LETTRE
A J. M. Renaitour.
Nous sommes au repos cette journée encore.
On entend seulement ici, de chaque aurore
A chaque soir, le son lointain, brusque et profond
Des obus ; sans penser à tous les deuils qu'ils font.
C'est un hymne brutal auquel on s'habitue.
Pour le comprendre il faut que l'esprit s'évertue,
Et le soldat serein, sans faute, sans remords.
Se repose, et fait mieux que de rôver aux morts !
Moi cependant, portant mon livre des poètes,
Souvent je m'en viens seul, sous ces voûtes secrètes,
Chercher l'ombre et le frais murmure d'un ruisseau.
Et je songe, admirant la fleur ou l'arbrisseau
Ou le vague reflet de la forêt dans l'onde.
Je songe, en écoutant la guerre au loin qui gronde
Et, tout près, les oiseaux chantant dans les buissons.
« La nature édifie et nous démolissons ;
La nature aime et crée, et nous-mêmes, me dis-je,
Nous tuons, lourds de haine ; » et scrutant le prodige,
Je pense au mal présent dans la nature aussi :
Le doux et faible oiseau par le fort est saisi,
Et je vois des poissons happer des sauterelles.
Les bêtes de ce bois se dévorent entre elles.
Cette plante guérit, cette autre est un poison ;
Cet arbre est beau ; cet autre est difforme. O Raison !
Je rêve ainsi, flottant du céleste à l'horrible, Du printemps plein d'amour à la guerre terrible, M'enivrant malgré moi des parfums et des chants, Puis évoquant les morts sous des cieux desséchants.
Au revoir ! Je m'enfuis, ami ; l'heure est passée De claire solitude et d'a\ide pensée.
Je vais rentrer, parmi mes frères de destin Surpris qu'on puisse vivre ainsi tout un matin Sans compagnon, perdu dans un bois solitaire... Adieu ! Je vais bientôt voir de plus près la guerre.
Mai ipij.