‹ Les chants modernesChapitre 42 sur 51 · LES ORFÈVRES · texte numérisé non relu

LES ORFÈVRES

J’ai souvent regardé travailler les orfèvres Qui, clignotant des yeux et remuant les lèvres, Choisissaient au milieu de métaux entassés Les meilleurs, les plus purs et les mieux nuancés !

Les essayant d’abord sur la pierre de touche, Ils ne gardaient que ceux dont la légère couche Ne disparaissait pas sous 1 acide mordant Qui ronge tout inétal qui n'est pas l’or ardent!

Ils jetaient au rebut le plomb, l’étain fragile,

Le platine, le fer et le cuivre servile,

Le clinquant, le plaqué, l’argent, le similor;

Ils les laissaient tomber et ne gardaient que l’or.

Car c’est l’or qu’ils cherchaient en faisant ce triage, L’or sonore et puissant, l’or pur sans alliage,

L’or rayonnant et dur, l’or solide et vermeil,

Qu’on dirait descendu d’un rayon du soleil !

C’est ainsi que doit faire un homme calme et sage Lorsqu’il guide son cœur au lent apprentissage Des mille passions qui montrent au lointain L'indécise clarté de leur phare incertain !

Qu’il essaye à l’instant, sur sa raison sereine, Chacun des sentiments que dans ses flots entraîne Ce fleuve de la vie enflé jusqu’à son bord,

Où, perdus, nous nageons en quêtant notre port !

Qu’il repousse à jamais ces instincts mercenaires Qui font briller de loin leurs éclats éphémères, Sentiments frelatés, vertus de trafiquant,

Qui paraissent de l’or et ne sont que clinquant !

A raffermir son cœur travaillant sans relâche. Qu’il jette loin de lui cette ambition lâche, Qui cache sous les plis de son austérité Ses besoins déguisés de domesticité.

Inébranlable et fort, qu’il méprise la gloire, Pauvre clairon fêlé qui chante la victoire Toujours sur le même air, et dont le bruit soudain Qui vous frappe à cette heure est oublié demain.

Qu’il envoie au rebut cet amour des richesses, Qui sème dans l’esprit toutes les sécheresses,

Et qui faisant de l’homme un sot désobligeant Lui met au lieu du cœur des sacoches d’argent !

Et même l’amitié, la courante monnaie Qu’offre celui qui passe et dont chacun se paye, Qu’il l’étudie avant de donner du retour !

— Un ami de trente ans vous trahit eu un jour ! —

On croit pendant longtemps la pièce forte et neuve, Et puis un jour, hélas ! on découvre la preuve Qu'une paille honteuse a coupé ses morceaux, Qu’elle n’a plus son poids et qu’elle sonne faux!

Qu’il ne garde en son cœur, pour étayer sa vie, Loin des instincts douteux et de la pâle envie, Que l’amour, et qu'il soit soigneux de son trésor, Car l’amour seulement est aussi pur que l’or!

Car l’amour ici-bas, lui seul, vous transfigure ;

Lui seul à nos vertus donne leur envergure ;

Lui seul, toujours ardent, brille en notre milieu Comme un rayon sorti du cœur même de Dieu !

Florence, octobre 1840.

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