‹ Les chants séculaires. Préf. de Louis BertrandChapitre 26 sur 63 · CHANT DORÉ · texte numérisé non relu

CHANT DORÉ

Ali fond du aongc obscur où plongent les racines, Au bord d'un bois de pins, à côté d'un rosier, Dans le souffle attiédi qui descend des collines, Tai nourri de mon être un antique laurier.

Mon co'ur, dont Veau du ciel rafraîchissait la sève, Coulait sous mon écorce en un éclat vermeil. Et chaque nuit, afin que ma splendeur s'achève, Adoii,cissail du lait des astres mon sommeil.

Des nuages de fleurs mourant dans l'air limpide Exhalaient des beaux soirs l'amour silencieux. Et je tremblais, ému comme la terre humide, Avec elle voulant me fondre dans les deux.

Quand l'été descendait dans mes feuilles en flamme Le monde en mes bourgeons voyait so7i sang s'ouvrir, Je sentais les parfums hésitants de mon âme Découvrant la douceur de vivre et de mourir.

Je me suis endormi sous la neige et les mousses. Mes feuilles ont roulé dans l'herbe des torrents, Dans mon ombre ont pleuré les colombes, et douces Les fleurs m'ont éveillé, j'ai revu le printemps.

Mais des vents lumineux ont secoué ma face. Une éclatante averse a mouillé mes frissons, Et déchirant Vêcorce où. verdoyait ma race Mon cœur dans l'air épars s'est vêtu de rayons.

Les fuyantes splendeurs et les vierges des cimes M'ont reçu comme un fds des astres souverains, J'ai flotté dans l'éther parmi les dieux sublimes, Étant un rameau d'or dans leurs limpides mains.

Sur la mer où naissaient des roses de lumière Flottait comme un encens la senteur des épis Que les chars emportaient, luisaut dans la poussière, Vers les villes dormant dans les champs assoupis.

Les temples s'éveillaient au jour doré des fêtes. Le peuple dans Vazur respirait ma beauté. Et les chants étoiles des antiques poètes Mo7itaient comme une flamme au front de la cité.

Mais j'aimais, comme un dieu qu'adorent les fontaines. Briller da7is les lauriers qui m'enlaçaient jadis En regardant jaillir du tronc blessé des chênes Les nymphes de Platon qui me jetaient des lys.

Et les astres d'amour venant sur la mer noire Dans un soir qu'étreignaient les pourpres du couchant. Comme deux enfants nus sanglotaient vers ma gloire Je me suis incarné dans leur sein triomphant.

Ma mcre m'a conçu devant la mer sonore. Et comme elle mourut en me tendant au jour J'ai bu la vie au sein maternel de l'aurore Et suis pâle à jamais de connaître l'amour.

f>S C1IA^TS SECULAIHKS

La terre fut dès lors mon auguste nourrice, Elle a du sang des dieux illuminé ma chair. Que d'un suave éclat ma face resplendisse'. Les baisers de ma mère ont la douceur de Vair

De la beauté des eaux et des métamorphoses Mes yeux se sont nourris dans les grottes d'azur, Quand la large forêt débordante de roses D'une hoide d'odeurs inondait le soir pur.

Dans le souffle des dieux endormi sous les branches, Dans le ciel blanchissant lorsque je m'éveillais Des déesses riaient près des cascades blanches. Et sur mon front plcuvaient les jasmins effeuillés.

Pressant entre ses bras de fuyantes poitrines, Foulant les prés mouillés dont il ouvrait les fleurs, Le Matin rougissant descendait des collines Buvant, près des oiseaux, dans les sources en pleurs.

Mais des gouffres d'azur traversés de rafales .

S'échappait le torrent, le flux vermeil du jour,

Dans la nue éclataient des faces triomphales,

^es monts noirs s'embrasaient comme un bticher d'amour,

l.K MA'IIN 89

Des appels pfoloni/i's roulaient de cime en cime, Et mêlant ma douleur aux sanglots du printemps Avec lui je pleurais l'éte^nielle victime. Le doiu- matin couche sous les rocs palpitants.

Et dans le crépuscule, endormi comme un marbre. Exalté par l'éveil des astres blanchissants, Devant la mer souvent, caressé par un arbre. Je me suis souvenu d'anciens jours renaissants.

Vépouvante qu'allume une forêt en flamme Du fiel incendié tombait, et j'ai connu L'horreur d'obscures morts que se rappelle Vâme, Qui laissent sur le sable un corps tragique et nu.

Longtemps mon corps sacré, respecté par les bêtes. Reposa dans les blancs vêtements du sommeil. Mais la foudre et la mer livrèrent aux tempêtes Un cadavre oii roulaient les larmes du soleil.

90 CIIAINTS SECULAIRES

Les sangliers, les loups, de cette chair divine Apaisèrent la faim de leurs fils anxieux, Les chiens ont déchiré cette auguste poitrine, Les aigles Vont jetée aux quatre vents des deux.

Mais toujours, plus puissant, plus beau, fils d'une aurore,

A travers les forêts, issu des animaux.

Je prolongeais ma race et je chantais encore,

Grandi dans la fraîcheur sereine des rameaux.

Un soir, en contemplant le jeu divin des ombres Sur la face des lacs où le soleil descend. Avec douceur j'ai bu, vainqueur des charmes sombres, Au cœur antique où bat la so^irce de mon sang.

0 Beauté de l'Amour, depuis tu me tourmentes!

Je vois couler ma vie aux sources des torrents.

Les pins, les flancs ouverts, tombent dans les tourmentes,

Mais de tremblantes mains m'enlacent dans les vents.

Comme zm monde céleste où s'enflamment les plainea Et dont le pur éclat attire les oiseaux Au bord de Vhorizon luisent les mers lointaines^ Et mon sang bride en moi comme l'air sur les eaux.

Les ronces ont meurtri de suaves brûlures Mes bras nus épuisés de tarir leur beauté, Ma lèvre saigne encor des divines morsures, Entre mes bras d'enfant vient.de mourir l'été.

Des rocs, des fleurs, des eaux ruisselle en moi la sève. Mes cheveux sont trempés de l'encens des forêts^ La palpitation des germes me soulève.

Partout j'ai bit la joie ardente à larges traits.

Quand je chante, arrêtant les astres qui se couchent, Je mêle la splendeur des astres aux douleurs Des mères dont les flancs ensanglantés accouchent D'une aurore pareille à la race des fleurs.

Le monde éblouissant dans la clarté respire... J'appelle sur les mers le mystère qui dort. Les vents pour réveiller pleurent, le flot soupire. Et sur les îles flotte une couronne d'or.

Mais dans le blanc printemps dont te ciel tremble à l'aube, Éveillant l'orient qui dormait sous ses yeux, Sur la vague apparut Celle qui dans sa robe Porte la volupté des bergers et des dieux.

Elle arrondit ses bras oh fuyaient des nuages, Elle marcha, donnant au vent sa nudité^ Les flots l'ont répandue à travers les rivages, Les souffles sur les monts ont porte sa beauté.

Dans mon sang ont jailli les sources souterraines. Et parmi les sanglots de la terre, mon civur A vu les Immortels adorés, dans les plaines De l'azur enflammé sous leur blanche splendeur.

J'ai vu l'Air et le Feu. Dieux purs, j'ai vu l'Aurore. ,Vai roulé dans vos bras, j'écris sur vos genoux. L'Amour éblouissant, l'Amour qui me dévore M'a répandu, semblable à l'eau tremblante, en vous.

0 Pèi'es, avec moi que ma race renaisse! Secouez dans mon sang vos mystiques flambeaux, .Jetez à pleines mains, à travers ma jeunesse, Le blé d'amour qui fend la pierre des tombeaux.

hK MATIN 9;^,

J'ai chante. Toute vie est chant et dclivrance. Tout hymne est Joie. Esprits d'allcyresse et d'amonr, Descendez et chantez .sur les chemins de France, Mon siècle vient d'ouvrir les portes d'or du Jour.

Apollon, à portes ouvertes Malherbk.

A Jean Carrèie.

Page 1