ÉVEIL
0 bel enfant pensif, sur l'herbe où tu reposes
Le vent à tes cheveux mêle Todeur des roses,
Les souffles du matin caressent ton œil pur,
Et la tiédeur du jour, les frissons de l'azur,
Donnent le goût du ciel à ta bouche vermeille.
La plaine, à tes pieds nus, sous les blés mûrs sommeille.
Derrière toi les pins boivent le jour profond,
Et tous les bruits cachés, le murmure que font
Les sources et les eaux courant sous le feuillage,
Le soleil endormi sur les toits du village,
L'attendrissement vague et lointain des sommets,
Tout le poëme errant des souffles embaumés,
Les nuages, un roc qui dans la plaine émerge,
Les chevaux arrêtés aux portes de Pauberge,
Et ces hommes dormant dans les champs moissonnés
Mettent, ô bel enfant, dans tes yeux étonnés L'inquiète passion d'aimer et de connaître, Tu chantes, et voici que du fond de ton être Montent, peuple brisant les murs de sa prison. Les premiers pleurs d'amour de ta jeune raison.
Est-ce toi, cœur gonflé que la lumière enivre,
Est-ce toi qui feras le geste qui délivre?
Ton front est large et pur, tes yeux ne mentent pas.
De l'invisible ciel un astre suit tes pas.
La forêt applaudit à ton jeune délire.
Saisiras-tu le glaive ou prendras-tu la lyre?
Vers ton peuple vaincu seras-tu l'envoyé?
Viens comme le matin sur ce pays noyé
De brumes et pleurant ses provinces perdues,
Éveille dans ton cœur les Muses attendues,
Marche dans les cite's un laurier à la main.
Au troupeau sans berger montre un visage humain.
Les temples sont déserts, les forêts sont muettes.
Viens, comme après l'hiver viennent les alouettes,
Viens, comme le printemps à travers le ciel froid,
Les ruisseaux sont gelés, sois le torrent, sois roi.
Il naîtra de toi, Delphique, Le beau jeune homme attendu, Le fils de la race antique, L'époux, le maître rendu.
Depuis longtemps dans tes rêves Tu l'entrevoyais, naissant Avec la fraîcheur des sèves Sous les flammes de ton sang.
Aujourd'hui le ciel te pare D'une divine langueur, Ton triomphe se prépare.
Appuie-toi contre mon cœur.
80 CHANTS SKCrLAlRKS
Je devine une couronne Sur tes cheveux déroulés, I/enfant que le ciel nous donne Aura la santé des blés.
Tu m'as dit, dans cette aurore Qui baignait le blanc jardin :
« Mon bonheur s'accroît encore, Rien n'égale ce matin.
J'ai senti dans mes entrailles Palpiter le jour nouveau...
0 mon enfant, tu tressailles Sous ces feuilles et cette eau.
Tu t'avances sur la route Avec l'aube, avec le vent.
Notre race revit toute Dans les voix du jour levant.
Oh! toi, mon amour, mon maître, Nourris-toi de mon bonheur.
Chère gloire qui vas naître Prends ta beauté dans mon cœur. »
11 naît, ton âme respire Sur sa bouche, ton sein nu Porte le poids de l'Empire..
0 lait, coule : il est venu.
Dans les heures de colère J'ai pu maudire les dieux :
Chante l'hymne séculaire, 0 mon sang, sang radieux!