LE MIROIR
Dans un village de la montagne vivaient deux époux fort simples. Un jour la femme, revenant du marché, raconta à son mari qu'elle avait vu une jolie personne avec un peigne admirable, et qu'elle désirait en avoir un semblable; mais, ne connaissant pas le mot peigne, elle dit à son mari que c'était un objet brillant de la forme de la lune.*
Le mari, voulant plaire à sa femme, se rendit à la ville pour acheter cet objet, mais ne pouvant à son tour s'expliquer, il demanda quelque chose de semblable à la lune et le marchand lui donna un miroir qu'il acheta et rapporta chez lui.
Quand la femme, joyeuse, prit l'objet pour le regarder, elle aperçut à l'intérieur une figure qui lui souriait; ne comprenant pas que c'était sa propre image, elle crut à une mauvaise plaisanterie de son mari et lui dit :
^ CONTES ANNAMITES l()J
■ Qu'aviez-vpus besoin d'amener ici cette
femme? Voulez- vous donc en' faire votre
concubine? » Et se mettant à pleurer, elle
appela sa mère pour la prendre à témoin de
Hndignité de son mari.
La mère accourut et voyant sa figure dans le miroir s'écria. Si encore il avait amené une jeune femme, mais c'est une injure pour nous tous que d'introduire dans la maison cette face ridée de vieille prostituée. Les deux femmes tombèrent sur le mari et le rouèrent de coups. Le pauvre homme parvint à grand'peine à s'échapper et alla se plaindre au mandarin qui fit saisir par ses soldats les deux femmes et le miroir.
Les soldats qui virent dans le miroir d'autres soldats, crurent qu'on voulait les mystifier et conduisirent tout le monde chez le juge.
Celui-ci qui n'était pas plus avancé que ses administrés et n'avait jamais vu de miroir, prit l'objet, sujet du conflit et voyant s'y refléter son image crut que c'était le défenseur, amené par les parties, qui le regardait en face ; irrité de cette inconvenance, il brisa le miroir contre le sol, fit donner la bastonnade au mari et mit tout le monde à la porte.