‹ Les chants modernesChapitre 1 sur 51 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

En relisant la préface de ces poésies je me suis demandé si, la refaisant aujourd’hui, je l’écrirais telle que je l’ai écrite il y a cinq ans. Sans hésiter je me suis répondu : Non ! je n’en aurais pas changé la pensée radicale qui, chez moi, est restée la même, mais j’en aurais adouci la forme que maintenant j’estime trop vive, peut-être parce que je n’ai plus cette verdeur de jeunesse qui m’emportait autrefois. Aux causes visibles d’une décadence littéraire à laquelle rien n’est venu

donner un démenti depuis que je l'ai signalée, j’aurais ajouté d’autres causes, d’un ordre plus élevé, plus politique, si j’ose dire, et d’une essence telle que je me contente de l’indiquer à la sagacité du lecteur sans entrer dans de plus amples détails. Je réimprime cette préface telle qu’elle a paru la première fois, car elle a été alors l’objet de critiques si amères, que je ne crois plus avoir le droit de la modifier.

Paris, i er juin 18f>0.

PRÉFACE

Il est d’usage, à notre époque, quand on publie un nouveau volume do vers, de s’écrier dans sa préface : « Encore des poésies ! à quoi bon ? Le public les dédaigne, il les feuillette d’un doigt distrait, et passe outre pour aller à ses affaires 1 » Puis le poëte se plaint de l’amertume des temps et interjette un modeste appel à la postérité 1

Nous ne suivrons pas cette coutume; nous n’accuserons pas le public, car nous le trouvons souvent débonnaire jusqu’à l’excès, et, si notre temps nous re-

/l PRÉFACE

pousse, nous ne nous en prendrons qu’à notre insuffisance.

Je comparerais volontiers le public à ces voyageurs qui descendent de diligence pour dîner dans une auberge de petite ville. On leur sert des mets à peine réchauffés qui ont déjà paru dix. fois peut-être aux repas précédents et qu’on a cherché à relever par une sauce improvisée ; la servante en sabots les apporte l’un après Tautre lentement et maladroitement ; le conducteur presse les pauvres atfamés ; il est en retard, il faut que l’on arrive à telle heure précise au relai prochain, puis il crie : En voiture, messieurs! et chacun repart mécontent, sans être rassasié, se plaignant de ce dîner insuffisant et se promettant d’acheter quelques fruits à la première paysanne qui passera, afin de calmer la faim à peine endormie.

Quand un homme s’arrête sur le chemin de ses affaires et demande à lire, la librairie lui offre, faute de mieux, le dernier volume qui vient de paraître ; l’homme le prend, l’emporte et le lit. Il y trouve les anciennes idées dont on a bercé son enfance et qu’on a tenté de rendre neuves en les enfermant dans une forme toute faite et dite à la mode ; il voit des imitations, des plagiats, des vieilleries, des non-sens, des inutilités ; il jette le livre et ouvre son journal dans lequel il apprendra» du moins, la dépêche du jour et les assassinats de la veille.

Le public n’est ni ingrat ni iuditïérent; il veut qu’on

PRÉFACE

l’amuse ou qu’on l’intéresse, il a raison! Il veut qu’on ne lui rabâche pas toujours les mêmes sornettes aux oreilles, il veut qu’on lui dise des choses nouvelles ; il a raison encore. Quand les hommes forts de notre race ont paru dans la foule, quand Victor Hugo, Lamartine, Auguste Barbier, Alfred de Vigny, Balzac ont parlé, il s’est fait tout à coup un gran<} silence autour d’eux ; on a recueilli religieusement chacune de leurs paroles, on a battu des mains, et, d’un seul élan, on les a placés si haut, que nul encore de nos jours n’a pu les atteindre.

A l’époque où ces hommes sont venus, la France épuisée, vaincue, conquise, hélas ! portait des vêtements de deuil et pleurait en silence ; les meilleurs de ses enfants étaient morts, la mère sanglotait comme la Niobé antique; une grande désolation était répandue sur elle. Les arts rampaient péniblement dans l’ornière d’une tradition à jamais usée; une littérature veule et fade, une poésie de convention bavarde, baveuse et ampoulée, tâchaient de ne pas mourir encore.

Quand ceux que j’ai nommés se levèrent semblables à des prêtres de régénération, les vieilles murailles du monument littéraire s’ébranlèrent à leur voix, et tombèrent comme les remparts de Jéricho au bruit des trompettes israélites. Toute une jeune race forte et libérale se rangea derrière eux, et la révolution, longtemps disputée, put enfin s’accomplir.

Ces hommes, nul ne les a remplacés ; ils sont encore les plus vigoureux, malgré l’âge qui vient et les

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événements qui les oppriment. Ils se taisent ou se sont vus détournés de leur voie sacrée par des circonstances plus fortes qu’eux. Notre maître, le plus cher et le plus grand de tous, Victor Hugo, est en oxil ; Lamartine, couronné d’épines, blessé au flanc, crucifié, écrit de longues histoires et se voit condamné à la littérature forcée ; Auguste Barbier se tait depuis qu’il a poussé, dans les ïambes , le cri sublime qui ne s’éteindra pas; Alfred de Vigny ne parle plus qu’à de rares intervalles et comme attristé de faire entendre sa voix pure au milieu des coassements qui montent de tous côtés; Balzac est mort après une agonie terrible.

La nuit est revenue ; chacun se traîne à travers l’obscurité pour chercher la lumière, et nul ne la trouve. Où est-il le Dieu génésiaque qui prendra pitié de nous et qui dira : Fiat lux !

L’art en est arrivé à une époque de décadence manifeste, ceci n’est pas douteux ! Un excès ridicule d’ornementation a remplacé la richesse et la pureté des lignes. Semblable à une vieille femme qui teint ses cheveux, frotte de rouge ses joues ridées, se couvre de bijoux et s’enguirlande de fleurs, pour se rajeunir, et qui ne réussit qu’à se rendre hideuse, l’art cherche lâchement à pallier ses décrépitudes par toutes sortes de procédés factices,

au lieu de tenter dignement sa régénération dans une

voie nouvelle. L’inutile exagération des derniers jours de la période romaine a envahi les esprits les meilleurs. La pensée 11e se formule plus; la forme seule se con-

PREFACE

tourne et se tourmente pour voiler le squelette qu’elle habille.

En architecture nous voyons la confusion de tous les ordres et rien de nouveau. On entasse les colonnes, les chapiteaux, les statues, les frontons, les pinacles, les rinceaux, les dômes et les bas-reliefs ; on copie, en augmentant leur décadence, les temples de Baalbeck, les églises gothiques et les basiliques italiennes; au lieu du beau et de l’utile, on cherche letrange ou l’impossible, et, après des efforts surhumains, il se trouve que l’œuvre est molle, insuffisante et laide.

En peinture on décalque les tableaux de Raphaël ou les fresques de Pompéi ; et c’est encore ce qu’il y a de mieux. Chacun va à l’aventure ; le bataillon sacré est dispersé ; il n’y a plus que des irréguliers, moitié soldats, moitié brigands. De pensée commune, il n’y en a pas. On ne croit à rien, et l’on fait des tableaux de sainteté copiés ici et là, parce qu’on pourra les vendre à quelque église de province qui veut orner ses murailles nues. Toute forme mémo est oubliée et jetée au néant. S’il se rencontre, par hasard, des hommes qui sachent habilement agencer les nuances, réunir les uns près des autres des tons qui ne se heurtent pas entre eux, cela suffit. On ne leur demande ni beauté, ni dessin, ni pensée, ni contours. A ce point de vue, les tisseurs de Kachemyr sont les plus grands peintres modernes.

La sculpture! je n’en parle pas; elle est au tombeau

PRÉFACE

depuis longtemps. Quand donc viendra celui qui lui ^ dira : Lazare ! lè\ r e-toi !

En musique le fracas a remplacé la mélodie ; les sax - tuba hurlent leurs notes discordantes et couvrent de leurs éclats cuivrés le chant des violoncelles. Les ténors meurent à la peine ; un final d’opéra ressemble maintenant à des rumeurs de bataille.

Il en est de môme en littérature. On accumule images sur images, hyperboles sur hyperboles, périphrases sur périphrases ; on jongle avec les mots, on saute à travers des cercles de périodes, on danse sur la corde roide des alexandrins, on porte à bras tendus un quintal d’épithètes, et l’on fait le saut périlleux par-dessus le dénoûment. De but, il n’y en a pas ; de foi, de croyance, de mission, d’amour, il n’y en a pas. Le plus fort est celui qui a le plus de mots à son service; on polit les phrases, on fait battre des antithèses, on surveille les enjambements, on alimente le feu croisé des rimes; on parle pour ne rien dire. Où sont donc les écrivains ? Je ne vois

que des virtuoses.

Si nous devons continuer encore longtemps ainsi, il vaut mieux nous taire, car nous ne servons à rien.

La littérature est-elle coupable de cette décadence qui l’entraîne vers une transformation prochaine? Sans hésiter nous répondrons : oui ! Elle a manqué de courage, elle a été lâche ; car au lieu de marcher en avant, comme un hardi pionnier qu’elle devrait être, elle est retournée en arrière. N’osant pas se frayer une route nouvelle et

1» RÉFACE 9

s’avancer résolûment vers l’avenir, elle a repris facilement la vieille voie tracée où elle flaire la piste des anciens, semblable à un chien qui a perdu son maître. Au lieu de vêtir le costume moderne et de prendre la tunique blanche des lévites, elle s’est affublée de toges usées et de pourpoints troués au coude. C’est une mascarade puérile et qui ferait rire si elle n’était pas si triste.

Tout marche, tout grandit, tout s’augmente autour de nous cependant. La science fait des prodiges, l’industrie accomplit des miracles, et nous restons impassibles, insensibles, méprisables, grattant les cordes faussées de nos lyres, fermant les yeux pour ne pas voir, ou nous obstinant à regarder vers un passé que rien ne doit nous faire regretter. On découvre la vapeur, nous chantons Vénus, fille de l’onde amère; on découvre l’électricité, nous chantons Bacchus, ami de la grappe vermeille. C’est absurde!

De quel fou rire ne serions-nous pas pris, mon Dieu, si maintenante l’heure qu’il est, à Sébastopol ou ailleurs, nous voyions arriver un chevalier armé de pied en cap, portant écu, haubert et gorgerin, et qui viendrait tranquillement lancer des javelots contre des batteries de canons à la Lancastre? Nous dirions: «Cet homme

est un fou ; mais il ne sait donc pas que toutes ces vieilles

armures dont il est risiblement accoutré sont bonnes à mettre en quelque musée; mais il va se faire tuer! lih! l’homme! allez prendre d’autres armes si vous voulez

sérieusement combattre et être bon à quelque chose! »

PREFACE

La littérature ressemble aujourd’hui à ce preux imbécile, et l’on peut lui tenir le même langage.

En effet, en proie à l’amour du passé, regrettant toujours d’inutiles fadaises, antique, moyen âge, rococo, bonnet rouge, et jamais actuelle, elle assiste au travail émouvant de son siècle en mal do vérité, sans même paraître s’en apercevoir. Elle représente bien, au reste, l’esprit étroit et routinier de la France, nation châtiablo qui ne fait un pas en avant que pour avoir le droit d’en faire trois en arrière. On nous accuse d’être légers, frivoles et changeants. Ceci est le paradoxe le plus faux qui ait jamais germé sous le soleil. Plus qu’aucun peuple nous tournons dans le cercle vicieux des mêmes formes et des mêmes idées, nous n’osons rompre la barrière, et nous ressemblons à un cheval de manège aveuglé par un bandeau et qui croit faire beaucoup de chemin parce qu’il tourne toujours.

Il faut que la France porte en son cœur une force vitale très-singulière pour qu’elle n’ait pas encore été tuée par celte gérontocratie qui la dévore. Le culte du vieux est chez nous une manie, une maladie, une épidémie. Il y a des corps constitués destinés à garder, à conserver, à embaumer les momies rongées par les vers du passé. C’est un grand vestiaire où pendent pêle-mêle les défroques usées de tout ce qui a vécu. C’est le musée Curtius de tous les dieux, demi-dieux, héros et hommes célèbres de l’antiquité; on les explique, on les commente; ils sont en cire et leurs costumes ont été achetés au Tem-

PRÉFACE

pie; mais cela ne fait rien ; on pousse le ressort, ils remuent les yeux, ils baissent la tête, ils lèvent le bras, cela suffit; on se persuade qu’ils sont vivants. Les voilà tous, depuis Achille aux pieds légers, jusqu’au fastueux Sardanapale, depuis Junon aux bras blancs, jusqu’à Dercéto pisciforme. Pour les braves gens admirateurs de ces mannequins empaillés de citations, l’humanité commence à Jupiter et finit à Héliogabale; les plus audacieux admettent Charlemagne, mais ceux-là sont des écervelés mal vus de leur compagnie.

Au reste, ce regret du passé n’est point rare non plus chez les autres nations; il est partout, chez tous les peuples. Qu’est-ce donc que cette vieille histoire d’un péché originel, d’un paradis perdu, si ce n’est le respect du temps qui n’est plus et qu’on ne se figure si beau que parce qu’on ne peut plus le ressaisir? Il est si doux, si facile, si commode de marcher sans peine sur des roules frayées, de vivre dans des idées toutes faites, de recevoir sa croyance avec l’héritage de son père, et de repousser indifféremment toute chose nouvelle dans la crainte d’avoir un effort à faire. Les apôtres sont toujours tués ou siffles. Les Juifs ont mieux aimé crucifier Jésus-Christ que de changer leurs habitudes.

De tout il en est ainsi. Les religions ont leur martyrologe, il serait curieux et instructif peut-être de dresser celui do l’industrie, de la science et des arts.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui, en pleine moitié du dix-neuvième siècle, chez la nation qui est évi-

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demment la nation la plus artistique du monde actuel.

Voyez : le dernier sujet du prix de poésie décerné par l’Académie française a été : l’Acropole d’Athènes *. Le dernier motif de sculpture proposé par l’Académie des beaux-arts a été : Hector et Astyanax. C’est à en pleurer.

Quoi, tout ce que nous avons fait, tout ce que nous avons pensé I quoi, nos grandeurs, nos misères, nos aspirations, nos désastres, nos conquêtes; quoi, tout cela ne mérite pas qu’on le chante, et il faut mettre ses lunettes et feuilleter les historiettes oubliables pour trouver un motif à dithyrambe ou à bas-reliefs!

Quoi, nous sommes ce peuple qui, à la fin du dernier siècle, — hier, au moment où nos pères venaient do naître, — illumine le monde entier par les éclats merveilleux de la plus sublime révolution qui se soit jamais accomplie; nous sommes ce peuple qui, traversant l’Europe au bruit du canon, va porter à toutes les nations les germes d’une liberté encore endormie peut-être, mais que j’entends sourdre sous la terre; nous sommes ce peuple qui se débat glorieusement à travers les neiges meurtrières et qui force, par sa défaite même, toutes les races à venir s’asseoir chez lui au grand banquet de la civilisation; nous sommes ce peuple qui souffre d’une

1 Nous ferons remarquer, pour mémoire, que le mot Acropole ne se trouve meme pas dans le Dictionnaire de l’Académie française. La docte compagnie se voit constamment forcée d’employer des mots qu’elle n’a pas admis.

PRÉFACE

gestation d’avenir; nous sommes ce peuple qui a eu tant de gloires magnifiques, tant de poignantes humiliations, et il faut donner des récompenses nationales à ceux qui chantent en français de cuisine les Grecs et les Romains !

Quoi, nous sommes le siècle où Ton a découvert des planètes et des mondes, où l’on a trouvé les applications de la vapeur, l’électricité, le gaz, le chloroforme, l’hélice, la photographie, la galvanoplastie, et que sais-je encore? mille choses admirables, mille féeries incompréhensibles qui permettent à l'homme de vivre ying fois plus et vingt fois mieux qu’autrefois; quoi, nou avons pris de la terre glaise pour en faire un métal plus beau que l’argent, nous touchons à la navigation aérienne, et il faut s’occuper de la guerre de Troie et des panathénées 1

Quoi, nous avons entendu parler parmi nous les hardis novateurs qui préparent l’avenir, nous avons écouté Saint-Simon, Fourier, Owen et les autres; nous regardons avec anxiété vers les choses futures; nous vivons au milieu de ces problèmes sociaux dont l’éclosion va changer la face du monde; nous voyons la religion qui se lézarde et qui s’étaye sur des dogmes nouveaux pour ne pas s’écrouler comme une ruine; tous les principes, tous les droits, tous les espoirs sont discutés et remis en question; nous voyons la jeune Amérique qui fait la part belle à la civilisation prochaine; nous voyons l’Australie qui se prépare à recevoir l’héritage de l’Amérique ; et

H PRÉFACE

nous commentons de mauvaises traductions do Platon, et nous faisons des tragédies sur Ulysse, et nous rimaillons des épîtres à Clio, et nous évoquons dans nos vers tous les dieux morts des Olympes détruits; cela est insensé! cela est foui cela est impie!

Les adorateurs aveugles de ces chimères éteintes sont comme les héros qu’ils encensent h grands coups d’alexandrins; ils remuent les yeux, la tôle et les bras, mais ils ne vivent pas; ils ont à eux une façon de parler particulière qui ne ressemble à rien; ils tournent autour d’unè idée sans oser l’attaquer, comme un chacal autour d’un tigre; le mot propre les épouvante. Avec eux, toute simplicité disparaît. Ils ont inventé de véritables logogriphes pour dire les choses les plus ordinaires. Pour offrir un verre d’eau à quelqu’un, ils diraient volontiers:

Le suc délicieux exprimé du roseau Qui fond, en un instant, dans le cristal de l’eau, Et qu’on mêle au parfum du fruit des Hcspêrides, Peut-il porter le baume à vos lèvres arides?

et de tout ainsi! On croirait entendre parler des ombres? cela s’appelle conserver la tradition. Pauvre tradition! Si jamais un gouvernement sage et ami des lettres /orrait ces bonnes gens à s’occuper des choses modernes et do notre temps « fertile en miracle , » ils demanderaient une indemnité et prétendraient qu’on leur arrache le pain de la bouche. Car, en France, nous sommes ainsi faits,

PllEFACK

que le progrès ne nous suffit pas par lui-même et qu'il faut qu’il paye sa bienvenue en belles espèces sonnantes et trébuchantes. Les maîtres do postes ont réclamé de solides compensations lorsqu’on commença enfin à établir des chemins de fer en France.

Du reste, il faut se hâter de le dire, l’Académie française, qui entretient avec grand soin le culte des idoles vermoulues, l’Académie, qui, se sentant immobilisée par le seul fait do sa constitution, voudrait rendre l’esprit humain immobile, l’Académie n’est plus un corps littéraire, c’est un corps essentiellement politique. Il regarde toujours en arrière ; en avant, jamais. En littérature, il est voué au passé; en politique, il est voué à la rancune 1

A part les trois hommes sérieusement littéraires qui font partie de cette compagnie, à part MM. Victor Hugo, Alfred de Vigny et Alphonse de Lamartine, qu’y voyonsnous? Les incurables de la politique; les débris de tous les ministères et de toutes les tribunes.

Nous les connaissons depuis longtemps, nous les avons vus à l’œuvre, nous savons leurs pasquinades et leurs insuffisances. Sous la restauration, nous les avons vus libéraux, chantant les couplets de M. J. -P. de Béranger, et gouaillant les curés; sous le gouvernement de Juillet, nous les avons vus conservateurs tant qu'ils étaient en place, et de l’opposition dès qu’ils n’y étaient plus; après IMS, nous les avons vus pâles, tremblants de peur, terrifiés, devenus tout à coup républicains du lendo-

PRÉFACE

main, et nous les avons entendus, le 4 mai, acclamer quatorze fois la république qui ne leur en demandait pas tant; puis nous les avons vus chuchoter entre eux, se disputer dans l’espoir, à toujours déçu, de portefeuilles qui ne leur reviendront jamais, et se frotter les mains en pensant qu’ils allaient reconquérir ces bons ministères où l’on était si bien et qu’on ne peut se lasser de regretter. Maintenant, ils ont amalgamé toutes leurs opinions et sont devenus fusionistes (un nouveau mot qu’ils mettront certainement dans leur Dictionnaire, car ce sont eux qui l’ont inventé). Ils vont dévotement dans les églises où ils faisaient, au temps de leur jeunesse,

de si bonnes farces pendant les messes de minuit; ils

protègent les couvents qu’ils faisaient un peu piller à la barrière d’Enfer, le 29 juillet 1830; ils demandent l’absolution de leurs vieux péchés et font pénitence aux genoux de deux ou trois d’entre eux qu’ils ont pieusement choisis ad hoc.

Quelquefois, ils se réunissent en grande cérémonie pour distribuer des prix de vertus — ce qui, soit dit entre parenthèse, serait beaucoup mieux dans les attributions du ministère de l’intérieur. — Ces jours-là ils arrivent en nombre, rayonnants de joie, car ils se font cette illusion qu’ils sont revenus à ce bon temps où ils pouvaient bavarder tout à leur aise dans une assemblée consultative ; uri orateur désigné d’avance se lève, il déroule un cahier et se met à lire Vous croyez qu'il va parler de vertu , de récompenses , d'art, de poésie ? — Nullement.

PRÉFACE

Suivez bien ses phrases ampoulées, développez ses traînantes périphrases, soulevez ses images vieillies, et vous trouverez quelques pauvres allusions qu’on débite courageusement, car il n’y a pas de danger h les dire; vous y verrez à chaque phrase, à chaque mot, l’éloge du temps où il avait voix délibérative dans les affaires du pays; vous y sentirez, cachée sous des réticences, l’attaque envieuse contre tout ce qui est jeune, contre tout ce qui vit, contre tout ce qui a de l’avenir; c’est la malédiction de la mort contre la vie; c’est l’exaltation de tout ce qui est médiocre, mesquin, incolore, ordinaire, connu, ressassé, pauvre et croulant ! C’est la glorification d’euxmêmes et la systématique négation de tout ce qui n’est pas eux. Ils parlent de liberté comme s’ils ne l’avaient pas bâillonnée eux-mêmes; ils parlent de religion comme s’ils ne l'avaient pas insultée jadis; ils parlent des gouvernements passés comme s’ils ne les avaient pas jetés dans l’abîme à force de sottises! Mais de littérature, pas un mot. A quoi bon, en effet, s’occuper de choses immortelles, lorsqu’on peut si bien bavarder inutilement sur ses petites affaires particulières?

J’ai dit que l’Académie n’était plus de nos jours un corps littéraire; j’ai eu tort. J’aurais dû dire qu’elle est un corps essentiellement antilittéraire; elle corrompt ou elle tue.

Un jour, un hommè sérieux, un grand poëte, l’écrivain le plus sincèrement probe peut-être de la littérature moderne; le frère intelligent qui, dans ses romans.

PRÉFACE

dans ses poésies, dans ses drame, dans ses nouvelles, dans ses préfaces, a toujours tenu haut sa bannière, a toujours combattu pour la race sacrée des poètes à laquelle il appartient autant que qui que ce soit, M. Alfred de Vigny, en un mot, eut cette fantaisie singulière de se faire recevoir membre de l’Académie française. L’Académie eut assez bon goût ce jour- là ; elle se fit cet honneur d’admettre le candidat dans son sein. AI. de Vigny prononça un discours sage, modéré, convenable, faisant dignement sa profession de foi littéraire et donnant à l’école nouvelle les éloges qu'elle méritait. On vit alors ce spectacle curieux. Un homme se leva pour répondre. Il n’avait d’autres titres littéraires que d’avoir été ministre dans un temps où tout le monde le fut; il n’avait d’autre illustration personnelle que de compter au nombre de ses ascendants un magistrat qui fit jadis honnêtement son devoir ; il n’avait fait autre chose toute sa vie que de débiter des lieux communs à la chambre des députés. Il s’adressa à M. de Vigny, et le tança vertement à propos de je ne sais quelle prétendue inexactitude historique, afin de se donner le petit plaisir de parler de quelques amis de sa famille qui avaient naturellement disparu dans la tourmente révolutionnaire . Une bonne partie de cette société française qui pleure le passé en

arrosant des lis et qui tient M. de Vigny en singulière

aversion, parce qu’il est un libre penseur, et qu’il sort, par son talent, de la médiocrité désolante de son monde, fut ravie, sauta de joie, et proclama l’ex-ministre un

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