas trembler.
Que la branche aux fruits mûrs, que la feuille séchée, Que Tautomne, déjà par septembre ébauchée, Que tout ce qu'on entend ramper, marcher, voler,
Que ce réseau d'objets qui t'entoure et te presse, Et dont l'arbre amoureux qui sur ton front se dresse
Est le premier chaînon, Herbe et feuille, onde et terre, ombre, lumière et flamme, Que tout prenne une voix, que tout devienne une âme,
Et te dise mon nom !
Enghien, 14 septembre 183».
Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encor pleine Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pùli ; Puisque j'ai respiré parfois la douce haleine
Puisqu'il me fut donné de t'entendre me dire Les mots où se répand *e cœur mystérieux ; Puisque j'ai vu pleurer, puisque j'ai vu sourire Ta bouche sur ma bouche et tes yeux sur mes yeux
Puisque j'ai vu briller sur ma tête ravie Tn rayon de ton astre, hélas! voilé toujours; Puisque j'ai vu tomber dans l'onde de ma vie Une feuille de rose arrachée à tes jours;
Je puis maintenant dire aux rapides années : — Passez! passez toujours! je n'ai plus à vieillir!
Allez-vous-en avec vos fleurs toutes fanées;
J'ai dans l'âme une fleur que nul ne peut cueillir!
Votre aile en le heurtant ne fera rien répandre Du vase où je m'abreuve et que j'ai bien rempli. Mon âme a plus de feu que vous n'avez de cendre ! Mon cœur a plus d'amour que vous n'avez d'oubli I
i*"" jauvier laUÔ. Minuit eJ demi,
Chantez I chantez! jeune Inspirée'.
La femme qui chante est sacrée
Même aux jaloux, môme aux pervers!
La femme qui chante est bénie!
Sa beauté défend son génie.
Les beaux yeux sauvent les beaux vers.
Moi que déchire tant de rage, J'aime votre aube sans orage; Je souris à vos yeux sans pleurs.
Chantez donc vos chansons divines.
A mol la couronne d'épines! A vous la couronne de fleurs!
Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui vous caresse Rayonnait sur mon beau printemps;
Où l'orgueil, la joie et l'extase, Comme un vin pur d'un riche vase,.
Débordaient de mes dix-sept ans.
Alors, à tous mes pas présente,
Une chimère éblouissante
Fixait sur moi ses yeux dorés;
Alors, prés verts, ciels bleus, eaux vives.
Dans les riantes perspectives
Mes regards flottaient égarés.
Alors je disais aux étoiles :
0 mon astre, en vain tu te voiles, Je sais que tu brilles là-haut 1 Alors je disais à la rive :
Vous êtes la gloire, et j'arrive, Chacun de mes jours est un flot!
Je disais aux bois : Forêt sombre,
J'ai comme toi des bruits sans nombre^
A l'aigle : Contemple mon front !
Je disais aux coupes vidées:
Je suis plein d'ardentes idées
Dont les âmes s'enivreront !
Alors du fond de vingt calices, Rosée, amour, parfums, délices, Se répandaient sur mon sommeil ; J'avais des fleurs plein mes corbeilles, Et comme un vif essaim d'abeilles Mes pensers volaient au soleil.
Comme un clair de lune bleuâtre Et le rouge brasier du pâtre Se mirent au même ruisseau ;
Comme dans les forêts mouillées A travers le bruit des fouillées On entend le bruit d'un oiseau ;
Tandis que tout me disait : aimel Écoutant tout hors de moi-même, Ivre d'harmonie et d'encens, J'entendais, ravissant murmure, Le chant de toute la nature Dans le tumulte de mes sens.
Et roses par avril fardées, Nuit d'été de lune inondées, Sentiers couverts de pas humains, Tout, recueil aux hanches énormes.
Et les vieux troncs d'arbres difiormes Qui se penchent sur les chemins,
Me parlaient cette langue austère.
Langue de l'ombre et du mystère, Qui demande à tous : Que sait-on?
Qui, par moments presque étouffée, Chante des notes pour Orphée, Prononce des mots pour Platon.
La terre me disait : Poète !
Le ciel me répétait : Prophète!
Marche! parle! enseigne! bénis!
Penche l'urne des chants sublimes!
Verse aux vallons noirs comme aux cimes, Dans les aires et dans les nids!
Ces temps sont passés. — A cette heure, Heureux pour quiconque m'effleure.
Je suis triste au dedans de moi.
J'ai sous mon toit un mauvais hôte; Je suis la tour splendide et haute Qui contient le sombre beffroi.
L'ombre en mon cœur s'est épanchée Sous mes prospérités cachée La douleur pleure en ma maison; Un ver ronge ma grappe mûre; Toujours un tonnerre murmure Derrière mon vague horizon.
L'espoir mène à des portes closes.
Cette terre est pleine de choses Dont nous ne voj^ons qu'un côté.
Le sort de tous nos vceux se joue; Et la vie est comme la roue D'un char dans la poudre emporté.
A mesure que les années, Plus pâles et moins couronnées, Passent sur moi du haut du ciel, Je vois s'envoler mes chimères Comme des mouches éphémères Qui n'ont pas su faire de miel.
Vainement j'attise en moi-même L'amour, ce feu doux et suprême Qui brûle sur tous les trépieds.
Et toute mon âme enflammée S'en va dans le ciel en fumée Ou tombe en cendre sous mes pieds.
Mon étoile a fui sous la nue.
La rose n'est plus revenue
Se poser sur mon rameau noir.
Au fond de la coupe est la lie, Au fond des rêves la folie, Au fond de l'aurore le soir.
Toujours quelque bouche flétrie, Souvent par ma pitié nourrie, Dans tous mes travaux moutragea.
Aussi que de tristes pensées, Aussi que de cordes brisées Pendent à ma lyre déjà !
Mon avril se meurt feuille à feuille; Sur chaque branche que je cueille Croît répine de la douleur; Toute herbe a pour moi sa couleuvre; Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cytise en fleur!
La nature grande et touchante, La nature qui vous enchante.
Blesse mes regards attristés.
Le jour est dur, l'aube est meilleure.
Hélas! la voix qui me dit : Pleure!
Est celle qui vous dit : Chantez!
Chantez! chantez! belle inspirée!
Saluez cette aube dorée
Qui jadis aussi m'enivra.
Tout n'est pas sourire et lumière.
Quelque jour de votre paupière
Peut-être une larme écloral
Alors je vous plaindrai, pauvre âme !
Hélas! les larmes d'une femme.
Ces larmes où tout est amer, Ces larmes où tout est sublime, Viennent a'un plus profond abîme Que les gouttes d'eau de la merl
1« mars 1835,
XXYll
La pauvre fleur disait au papillon céleste :
— Ne fuis pas!
Vois comme nos destins sont différents. Je reste,
Tu t'en vas!
Pourtant nous nous aimons, nous vivons sans les hommes
Et loin d'eux, Et nous nous ressemblons, et l'on dit que nous sommes
Fleurs tous deux!
Mais hélas! l'air t'emporte et la terre m'enchaîne,
Sort cruel!
Je voudrais embaumer ton vol de mon haleine
Dans le ciel !
Mais non, tu vas trop loin ! Parmi des fleurs sans nombre
Vous fuyez, Et moi je reste seule à voir tourner mon ombre
A mes pieds.
Tu fuis, puis tu reviens, puis tu t'en vas encore
Luire ailleurs.
Aussi me trouves-tu toujours à chaque aurore
Toute en pleurs!
Ohl pour que notre amour coule des jours fidèles,
0 mon roi, Prends comme moi racine, ou donne-moi des ailes
Comme à toi! —