EL AS DE GOPAS
DonFeriïaiïdo serra la bride, 'et pendant quelques minutes il demeura immobile conime une statue équestre sur son socle de marbre.
— Il ne viendra pas, murmura-t-il au bout d'un instant. M'auràit-on trompe? obi non, c'est impossible.
Jetant alors comme par acquit de conscience un dernier regard autour de lui, il lâcha la bridera son cheval, niais aussitôt, par un mouvement brusque, il-. le retint et riiii fit' exécuter une courbette et se cabrer de douleur : don Fernando veiïâit d'aiiercevôiivdeùx cavaliers qui se dirigeaient vers lui :: l'un venait du puebio, l'autre suivait la route que quelques instants auparavant lui-même avait. parcourue. *
--Allons, allons, tout va bien, murmura-t-il, voici don Torribio Quiroga; mais quel, est cet autre cavalier? ajouta-t-il en se tournant vers l'homme 'qui sortait du puebio.
■ ; Ses sourcils se froncèrent, il sembla hésiter un instant, mais bientôt il' se redressa, sourit: avec ironie et, tout en disant à demi-voix : « Il vaut mieux qu'il en soit ainsi, » il fît exécuter une demi-conversion à son cheval, et se rpîaça en travers j.usté;au milieu de la route, de façon à barrer complètement le passage.; , "#"$jj
* Les deux arrivants, qui suivaient avidement chacun de ses gestes, renïar.-i quèrent fort bien l'apparence hostile de la position prise par don Fernando, mais aucun d'eux ne sembla s'en inquiéter, et ils continuèrent à s'avancer du même pas qu'auparavant.
1 Le cavalier sortant du puebio était beaucoup moins éloigné que don Tôrribio de "don Fernando : aussi bientôt se trouva-t-il tout auprès de -lui.
Les Mexicains, quel que soit le rang qu'ils occupent dans la société et l'éducation qu'ils aient reçue, possèdent tous un instinctif sentiment des convenances qui ne les trompe jamais et une politesse raffinée qui ferait envie à bien des habitants du vieux monde.
Aussitôt que don Fernando vit l'étranger à portée de voix, il dérangea légèrement la position de son cheval, mit le chapeau à la main, et s'inclinant profondément :
— Senor caballero, dit-il, daignez me permettre de vous adresser une question.
— Caballero, répondit l'étranger avec non moins de politesse, c'est trop d'honneur que vous me faites.
— Je me nomme don Fernando Garril.
— Et moi don Estevan Diaz.
La présentation était faite, les deux cavaliers se saluèrent de nouveau et remirent leurs chapeaux.
— Senor don Estevan, je suis heureux de vous connaître; avez-vous dix minutes à perdre dans ma compagnie?
— Senor don Fernando, quelque pressé que je fusse, je m'arrêterais afin de jouir de votre charmante société.
— Vous êtes mille fois bon, caballero, et je vous en remercie, voici en deux mots ce dont il s'agit : le caballero qui vient là-bas est le senor.,,
— Don Torribio Quiroga, je le connais, interrompit don Estevan.
— Tant mieux alors, cela ira tout seul. Donc cette personne, fort honorable, du reste, se trouve par une étrange fatalité être mon ennemi intime.
— Voilà qui est fâcheux.
— N'est-ce pas? Enfin, que voulez -vous? c'est ainsi : tellement mon ennemi intime, que quatre fois il a déjà cherché à me faire assassiner, et m'a contraint de servir à mon insu de cible à des bandits.
— C'est fâcheux, il joue de malheur avec vous, senor don Fernando.
— C'est la réflexion que j'ai faite, et, comme je désire en finir avec lui, j'ai pris la résolution de lui offrir un moyen de sortir d'embarras.
— Ceci est véritablement l'acte d'un caballero.
— Damel je comprends combien il doit être furieux. Je serai charmé que vous consentiez à être témoin de la transaction que je suis résolu à lui proposer.
— Avec bonheur, caballero.
— Mille grâces, à charge de revanche. Mais voici notre homme.
En effet, pendant ce court entretien, don Torribio Quiroga avait continué à s'avancer, et il ne se trouvait plus qu'à une courte distance des deux interlocuteurs.
— Valga me Dios! s'écria-t-il de l'air le plus joyeux, je ne me trompe pas, c'est bien mon cher ami don Fernando Garril que j'ai la bonne fortune de rencontrer.
— Moi-même, cher ami, aussi heureux de ce hasard que vous-même pouvez l'être, répondit en s'inclinant don Fernando.
— Vive Diosl puisque je vous tiens, je ne vous lâche plus; nous allons marcher jusqu'au pueblo.
— Je le désirerais, don Torribio, mais, avant tout, j'ai, si vous me le permettez, quelques mots à vous dire qui, peut-être, s'opposeront à ce qu'il en soit ainsi.
— Parlez, parlez, cher seigneur; vous ne pouvez me dire que des choses agréables que je serai heureux d'entendre devant mon ami Estevan.
— Don Fernando m'a en effet prié de demeurer auprès de lui afin d'assister à. votre conversation, répondit le jeune homme.
— Yoilà qui est on ne peut mieux; parlez donc, cher seigneur*
— Si nous mettions pied à terre, seîiores? observa don Estevan, la conversation risque de se prolonger.
— Parfaitement raisonné, caballero, répondit don Fernando. Je connais ici près une grotte où nous serons on ne saurait plus à notre aise pour causer; ce n'est qu'à deux pas.
— Rendons-nous-y le plus tôt possible, dit en souriant don Torribio.
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Les trois cavaliers quittèrent alors la route frayée, et, faisant un crochet sur la droite, ils se dirigèrent vers un petit bois de platanes et de mezquites peu éloigné.
Celui qui les eût vus marcher ainsi côte à côte, causant et souriant entre eux, les eût pris incontestablement pour des amis intimes charmés de se rencontrer; cependant il n'en était rien, ainsi que le lecteur le verra bientôt.
Ainsi que l'avait annoncé don Fernando, après quelques minutes de marche ils atteignirent le bois et aperçurent la grotte naturelle dont il leur avait parlé.
Cette grotte s'ouvrait sur le penchant d'une colline peu élevée, ses proportions étaient assez étroites; tapissée de verdure à l'extérieur ainsi qu a l'intérieur, c'était un délicieux lieu de repos pour laisser passer la chaleur étouffante du milieu du jour.
Les cavaliers mirent pied à terre, ôtèrent la bride de leurs chevaux afin de les laisser paître en liberté, puis ils entrèrent dans la grotte et respirèrent avec un sentiment de bien-être indicible la fraîcheur qu'y entretenait un mince filet d'eau qui suintait entre ses parois avec un mélancolique murmure, fraîcheur qui contrastait avec l'atmosphère ardente à laquelle ils étaient précédemment exposés.
Ils jetèrent leurs zarapés sur le sol, s'étendirent confortablement et allumèrent leurs pajillos de maïs.
— Ah ! fit don Torribio, je vous suis réellement reconnaissant, don Fernando, d'avoir pensé à cette délicieuse retraite; maintenant, s'il vous plaît de vous expliquer, je vous écouterai avec le plus grand plaisir.
— Senor don Torribio Quiroga, répondit don Fernando, je suis réellement confus de tant de courtoisie, et 5 si je n'étais pas votre ennemi le plus implacable, le ciel m'est témoin que je serais votre ami le plus cher.
— Hélas I le ciel en a disposé autrement! soupira don Torribio.
— Je le sais, cher seigneur, et je le regrette de toute mon âme.
— Pas plus que moi, je vous jure t
— Enfin, puisqu'il en est ainsi, il nous faut tous deux en prendre notre parti.
— Hélas I c'est ce que je tâche de faire, cher seigneur.
— Je le sais; aussi, da'ns votre intérêt comme dans le mien, ai-je résolu d'en finir.
— Je ne vois pas trop comment nous atteindrons ce résultat, à moins que l'un de nous ne consente à mourir*
— Cette haine a dû vous coûter assez d'argent déjà.
— Quatre cents piastres, que les coquins m'ont volées, puisque vous vivez encore, sans compter deux cents autres que je me propose d'offrir ce soir à un picaro qui m'a juré qu'il vous tuerait.
— C'est vraiment désolant : si cela continue ainsi, vous finirez par vous ruiner.
Don Torribio soupira sans répondre.
Don Fernando continua, en jetant sa cigarette consumée et se préparant à en tordre une autre :
— Pour ma part, cher seigneur, je vous avoue que, malgré la maladresse exemplaire des hommes que vous employez, je commence à me lasser de leur servir de cible au moment où j'y songe le moins.
— Je comprends cela ; c'est réellement fort désagréable.
— N'est-ce pas? Alors, désirant, tout en conciliant nos intérêts communs, en finir une fois pour toutes, à force de me creuser la tête, je suis parvenu, je crois, à trouver un moyen d'arranger parfaitement les choses à notre satisfaction mutuelle.
— Ah! ah! voyons ce moyen, don Fernando; je vous sais homme d'imagination, il doit être ingénieux.
— Mais non, il est fort simple au contraire; jouez-vous quelquefois?
— Peuht si rarement que ce n'est vraiment pas la peine d'en parler.
— C'est absolument comme moi; voici donc la proposition que j'ai à vous faire; il est évident que vous ne parviendrez pas à me faire assassiner.
— Vous croyez, cher seigneur? dit don Torribio toujours souriant.
— J'en suis sûr, sinon vous auriez déjà réussi.
— Je l'admets, alors vous me proposez?
— Ceci : nous allons prendre un jeu de cartes : le premier as de copas qui sortira, celui à qui il tombera aura gagné, il sera maître de la vie de son adversaire, qui sera obligé séance tenante de se brûler la cervelle.
— Eh, mais! le moyen est assez ingénieux, en effet.
— Ainsi vous l'acceptez senor, don Torribio ?
— Pourquoi pas, cher seigneur, c'est une partie comme une autre, seulement elle est sans revanche; voyons les cartes.
Alors il se trouva que ces trois honorables caballeros qui ne jouaient jamais avaient chacun un jeu de cartes dans la poche; ils les étalèrent devant eux avec une telle spontanéité, qu'ils ne purent résister à éclater d'un rire homérique.
Nous avons dit quelque part que la passion du jeu est poussée au Mexique jusqu'à la frénésie ; la facilité de don Torribio à accepter la partie proposée par son ennemi n'a donc rien qui doive étonner ceux qui connaissent cet étrange peuple mexicain, si extrême en tout et pour lequel l'imprévu et l'extraordinaire ont toujours un attrait irrésistible.
— Un instant, senoresl dit don Estevan, qui, jusqu'alors, avait écouté sans prendre part à la conversation; peut-être y a-t-ilun autre moyen encore.
— Lequel? s'écrièrent-ils ensemble en se tournant vivement vers lui.
— Votre haine est-elle si forte qu'elle ne puisse être satisfaite que par la mort de l'un de vous?
— Oui! répondit sourdement don Torribio.
Don Fernando répondit seulement par un signe de tête.
— Alors, reprit don Estevan, pourquoi, au lieu de vous en rapporter à l'aveugle hasard, ne vous battez-vous pas plutôt l'un contre l'autre?
Les deux hommes firent un geste de dédain.
— Oh! fit don Torribio, nous battre comme de misérables leperos, risquer de nous défigurer ou de nous estropier, ce qui serait pire que la mort! pour ma part je n'y consentirai jamais.
— Ni moi non plus, il vaut mieux que le hasard décide. . — A votre aise, caballeros, fit don Estevan, agissez donc comme bon vous semblera.
— Mais, objecta don Torribio, qui tiendra les cartes?
— Ah! diable! c'est juste, répondit don Fernando, je n'avais pas songé à cela.
— Moi, si vous voulez,' dit le jeune homme, d'autant plus que je suis, à part mon amitié pour vous deux, senores, complètement désintéressé dans la partie.
— En eiïet; seulement, afin d'éviter toute contestation, vous choisirez au hasard le jeu qui devra vous servir, observa don Torribio.
— Soit, placez les trois jeux sous un chapeau, je prendrai le premier venu.
— C'est cela! Quel malheur que vous n'ayez pas songé plus tôt à cette partie, don Fernando!
— Que voulez-vous, cher seigneur, ridée ne m'en était pas venue. Don Estevan se leva et sortit de la grotte, afin de donner aux deux adversaires toute facilité pour disposer les jeux sous le chapeau; ils rappelèrent le
h : i jeune homme au bout d'un instant.
[:-■'; — Ainsi, dit-il, vous êtes bien résolus à jouer cette partie?
| : — Oui, répondirent-ils.
I y — Vous jurez par ce qu'il y a au monde de plus sacré, quel que soit celui
[■■■; que le sort favorise, de subir dans toute sa rigueur l'arrêt du destin?
[ — Nous le jurons, don Estevan, a fe de caballeros!
[y — C'est bien, senores, reprit-il en passant la main sous le chapeau etpre-
j,: : nant un jeu de cartes ; et maintenant recommandez votre âme a Dieu, car d'ici
[y à quelques minutes un de vous comparaîtra en sa présence.
| Les deux hommes firent dévotement le signe de la croix et fixèrent anxieu-
j ; h ; sèment leurs regards sur le jeu fatal.
Don Estevan mêla les cartes avec le plus grand soin, puis il les fit successivement couper aux deux adversaires.
■ — Attention! senores, dit-il, je commence.
Ceux-ci, nonchalamment appuyés sur le coude, fumaient leur pajillo avec [:,: * une insouciance parfaitement simulée, mais que venait soudain démentir
l'éclair de leur regard. *
Cependant les cartes continuaient à tomber l'une après l'autre sur le zarapé, don Estevan n'en tenait plus qu'une quinzaine dans la main; il s'arrêta.
— Caballeros, dit-il, pour la dernière fois réfléchissez.
— Allez ! allez ! s'écria fiévreusement don ToiTibio, c'est à moi la première carte.
— La voilà! répondit don Estevan en la retournant.
— Oh! dit don Fernando en jetant sa cigarette : as de copas, voyez donc, don Torribio, c'est singulier, vive Diost vous n'avez de reproches à adresser à personne, vous êtes l'artisan de votre propre mort.
Don Torribio fit un geste violent, immédiatement, réprimé, et, reprenant le ton de doucereuse politesse qui jusque-là avait présidé à l'entretien :
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LES CHASSEURS D'ÀBETLLES 95
— Ma foi 1 c'est vrai, dit-il; il faut avouer, don Fernando, que je n'ai de chance d'aucune façon avec vous.
— Vous m'en voyez désespéré, cher don Torribio.
— C'est égal, la partie était bien belle, jamais je n'ai éprouvé une aussi vive émotion.
— Ni moi non plus ; malheureusement cette partie est sans revanche.
— Vous avez raison, je dois maintenant acquitter ma dette.
Don Fernando s'inclina sans répondre.
— Soyez tranquille, cher seigneur, je ne vous ferai attendre que le temps strictement nécessaire; si j'avais prévu cela, j'aurais apporté des pistolets.
— J'en ai, moi, qui sont tout à votre service.
— Soyez donc assez bon pour m'en prêter un.
Don Fernando se leva, prit un pistolet aux arçons de sa selle et le présenta à don Torribio.
— Il est chargé et amorcé, dit-il, la détente est un peu dure.
— Quel homme précieux vous faites, don Fernando 1 vous prévoyez tout, aucun détail ne vous échappe.
— L'habitude de voyager, don Torribio, pas autre chose. Don Torribio prit le pistolet, qu'il arma.
— Sefiores, dit-il, je vous prie de ne pas abandonner mon corps aux bêtes fauves, je serais désolé de leur servir de pâture après ma mort.
— Rassurez- vous, cher seigneur, nous vous conduirons chez vous, sur votre propre cheval : nous serions désespérés que le corps d'un caballero si cumplido fût profané.
— Voilà tout ce que j'avais à vous recommander, sehores ; maintenant recevez mes remerciements, et adieu !
Alors, après avoir jeté un dernier regard autour de lui, il appuya froide ment l'anneau du pistolet sur sa tempe droite. Don Fernando lui arrêta vivement le bras.
— Je fais une réflexion, dit-il.
— Ma foi, il était temps, dit don Torribio toujours impassible, quelques secondes de plus, il était trop tard; mais voyons, cette réflexion; est-elle intéressante?
— Vous en jugerez, la voici : vous avez perdu votre vie contre moi loyalement, n'est-ce pas?
— On ne peut plus loyalement, don Fernando.
— Donc elle m'appartient; vous êtes mort, j'ai le droit de disposer de vous comme bon me semble.
— Je ne le nie pas; vous voyez que je suis prêt à payer ma dette en caballero.
— Je vous rends justice, cher seigneur : or, si je vous laisse vivre maintenant, vous engagez-vous à vous tuer à ma première réquisition et à n'user de cette vie que je vous laisse, bien que j'aie le droit de vous l'ôter à l'instant, seulement dans mon intérêt et selon mon bon plaisir? Réfléchissez bien avant de répondre.
— Ainsi, dit don Torribio, c'est un pacte que vous me proposez?
— Oui, vous avez dit le mot : c'est un pacte, en effet.
— Hum ! reprit don Torribio, cela est sérieux; à ma place, queferiez-vous, don Este van?
— Moi, répondit le jeune homme, j'accepterais sans hésiter; la vie est une belle chose, en somme, et mieux vaut en jouir le plus longtemps possible.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais songez que je deviens l'esclave de don Fernando, puisque je ne puis disposer de ma vie que pour son service et qu'à son premier ordre je suis tenu de me tuer.
— C'est juste, mais don Fernando est un caballero qui n'exigera de vous ce sacrifice qu'à son corps défendant.
— Je vais môme plus loin, dit alors don Fernando : je limite à dix ans la durée de notre pacte : si d'ici là don Torribio n'est pas mort, il rentrera dans tonte la plénitude de ses droits et pourra à sa guise disposer de sa vie.
— Ah! voilà qui me va au cœur ! vous êtes un caballero, cher seigneur, et j'accepte la vie que vous m'offrez si gracieusement; mille remerciements, ajouta-t-il en désarmant le pistolet, cette arme me devient quant à présent inutile.
— Seulement; cher don Torribio, comme nul ne saurait prévoir l'avenir > vous ne refuserez pas de prendre cet engagement par écrit, n'est-ce pas?
— Certes, mais où nous procurer le papier nécessaire?
— Je crois avoir dans mes alforjas tout ce qu'il faut pour écrire.
— Quand je vous disais que vous étiez un homme précieux et auquel rien n'échappait, cher seigneur.
Don Fernando, sans répondre, alla chercher ses alforjas, espèces de doubles poches qui se placent à l'arrière de la selle et dans lesquelles on renferme les objets nécessaires en voyage, et qui, au Mexique et dans toute l'Amérique espagnole, tiennent lieu de valise.
Don Fernando sortit du papier, des plumes et de l'encre, et disposa le tout devant don Torribio.
— Maintenant, lui dit-ib écrivez ce que je vais vous dicter.
— Allez, cher seigneur, j'écris, répondit celui-ci en souriant. -
— Je, soussigné, reprit don Fernando, don Torribio Quiroga y Carvajal y Flores delGerro, reconnais avoir perdu loyalement ma vie contre don Fernando Carril, dans une partie jouée avec ledit seigneur; je reconnais que cette vie appartient désormais à don Fernando Carril, qui sera maître d'en disposer à son gré, sans que je puisse en aucun cas élever d'objection et refuser d'obéir aux ordres qu'il me donnera, soit de me tuer sous ses yeux, soit de risquer dans une expédition périlleuse cette vie que j'ai perdue et que jereconnaisne conserver que par un effet de sa volonté; je reconnais, en outre, que tous sentiments de haine contre ledit Fernando Carril sont éteints dans mon cœur et que je ne chercherai jamais à lui nuire, soit directement, soit indirectement. Le présent engagement est pris par moi pour la durée de dix années à partir du jour de la signature de cet acte, étant formellement stipulé par moi qu'au bout de dix années révolues je rentrerai dans la plénitude de tous mes droits et la jouissance entière de ma vie, sans que Fernando Carril puisse en aucune façon m'en demander compte. Écrit et signé par moi
11 lui mit la selle et la bride avec cette dextérité particulière aux hommes habitués aux voyages.
le 17 mars 18...; et plus bas : a signé comme témoin le senor don Estevan Diaz y Morelos... Maintenant, ajouta don S n ernando 3 signez, faites signer don Estevan et remettez-moi ce papier. ^
Don Torribio s'exécuta de la meilleure grâce, fit un superbe parafe, et; passa la plume à don Estevan, qui apposa son nom sans faire ; la moindre C ; \ objection à cet étrange engagement. \ r , ■;'*. '
LlVt 218. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. cuasseuus d'abeilles. 13 *'"' î
or l -
h:ii
iv;
Lorsque cela fut fait, don Torribio jeta un peu de poussière sur le papier, afin de le sécher, le plia proprement en quatre et le remit à don Fernando, qui, après l'avoir lu attentivement, le serra dans sa poitrine.
— Là ! voilà qui est fait, dit don Torribio. Maintenant, cher seigneur, si vous n'avez rien à m'ordonner, je vous demanderai la permission de me retirer.
— Je serais désespère de vous retenir plus longtemps, caballero; allez où vous appellent vos affaires, je vous souhaite bonne réussite.
— Merci de ce souhait, mais je crains qu'il ne s'accomplisse pas; depuis quelque temps je suis dans une mauvaise veine.
Après avoir une dernière fois salué les deux hommes, il remit la bride à son cheval, monta dessus et s'éloigna au galop.
— Est-ce que vous exigerez réellement l'exécution de ce pacte? demanda j.-j . don Estevan lorsqu'il se trouva seul avec don Fernando.
— Certes, répondit celui-ci; vous oubliez que cet homme est mon ennemi mortel. Mais il faut que je vous quitte, don Estevan; je veux être aujourd'hui à las Norias de San-Antonio, et il commence à se faire tard.
— Vous allez à l'hacienda de don Pedro de Luna?
— Pas positivement à l'hacienda, mais dans les environs.
— Alors nous ferons route ensemble, car moi aussi je me dirige de ce côté,
— Vous? fit-il en lui lançant un regard interrogateur.
— Je suis le mayordotno de l'hacienda, répondit simplement Estevan Diaz . Les deux hommes sortirent delà grotte et montèrent à cheval. Don Fernando Garril marchait tout pensif auprès de son compagnon,
auquel il ne répondait que par monosyllabes.
i"! XI
LE ItANCHO
Le chemin que les deux voyageurs avaient à faire en compagnie était assez long; don Estevan n'aurait pas été fâché de l'abréger en causant avec don Fernando, d'autant plus que la façon dont il avait fait connaissance avec lui et l'aspect sous lequel il s'était révélé avaient au plus haut point excité la curiosité du jeune homme. Malheureusement, don Fernando Garril ne semblait fj/: , - nullement disposé à soutenir la conversation, et, malgré tous ses efforts, le
J£j mayordomo sévit enfin contraint à se conformer à la disposition d'esprit de
|3 son compagnon et à imiter sa taciturnité.
Ils avaient depuis. longtemps déjà laissé le village derrière eux et côtoyaient
au petit galop les rives accidentées du rio Yermejo, lorsqu'ils entendirent à
. peu de distance devant eux résonner le galop précipité d'un cheval; nous
disons ils entendirent, parce que, peu de temps après leur départ de la
grotte, le soleil déjà fort bas avait enfin disparu au-dessous de la ligne de
l'horizon, et, presque sans transition, d'épaisses ténèbres avaient succédé aux lueurs éclatantes du jour.
Au Mexique, où la police n'existe pas, ou du moins n'existe que de nom, chacun est contraint de se protéger soi-même; deux hommes qui la nuit se rencontrent sur une route ne s'accostent qu'avec les plus grandes précautions et ne se laissent approcher qu'après s'être assurés qu'ils n'ont rien à redouter.
— Passez an large ! cria don Fernando à la personne qui s'approchait, lorsqu'il jugea qu'elle était arrivée à portée de voix.
— Pourquoi donc cela? Vous savez bien que vous n'avez rien à craindre de moi, répondit-on en même temps que cessait le bruit causé par le galop du cheval, ce qui dénotait que son cavalier l'avait arrêté.
— Je connais cette voix, dit le Mexicain.
— Et l'homme aussL senor don Fernando, car il n'y a pas bien longtemps que vous l'avez rencontré : je suis el Zapote.
— Ah! ah! fit en riant don Fernando, c'est toi, ïonillo; avance, mon garçon.
L'autre s'approcha immédiatement.
— Que diable fais-tu à. cette heure de nuit sur les routes?
— Je viens d'un rendez-vous et je retourne au pueblo.
— Je crains que ce rendez-vous ne cache quelque affaire scabreuse.
— "Vous me faites injure, don Fernando, je suis un honnête homme.
— Je n'en doute pas; du reste, tes affaires ne sont pas les miennes, je ne veux donc pas m'en mêler. Allons, adieu, Tonillol
— Un instant, s'il vous plaît. Puisque je suis assez heureux pour vous rencontrer, accordez-moi quelques minutes, d'autant plus que je vous cherchais.
— Toi! Est-ce encore pour une affaire du genre de celle de l'autre jour? Je croyais que tu avais renoncé à cette sorte de spéculation qui, avec moi, ■ ne te réussit que médiocrement.
— Yoilà la chose en deux mots, don Fernando ; après ce qui s'est passé l'autre jour, j'ai réfléchi que je vous devais la vie et que par conséquent je n'avais plus ma liberté d'action vis-à-vis de vous; mais vous le savez, senor, je suis caballero, et, comme un honnête homme n'a que sa parole, je résolus
d'aller trouver l'homme qui m'avait acheté votre mort et de lui rendre l'argent qu'il m'avait payé; c'était dur de débourser une aussi grosse somme, cependant je n'hésitai pas. On a bien raison de dire qu'une bonne action trouve toujours sa récompense.
— Tu dois le savoir mieux que qui que ce soit, dit en riant don Fernando.
— Vous riez? eh bien ! jugez! Je cherchais donc la personne en question, dont il est inutile de vous dire le nom...
— Oui, d'autant plus que je le sais.
— Ah 1 très bien, alors. Ce matin, un caballero de mes amis m'avertit que cette personne désirait, elle aussi, causer avec moi; cela s'arrangeait à merveille. Mais jugez de mon étonnement lorsque, au moment où je me préparais à rendre la somme et à renoncer à l'affaire, cette personne me dit que,
i.vy ;: v
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Ri
t:-tii
[g;,, maintenant, la pais était faite entre vous, que vous étiez le meilleur de ses
amis, et me pria de garder les cent piastres pour m'indemniser du dérangement qu'elle m'avait causé.
— Etait-ce donc avec cette personne que tu avais rendez-vous ce soir?
— Oui; je la quitte à l'instant même.
— Très bien ! Continue, compadre.
— Donc, caballero, maintenant que cette affaire est terminée à mon honneur, je m'en flatte, me voilà libre de suivre mes inclinations, et tout à vous, si vous voulez m'employer. ■
— Je ne dis pas non; peut-être aurai-je besoin de toi d'ici à quelques jours.
— Vous ne vous repentirez pas de m'employer, senor; vous serez toujours sûr de me rencontrer chez...
— Ne t'occupes pas de cela! interrompit vivement don Fernando; quand le moment sera venu, je te trouverai.
— A votre aise, senor; maintenant, permettez-moi de prendre congé de vous, ainsi que de cet honorable caballero, votre ami.
— Au revoir, Zapote! bon voyage! Le lepero continua allègrement sa route.
— Senor, dit alors don Estevan, dans quelques minutes nous arriverons au rancho que j'habite avec ma mère; je serais heureux de vous offrir un abri pour cette nuit.
— Je vous rends grâce de cette courtoisie, j'accepte de grand cœur; ce rancho est-il éloigné de las Norias?
— D'une lieue à peine; s'il faisait jour, vous apercevriez d'ici les hautes murailles de l'hacienda; permettez-moi de vous servir de guide pour arriver à ma pauvre demeure.
Les cavaliers appuyèrent alors sur la gauche, et s'engagèrent dans un
large sentier bordé d'aloès; bientôt les aboiements assez rapprochés de
plusieurs chiens de garde et deux ou trois lumières qu'ils virent briller dans
l'ombre leur apprirent qu'ils ne tarderaient pas à atteindre le but de leur
!;ï longue course.
En effet, après avoir marché environ dix minutes, ils se trouvèrent devant une maison assez petite, mais d'apparence confortable, sous le zaguan de laquelle plusieurs personnes armées de torches semblaient attendre leur arrivée.
Ils s'arrêtèrent devant le péristyle, mirent pied à terre et, après avoir confié leurs chevaux à un peon qui les emmena, ils entrèrent dans la maison, don Estevan précédant son hôte, afin de lui faire les honneurs de sa demeure.
Ils se trouvèrent alors dans une chambre assez vaste, meublée de quelques butacas, de quelques equipales et d'une table massive sur laquelle le couvert était mis pour plusieurs personnes; les murs de cette chambre, blanchis à la chaux, étaient garnis de six ou huit tableaux affreusement enluminés, représentant les saisons, les cinq parties du monde, etc.
Une femme d'un certain âge, vêtue avec une certaine recherche et dont les
| traits, bien que flétris par la vieillesse, conservaient encore la trace d'une
grande beauté, se tenait debout au milieu de la pièce.
— Ma mère, lui dit don Estevan en s'inclinant respectueusement devant elle, permettez-moi de vous présenter don Fernando Carril, un honorable caballero qui consent à être notre hôte pour cette nuit.
— Qu'il soit le bienvenu, répondit dona Manuela avec un gracieux sourire, cette maison et tout ce qui s'y trouve sont à sa disposition.
Don Fernando salua profondément la mère du jeune homme et répondit :
— Senora, je vous remercie mille fois de ce bon accueil. Dona Manuela, en apercevant l'étranger, avait tressailli, elle n'avait
qu'avec peine réprimé un mouvement de surprise; le son de sa voix la frappa non moins vivement, et elle jeta sur lui un regard profondément scrutateur; mais au bout d'un instant elle secoua la tête comme si elle reconnaissait avoir commis une erreur, et reprenant la parole :
— Veuillez vous asseoir, dit-elle en indiquant la table d'un geste plein de cordialité; dans un instant on vous servira les rafraîchissements dont une longue course à cheval, en aiguisant votre appétit, vous l'endra moins sensible la frugalité.
Dona Manuela s'assit elle-même à table, don Estevan se plaça à sa gauche et don Fernando à sa droite; trois ou quatre peones entrèrent alors et s'assirent, sur un signe de leur maîtresse, à l'extrémité opposée.
Le repas était frugal en effet : il se composait de haricots rouges au piment, de tasajo, d'une poule au riz et de tortillas de maïs, le tout arrosé de pulque et de mezcal.
Les deux jeunes gens firent honneur aux mets placés devant eux et mangèrent comme des hommes qui viennent de faire dix lieues à cheval sans s'arrêter.
Dona Manuela voyait avec plaisir disparaître les mets dont elle chargeait incessamment leurs assiettes et les excitait par tous les moyens à satisfaire leur appétit.
Lorsque le repas fut terminé, les convives passèrent dans une pièce intérieure dont l'ameublement était plus confortable et qui servait de salon aux habitants de la maison. ,
La conversation qui, naturellement, avait été assez languissante pendant le dîner, s'anima peu à peu et bientôt atteignit, grâce aux efforts de dona Manuela, ce ton de douce familiarité qui bannit toute contrainte et double les charmes d'une causerie intime.
Don Fernando semblait se laisser aller avec un secret plaisir à cette conversation à bâtons rompus, qui sautait incessamment d'un sujet à un autre, il écoutait avec complaisance les longs récits de dona Manuela et répondait avec une apparente bonhomie aux questions que parfois elle lui adressait.
— Etes- vous costeno ou tierras adentro ', caballero? demanda tout à coup la bonne dame à son hôte.
1. Qosleno, habitant des côtes ; terras adentro, habitant de l'intérieur des terres.
— Ma foil senora, répondit-il en souriant, je vous avoue franchement que je serais assez embarrassé de vous répondre.
— Pourquoi donc cela, senor?
— Par la raison toute simple que j'ignore complètement où je suis né.
— Cependant vous êtes hijo (tel pais, Mexicain, enfin?
— Tout me porte à le croire, senora, pourtant je n'en jurerais pas.
— Voilà qui est singulier! Yotre famille ne réside donc pas dans la province?
Un nuage passa sur le front de don Fernando.
— Non, senora, répondit-il avec une certaine sécheresse. La maîtresse delà maison comprit qu'elle avait louché une corde douloureuse, elle se hâta de changer de conversation.
— Vous connaissez sans doute don Pedro de Luna? dit-elle.
— Fort peu, senora; le hasard nous a fait rencontrer une fois seulement, |x - il est vrai que ce fut dans une circonstance assez singulière pour qu'il en ait
gardé le souvenir, mais il est possible que je n'entre jamais à l'hacienda.
— Vous auriez tort, caballero : don Pedro est ui\ crisliano viejo l qui entend l'hospitalité à la mode des anciens jours : c'est le rendre heureux que de le mettre à même de l'exercer.
-^ Malheureusement des affaires importantes exigent impérieusement ma présence assez loin de lui, et je crains de n'avoir pas le temps de m' arrêter à l'hacienda.
— Pardon ! senor, dit alors don Estevan, vous n'avez pas, sans doute, l'intention d'entrer dans la prairie?
— Pourquoi m'adressez-vous cette question, caballero?
— Parce que nous sommes ici sur l'extrême frontière indienne, et que, à moins de rebrousser chemin, c'est vers le désert seulement qu'il vous est possible de vous diriger.
— C'est, en effet, dans le désert que je compte m'engager. Don Estevan fit un geste d'étonnement.
— Pardonnez-moi si j'insiste, dit-il, mais sans doute vous ne connaissez Î4; pas ce désert dans lequel vous allez entrer. |^-- — Pardonnez-moi, senor, je le connais fort bien, au contraire.
Et le connaissant, vous osez vous hasarder à y aller seul?
Je crois vous avoir prouvé aujourd'hui, senor, répondit-il avec un sou-
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rire d'une expression indéfinissable, que j'ose bien des choses.
— Oui, oui, je sais que vous poussez le courage jusqu'à la plus grande t^ ■ témérité, mais ce que vous voulez faire estplus que de la té mérité, c'est de la fK;. ' folie.
— De la folie, senor! oh! oh! le mot me parait fort : est-ce qu'un homme résolu, bien armé et bien monté, a quelque chose à redouter des Indiens?
— Si vous n'aviez qu'à vous défendre des Indiens et des bêtes fauves, je serais à la rigueur presque de votre avis, senor : un Blanc déterminé peut
'''.El
1, Vieux chrétien, expression usitée pour signifier les desc endanls des anciens conquérants, dont le sang s'est toujours conservé- pur., '
faire face à vingt Peaux-Rouges, mats comment échapperez-vous au Chat- Tigre?
— Au Chat-Tigre? Excusez-moi, caballero, mais je ne vous comprends pas du tout.
— Je vais m'expliquer, senor : le Chat-Tigre est un Blanc. Cet homme, on ignore pour quelle raison, s'est retiré parmi les Àpaehes, est devenu un de leurs chefs, et a voué une haine implacable aux hommes de sa couleur.
— J'avais vaguement entendu parler de ce que vous me dites, mais, après tout, cet homme est seul de sa race parmi les Indiens; si redoutable qu'il soit, il n'est pas invulnérable, je suppose, et un homme brave peut le tuer.
— Malheureusement vous vous trompez, caballero, cet homme n'est pas seul de sa race parmi les Indiens ; il a avec lui d'autres bandits de son espèce.
— Oui, s'écria doua Manuela, son fils entre autres, que l'on dit être aussi féroce et aussi pillard que lui.
— Ma mère, ce ne sont que des suppositions; en résumé, on ne peut rien affirmer sur le compte du Cœur-de-Pierre.
— Quel est cet homme dont vous parlez là?
— C'est son fils, à ce qu'on affirme, car nul ne pourrait l'assurer.
— Et vous nommez cet homme le Cœur-de-Pierre?
— Oui, sehor; pour ma part je connais de lui plusieurs traits de générosité qui dénotent, au contraire, un cœur bien placé et une âme ardente susceptible d'accomplir de grandes choses.
Une fugitive rougeur couvrit le visage de don Fernando.
— Revenons au Chat-Tigre, dit-il; qu'ai-je à redouter de cet homme?
— Tout; embusqué dans la prairie comme un hideux zopilofce sur la pointe d'un rocher, ce pirate fond sur les plus nombreuses caravanes, qu'il pille, et assassine froidement les voyageurs solitaires que leur mauvais destin amène à sa portée; ses rets sont tendus avec une si cruelle habileté que nul ne peut lui échapper. Croyez-moi, caballero, renoncez à ce voyage, sinon vous êtes perdu.
— Je vous remercie de ces conseils, qui vous sont inspirés par l'intérêt que je vous inspire ; cependant je ne puis les suivre. Mais je m'aperçois qu'il se fait tard; permettez-moi de me retirer. J'ai remarqué sous le zaguan un hamac dans lequel je passerai fort bien la nuit.
— J'ai donné l'ordre de vous préparer la chambre de mon fils.
— Je ne souffrirai pas que l'on dérange qui que ce soit pour moi, senora; je suis habitué aux voyages; du reste, une nuit est bientôt passée; je vous jure que vous me désobligeriez en insistant pour me faire accepter la chambre de don Es te van.
— Agissez donc à votre guise, caballero; un hôte est l'envoyé de Dieu, il doit être le maître dans la maison où il se trouve pendant tout le temps qu J l'honore de sa présence; que le Seigneur veille sur votre repos et vous donne un bon sommeil! Mon fils vous indiquera le cor rai où votre cheval a été placé r si par hasard vous désiriez vous éloigner avant qu'on fût éveillé dans la maison.
— Merci encore une foisl senora; j'espère vous présenter mes hommages avant mon départ.
Après avoir échangé encore quelques compliments avec son hôtesse, don Fernando sortit de la chambre et suivit don Este van.
Le désir qu'il manifestait de dormir sous le zaguan, dans un hamac, n'avait rien que de fort. ordinaire et parfaitement dans les habitudes d'un pays où les nuits dédommagent, par leur beauté et leur fraîcheur, les habitants, des chaleurs accablantes du jour.
Les ranchos américains ont tous un péristyle formé par quatre et souvent six colonnes qui avancent au dehors et soutiennent une azotea. C'est dans l'espace assez vaste laissé par ces colonnes, placées de chaque côté de la porte d'entrée, que Ton tend des hamacs où les maîtres de l'habitation eux-mêmes passent souvent la nuit, préférant dormir en plein air, à Ja chaleur torride qui change littéralement en étuves l'intérieur des maisons.
Don Estevan conduisit son hôte au corral, lui expliqua le mécanisme qui en ouvrait la porte, puis, après lui avoir demandé s'il désirait encore quelque chose, il lui souhaita le bonsoir et rentra dans la maison, dont il laissa la porte ouverte derrière lui, afin que don Fernando pût entrer, s'il en avait besoin.
Doua Manuela attendait le retour de son fils dans la pièce où il l'avait laissée.
La vieille daine paraissait inquiète.
— Eh bien! demanda-t-elle au jeune homme aussitôt qu'il parut, que pensez-vous de cet homme, Estevan?
• — Moi, ma mère? répondit-il avec un mouvement d'étonnement ; que voulez-vous que j'en pense? Je l'ai vu aujourd'hui pour la première fois. La vieille dame hocha la tête avec impatience.
— Vous avez pendant plusieurs heures voyagé côte à côte avec lui : ce long tête-à-tête a dû vous suffire pour l'étudier et vous former une opinion sur son compte.
— Cet homme, ma chère mère, pendant le peu de temps que je me suis trouvé avec lui, m'est apparu sous tant d'aspects différents, qu'il m'a été de toute impossibilité, je ne dirai pas de le juger, mais seulement d'entrevoir une lueur au moyen de laquelle je pusse me diriger pour l'étudier. Je crois que c'est une nature forte, pleine de sève, aussi capable de bien que de mal, suivant qu'il obéira aux impulsions de son cœur ou aux calculs de son égoïsme; à San-Lucar, où il possède un pied-à-terre, chacun le redoute instinctivement, car rien dans sa conduite ne justifie ostensiblement la répulsion qu'il inspire, nul ne sait positivement qui il est, sa vie est un mystère impénétrable.
— Estevan, répondit la vieille dame en posant gravement la main sur le bras de son fils comme pour donner plus de force aux paroles qu'elle allait prononcer, un pressentiment secret m'avertit que la présence de cet homme dans ces parages présage de grands malheurs. Pourquoi? Je ne saurais l'expliquer; lorsqu'il est entré, ses traits m'ont rappelé un souvenir confus d'événements accomplis depuis bien longtemps, hélas! j'ai trouvé dans le
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A peine le Mexicain abord ait-il dans Pile, qu'un cavalier émergeant du couvert
cria d'une voix haute...
signes de son- visage une ressemblance qui m'a frappée avec une personne morte maintenant; — elle soupira; — lorsqu'il a parlé, le son de sa voix a douloureusement résonné à mon oreille, car le son de cette voix complétait la ressemblance que j'avais cru saisir sur son visage. Quel que soit cet homme, je suis convaincue qu'il est un danger, peut-être un malheur pour nous. Je suis vieille, mon fils ; j'ai de l'expérience, et, tu le sais, à mon âge on ne se trompe
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pas; les pressentiments viennent de Dieu : il faut y ajouter foi. Surveille attentivement les démarches de cet homme pendant qu'il demeurera ici; f aurais voulu que tu ne l'amenasses pas sous notre toit.
■ — Que pouvais-je faire, ma mère ? L'hospitalité est un devoir auquel nul ne doit se soustraire.
— Je ne t'adresse pas de reproches, mon fils; tu as agi comme ta conscience te poussait à le faire.
— Dieu veuille que vous vous abusiez, ma mère! Dans tous les cas, quelles que soient les intentions de cet homme, s'il s'attaque à nous, ainsi que vous semblez le craindre, nous déjouerons ses machinations.
■ — Non, mon enfant, ce n'est pas pour nous positivement que je crains.
— Pour qui donc, alors, ma mère? s' écria-t-il vivement.
— Est-ce que tu ne me comprends pas, Estevan? dit-elle avec un sourire triste.
— Vive Dios! ma mère, qu'il y prenne garde ! Mais non, ce n'est pas possible. Du reste, demain au lever du soleil je me rendrai à l'hacienda et je mettrai don Pedro et sa fille sur leurs gardes.
— Ne leur dis rien, Estevan, mais veille auprès d'eux comme un ami
— Oui, vous avez raison, ma mère, cela vaut mieux, répondit le jeune homme devenu tout à coup pensif : j'entourerai Hermosa d'une protection
! occulte si vigilante qu'elle n'aura rien à redouter, je vous le jure 5 vive Diosl
Je préférerais mille fois mourir dans les plus atroces tortures que la savoir de nouveau exposée à des dangers semblables à ceux qu'elle a courus il y a quelques jours; maintenant, ma mère, donnez-moi votre bénédiction et permettez-moi de me retirer.
— Va, mon enfant, que Dieu te protège 1 dit la vieille dame. Don'Estevan s'inclina respectueusement devant sa mère et se retira, mais
avant de se livrer au repos il fit dans la maison une visite minutieuse, et n'éteignit son candil qu'après s'être assuré que tout était dans un ordre parfait.
Cependant, aussitôt que don Estevan l'avait quitté, don Fernando s'était couché dans le hamac et avait presque immédiatement fermé les yeux. La nuit était calme et sereine, les étoiles plaquaient le ciel d'un nombre infini de diamants, la lune répandait à profusion ses rayons argentés sur le paysage; par intervalle, les aboiements prolongés des chiens de garde se mêlaient aux
[0 1 / hurlements saccadés des coyottes, dont on apercevait au loin les sinistres
silhouettes, grâce à la transparence de l'atmosphère, qui permettait de distinguer les objets à une grande distance.
Tout dormait ou semblait dormir dans le rancho. . . Soudain don Fernando souleva lentement et avec précaution sa tête au niveau du bord du hamac, et jeta un regard investigateur autour de lui.
fï|:; Rassuré sans doute par le silence qui régnait dans la maison, il se laissa
glisser sur la terre, et avec des précautions extrêmes, après avoir prêté l'oreille et sondé les ténèbres dans toutes les directions, il chargea sur sa
tête les harnais de son cheval, déposés sur un banc dans le zaguan, et se dirigea vers le eorral.
Après en avoir ouvert la porte sans bruit, il siffla doucement; à ce signal, le cheval redressa la tête, et, cessant de manger, il accourut auprès de son maître, qui l'attendait en tenant entr'ouverte la porte du eorral.
Celui-ci le saisit par la crinière, le flatta en lui parlant doucement, puis il lui mit la selle et la bride avec cette dextérité et cette promptitude particulières aux hommes habitués de longue main aux voyages.
Lorsque le cheval fut sellé, son maître lui enveloppa avec soin les pieds dans des morceaux de peau de mouton, afin d'amortir le bruit de sa course; puis, cette dernière précaution prise, il se mit légèrement en selle et, se penchant sur le cou de la noble bête :
— Santiago! bravo I c'est maintenant qu'il faut montrer ta légèreté.
Le cheval, comme s'il eût compris ces paroles, s'élanga dans l'espace et détala avec une rapidité vertigineuse dans la direction de la rivière.
La plus grande tranquillité continuait à régner dans le rancho, où personne ne semblait s'être aperçu de cette fuite précipitée.
LES PEiUJX-ROUaES
Nous rentrerons maintenant dans le Far -West.
Sur les rives du Rio-Grande del Norte, à dix lieues environ du presidio de San-Lucar, s'élevait Yatepelt ou village de la passée des Venados.
Cet atepelt, simple camp provisoire comme la plupart des villages indiens, dont les mœurs nomades ne comportent pas d'établissement fixe, se composait d'une centaine de callis, ou cabanes irrégulièrement groupées les unes auprès des autres.
Chaque calli était construit d'une dizaine de pieux plantés en terre, hauts de quatre à cinq pieds sur les côtés, et de six à sept au milieu, avec une ouverture vers l'orient, pour que le martre du calli pût au matin jeter de l'eau en face du soleil levant, cérémonie par laquelle les Indiens conjurent le Wacondah de ne pas nuire à leur famille pendant le cours de la journée qui commence.
Ces callis étaient revêtus de peaux de bison cousues ensemble, toujours ouvertes au milieu, afin de laisser un libre essor à la fumée des feux de l'intérieur, feux qui égalent en nombre les femmes du propriétaire, chaque femme devant avoir un feu pour elle seule.
Les cuirs qui servaient de murs extérieurs étaient préparés avec soin et peints de diverses couleurs.
Ces peintures, par leur bizarrerie, égayaient l'aspect général de l'atepelt.
Devant Ventrée des callis les lances des guerriers étaient fichées droites
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dans le sol. Ces. lances légères et faites- de roseaux flexibles, hautes de seize à dis-huit pieds et armées à leur extrémité d'un fer long et cannelé, forgé par les Indiens eux-mêmes, sont l'arme la plus redoutable des Àpaches.
La joie la plus vive semblait animer l'atepelt; dans quelques eallis, des Indiennes armées de fuseaux filaient la laine de leurs troupeaux; dans d'autres, des femmes tissaient ces zarapés si renommés par leur finesse et la perfection du travail, devant des métiers d'une simplicité primitive.
Les jeunes gens de la tribu, réunis au centre de l'atepelt, au milieu d'une vaste place, jouaient au mili *, jeu singulier fort aimé des Peaux-Rouges.
Les joueurs tracent un vaste cercle sur le sol, y entrent et se rangent sur deux lignes vis-à-vis les uns des autres ;. des champions de chacune d'elles, une balle remplie d'air dans la main, ceux-ci dans la main droite, ceux-là dans la main gauche, jettent leur balle en arrière de leur corps de manière à la ramener en avant. Il lèvent la jambe gauche, reçoivent le projectile dans la main et le renvoient à l'adversaire, qu'ils doivent atteindre au corps sous peine de perdre un point. De là mille contorsions bizarres du vis-à-vis qui, pour éviter d'être touché, se baisse, se lève, se penche soit en avant, soit en !;:; arrière, bondit sur place ou saule de côté. Si la balle sort du cercle, le pre-
fe -. mier joueur perd deux points et court après elle. Si au contraire le second est
[.;"■:.■ frappé, il faut qu'il saisisse la balle et la relance à son adversaire, qu'il doit
fV. toucher, à moins de perdre lui-même un point. Celui qui suit, au côté opposé
i:{: du cercle, recommence, et ainsi de suite jusqu'à la fin.
j,; On comprend quels éclats de rire prolongés accueillent les postures gro-
Jv' tesques que les joueurs sont contraints de prendre à chaque instant.
|-;v D'autres Indiens, plus mûrs d'âge, jouaient gravement à une espèce de
jeu de cartes avec des carrés de cuir enluminés de figures grossières de certains animaux.
Dans un calli plus vaste et mieux peint que les autres callis de l'atepelt, l'habitation du sachem ou principal chef, dont les lances garnies à la base d'une peau colorée en rouge étaient la marque distinctive du pouvoir, trois hommes accroupis devant un feu mourant causaient insouciants des bruits du dehors.
Ces hommes étaient le Chat-Tigre, le Zopilote et Yamantain ou sorcier de la tribu.
Le Zopilote était un métis réfugié depuis longtemps parmi les Apaches et adopté par eux.
Cet homme, auquel le surmon qu'il portait convenait parfaitement était un misérable dont la froide et basse cruauté révoltait les Indiens eux-mêmes, peu délicats cependant en pareille matière. Le Chat-Tigre avait fait de" cette bête féroce qui lui était dévouée le ministre de ses vengeances et l'instrument docile de toutes ses volontés.
Marié depuis un an environ, sa dernière femme était accouchée le matin • même d'un garçon, ce qui était cause des grandes réjouissances des Indiens,