‹ Les Chasseurs d'abeillesChapitre 13 sur 44 · Ce mot vient de mixtli, nuage, et coati, serpent · texte numérisé non relu

Ce mot vient de mixtli, nuage, et coati, serpent

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sur un signe du Chat-Tigre, il suivit le grand chef dans son calli, où ils reprirent leurs places devant le foyer. L'amantzin était avec eux.

Sur un signe du Gliat-Tigre les femmes sortirent, et lui, après un court recueillement, il prit la parole :

— Mes frères, vous êtes mes fidèles, dit-il, et devant vous mon cœur s'ouvre comme un chirimoya pour vous laisser voir mes plus secrètes

g|. pensées; je suis triste depuis quelques jours.

— Mon père est inquiet de son fils, le Cœur- de-Pierre, dit Tamaiitzin.

— Non ; que m'importe ce qu'il devient en ce moment? je saurai le rejoindre quand il le faudra, mais j'ai une mission secrète à confier à un homme sûr; depuis ce matin j'hésite à m'en expliquer franchement avec vous.

— Que mon père parle, ses fils écoutent, reprit l'amantzin.

— Hésiter plus longtemps serait compromettre des intérêts sacrés : vous allez monter à cheval ; vous, Zopilote, je n'ai rien à vous dire, vous savez où

|t; je vous envoie.

Le Zopilote lit un signe d'intelligence.

— Déterminez ces hommes, continua le Chat-Tigre, à nous aider dans notre entreprise, et vous m'aurez rendu un immense service.

j:â?i — Je le ferai ; dois-je partir à l'instant ?

— Oui, si cela vous est possible.

— Bon, dans dix minutes, je serai loin de l'atepelt. Après avoir salué les deux chefs, le Zopilote sortit. Quelques instants plus

tard, on entendit résonner au dehors le galop d'un cheval qui s'éloignait ; le Chat-Tigre poussa un soupir de satisfaction.

— Que mon frère l'atmantzin ouvre les oreilles, dit-il: je vais quitter l'atepelt, j'espère être de retour cette nuit môme ; il se peut cependant que mon absence se prolonge deux ou trois soleils ; je laisse mon frère Tamaiitzin en mon lieu et place, il commandera les guerriers et les empêchera de s'éloigner du village et de s'approcher de la frontière des Visages-Pàles ; il est important que les Gachupines ne soupçonnent pas notre présence aussi près d'eux, sans cela notre coup serait manqué. Mon frère m'a-t-il bien compris?

— Le Chat-Tigre n'a pas la langue fourchue; les paroles que souffle sa JK;;; , poitrine sont claires ; son fils Ta parfaitement compris.

|S;| — Bien. Je puis donc m' éloigner eu toute sécurité, mon frère veillera sur

la tribu.

— Les ordres de mon père seront exécutés; quelle que soit la durée de son absence, il n'aura à adresser aucun reproche à son fils.

— Ooah ! mon fils enlève par ces paroles la peau qui couvrait mon cœur et le remplissait d'inquiétude. Merci! Que le Maître de la vie veille sur lui ! je pars.

— Ooah 1 mon père est un guerrier sage ; le Wacondah le protégera pendant l'expédition qu'il tente; il. réussira.

Les deux hommes se saluèrent une dernière fois, Tamautzin reprit sa place auprès du foyer, et le Chat-Tigre sortit du calli.

Probablement que, si le vieux chef avait aperçu l'expression de haineuse fourberie dont était, au moment de leur séparation, empreinte la physionomie du sorcier, il n'aurait pas quitté le village.

A l'instant où le Chat-Tigre, avec une légèreté à laquelle, vu son âge, on ne se serait pas attendu, se mettait en selle, le soleil disparaissait derrière les hautes montagnes de l'Apacheria, et la nuit envahissait la prairie.

Le vieillard, sans paraître se soucier des ténèbres, serra les genoux, lâcha la bride et partit à fond de train.

Le devin, le corps plié, la tête penchée en avant, écouta avidement le bruit toujours décroissant de la course rapide du chef; lorsque tout, fut retombé dans le silence, il se redressa vivement , un sourire de triomphe se joua pendant quelques secondes sur ses lèvres pâles et minces, et il murmura avec un accent de triomphe ce seul mot : « Enfin ! » qui sans doute résumait toutes les pensées qui grondaient au fond de son cœur.

Puis il se leva, sortit du calli, s'assit à quelques pas au dehors, croisa les bras sur la poitrine et chanta d'une voix basse et sur un rythme triste et monotone la complainte apache qui commence par ces vers que nous reproduisons comme spécimen de la langue de ces peuplades barbares ;

El meb in ni llacaclaulcy

T uza pan Pilco puyenlzin

Anca ma guida conllzin

Ay guinchey ni pello riienchey !

« Je suis allé perdre mon tlaeaelantey dans le pays Pilco, oh ! coteaux homicides qui l'ont changé en ombres et en mouches. »

Au fur et à mesure que le devin avançait dans son chant, sa voix devenait plus haute et plus assurée; bientôt de la plupart des callis sortirent des guerriers enveloppés avec soin dans leurs robes de bison et qui d'un pas furtif se dirigèrent vers le chanteur et entrèrent silencieusement dans le calli.

Lorsque sa chanson fut terminée, le devin se leva, et, après s'être assuré, par un regard investigateur, que personne, ne venait plus de son côté, qu'aucun retardataire ne répondait plus à son signal, à son tour il entra dans le calli et rejoignit ceux qu'il avait si singulièrement convoqués.

Ces hommes étaient au nombre de vingt ; ils se tenaient debout, silencieux et immobiles, comme des- statues de bronze, autour du'-feu, dont les flammes, avivées par le courant d'air causé par leur arrivée, jetaient sur les visages sombres et réfléchis des reflets sinistres. L'amantzin se plaça au centre delà hutte et, élevant la voix :

- ■ — Que mes frères s'assoient au feu du conseil, dit-il.

Les guerriers, sans répondre, s'accroupirent en cercle. ,

Le devin prit alors des mains du haehesîo, ou crieur public, le grand calumet dont le fourneau était en terre rouge et le tuyau long de six pieds en bois d'aloès, garni de plumes et de grelots, il le bourra de tabac lavé nommé

morrichê , qui ne sert que dans les grandes occasions, puis il l'alluma au moyen d'une baguette médecine et, après avoir rendu la fumée parle nez etlabouche, il offrit le calumet à son voisin de droite ; celui-ci suivit son exemple et le calumet passa à la ronde de mains en mains jusqu'à ce qu'il revînt à l'amantzin.

Celui-ci secoua la cendre dans le feu en murmurant à voix basse quelques paroles que nul ne put entendre, puis il rendit le calumet au hachesto, qui se retira afin de veiller au dehors pour assurer le secret des délibérations du conseil.

Il y eut un assez long silence, le calme le plus complet régnait dans le village, nul bruit ne troublait la tranquillité de l'atepelt, on se serait cru à cent lieues de toute habitation humaine.

Enfin Famantzin se leva, il croisa les bras sur sa poitrine et, promenant un regard clair sur l'assemblée :

— Que mes frères ouvrent leurs oreilles, dit-il d'une voix accentuée, l'esprit du Maître de la vie est entré dans mon corps, c'est lui qui dicte les paroles que souffle ma poitrine. Chefs des Bisons-Apaches, l'esprit de vos ancêtres a cessé d'animer vos âmes: vous n'êtes plus les guerriers terribles qui avaient déclaré aux Visages-Pâles, ces lâches et odieux spoliateurs de vos territoires de chasse, une guerre sans trêve ni merci, vous n'êtes plus que des antilopes timides qui fuientavecdes pieds de gazelle au bruit lointain d'un cruhpa — fusil — des Visages-Pâles, vous n'êtes plus que des vieilles femmes bavardes, auxquels les Yorris — Espagnols — donneront des jupons; votre sang ne coule plus clair dans vos veines et une peau s'est étendue sur votre cœur et Ta complètement enveloppé. Vous si braves et si terribles autrefois, vous vous êtes faits les lâches esclaves d'un chien des Visages-Pâles qui vous mène comme des lapins craintifs et vous tient tremblants sous son regard. Ainsi parle le Maître delà vie. Que lui répondrez-vous, guerriers apaches? 11 se tut, attendant évidemment qu'un des chefs prit à son tour la parole. Pendant ce discours outrageant, un frémissement d'indignation avait agité les Indiens, ce n'avait été qu'à grand'peine qu'ils étaient parvenus à maîtriser la violence de leurs sentiments, mais, aussitôt que l'amaiitzin eut cessé de parler, un chef se leva.

— Le devin des Apache s-Bisons est-il fou? dit-il d'une voix tonnante, pour parler ainsi aux chefs de sa nation? Qu'il compte les queues de loups rouges attachées à nos talons, il verra si nous sommes des vieilles femmes bavardes et si le courage de nos ancêtres est éteint dans nos cœurs. Qu'importe que le Chat-Tigre soit un Visage-Pâle, si son cœur est apache? Le Chat-Tigre est sage, il a vu beaucoup d'hivers, toujours les conseils qu'il a donnés ont été bons.

L'amantzin souri avec mépris.

— Mon frère r Aigle-Blanc parle bien, ce n'est pas moi qui lui répondrai. 11 frappa dans ses mains à trois reprises. Un guerrier parut.

— Que mon frère, lui çlit l'amaritzin, rende compte au conseil de la mission dont l'avait chargé le Chat-Tigre.

Le Peau-Rouge lit quelques pas pour se rapprocher du cercle ; il s'inclina

Bon Fernando fit un mouvement pour se précipiter sur le majordome

respectueusement devant les chefs dont tous les regards étaient fixés sur lui et il prit la parole.

■ — Le Chat-Tigre, dit-il d'une voixbasse et triste, avait ordonné au Faucon- Noir de s'embusquer avec vingt guerriers, sur le passage des Visages-Pâles que le Cœur-de-Pierre feignait de guider vers leurs grandes huttes de pierre; le Faucon-Noir suivit assez longtemps les Visages-Pâles dans la prairie; leur

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piste était claire; ils n'avaient pas d'armes, rien n'était en apparence plus facile que de s'emparer d'eux. Une heure environ avant le moment convenu pour l'attaque, le Cœur-de-Pierre se présenta seul au camp des guerriers apaclies; le Faucon-Noir le reçut avec de grands témoignages d'amitié et le félicita d'avoir abandonné les Yorris, mais le Cœur-de-Pierre répondit que le Chat- Tigre ne voulait pas qu'on attaquât les - Visages-Pâles; il se précipita sur le Faucon-Noir dans le cœur duquel il plongea son couteau, tandis que les Yorris, qui s'étaient approchés sournoisement du camp, surprenaient les guerriers et les massacraient avec des eruhpas donnés par le Chat-Tigre luimême, qui avait préparé cette trahison afin de se débarrasser d'un chef dont il redoutait l'influence. De vingt guerriers qui suivaient le sentier de la guerre, six seulement sont revenus avec moi à l'atepelt, les autres ont été impitoyablement égorgés par le Cœur-de-Pierre. J'ai dit.

Après cette foudroyante révélation il y eut un morne silence, causé par Péfconnement et la colère : c'était le calme qui recèle la tempête, les chefs échangeaient entre eux des regards courroucés.

Les Peaux-Rouges sont peut-être les hommes dont les sentiments changent le plus rapidement, et qui sous l'impression de la colère, sont les plus faciles à entraîner. L'amantzin le savait: aussi était-il sur maintenant de son triomphe, après l'impression terrible causée par le récit du guerrier indien .

— Eh bien! dit-il, que pensent maintenant mes frères des conseils du Chat-Tigre? L'Aigle-Blanc trouve-t-il toujours qu'il a an cœur apache ? Qui vengera la mort du Faucon-Noir ?

Tous les chefs se levèrent simultanément en brandissant leurs couteaux

à scalper ♦

— Le Chat-Tigre est un chien voleur et poltron! s'écrièrent-ils ; les guerriers apaclies attacheront sa chevelure à la bride de leurs chevaux !

Deux ou trois chefs seulement essayèrent de protester : ils savaient la VÀ\ haine invétérée que, depuis longtemps, Tamantzin portait au Chat-Tigre; ils

connaissaient le caractère fourbe du sorcier et soupçonnaient que, dans cette affaire, la vérité avait probablement été dénaturée et altérée afin de servir la vengeance de l'homme qui avait juré la perte d'un ennemi que, cependant, il n'avait jamais osé attaquer en face.

Mais la voix de ces chefs fut facilement étouffée sous les clameurs de rage des autres Indiens. Renonçant alors provisoirement à une discussion inutile, ils sortirent du cercle, et allèrent se grouper dans un angle éloigné du calli, résolus à demeurer témoins impassibles, sinon indifférents, des résolutions qui seraient prises par le conseil.

Les Indiens sont de grands enfants qui se grisent au bruit de leurs propres [H^ paroles et qui, lorsque la passion les agite, oublient toute prudence et toute

jg!;i mesure.

Cependant, dans la circonstance présente, bien qu'ils éprouvassent le plus vif désir de se venger du Chat-Tigre, qu'ils haïssaient d'autant plus fortement en ce moment qu'ils l'avaient plus aimé et plus respecté, bien que les mesures les plus violentes fussent proposées contre lui 3 cependant ce n'était qu'avec une sorte d'hésitation qu'ils procédaient contre leur ancien chef; la

raison en était simple: ces hommes primitifs ne reconnaissent qu'âne supériorité, la force brutale, et, malgré son âge avancé, le Chat-Tigre jouissait parmi eux d'une réputation de force et de courage trop bien établie pour qu'ils n'envisageassent pas avec une certaine terreur les conséquences de l'action qu'ils méditaient.

L'amantzin chercha vainement par tous les moyens en son pouvoir à leur persuader qu'il leur serait facile de s'emparer du Chat-Tigre à son retour au village. Le plan du sorcier était excellent; si les chefs avaient osé l'accepter, sa réussite paraissait infaillible. Voici quel était ce plan : les Apaches feindraient d'ignorer la mort du Faucon-Noir ; au retour du Chat-Tigre dans la tribu on le recevrait avec de grandes protestations de joie, afin de détruire ses soupçons, si par hasard il en avait conçu, puis on profiterait de son sommeil pour s'emparer de lui, le garrotter solidement et l'attacher au poteau de torture. Comme on le voit, ce plan était d'une simplicité biblique, mais les Apaclies ne voulurent pas en entendre parler, tant leur ennemi leur inspirait de terreur.

Enfin, après une discussion qui dura pendant la plus grande partie de la nuit, il fut d éfinitivement arrêté que la tribu lèverait le camp et s'enfoncerait dans le désert sans plus se préoccuper de son ancien chef.

Mais alors les chefs dissidents, qui jusque-là ne s'étaient mêlés en rien à ce qui s'était passé, quittèrent l'angle de la hutte où ils s'étaient retirés, et l'un d'eux, nommé l'OEil-de-Feu, prenant la parole au nom de ses compagnons, lit observer que les chefs qui voulaient s'éloigner étaient libres de le faire, mais qu'ils ne pouvaient imposer leur volonté à personne; que la tribu n'avait pas de grand chef légalement nommé; que chacun était maître d'agir à sa guise et que, quant à eux, ils étaient résolus à ne pas payer par la plus noire ingratitude les éminents services que le Chat-Tigre avait depuis nombre d'années rendus à la nation, et qu'ils ne quitteraient pas le village avant son retour.

Cette détermination inquiéta vivement l'amantzin, qui chercha vainement à la combattre; les chefs ne voulurent rien entendre et demeurèrent fermes dans la résolution qu'ils avaient prise.

Au lever du soleil, par les ordres du sorcier, qui déjà agissait comme s'il eût été désormais le chef reconnu de la nation, le hachesto convoqua les guerriers sur la place du village, auprès de l'arche du premier homme, et l'ordre fut donné aux femmes de détruire les callis, d'atteler et de charger les chiens, afin de partir le plus tôt possible.

Cet ordre fut promptement exécuté; les piquets furent enlevés, les peaux de bisons pliées, les ustensiles de ménage soigneusement empaquetés et placés sur les traîneaux que les chiens devaient traîner.

Mais les chefs dissidents avaient agi de leur côté; ils étaient parvenus à taire partager leur opinion à plusieurs guerriers renommés de la nation, ce qui fit que les trois quarts seulement de la tribu se préparèrent à émigrer, tandis que l'autre quart demeura spectateur indifférent des préparatifs de voyage qui se faisaient devant lui.

Enfin le hachesto, sur un signe de Tamanlzin, donna Tordre du départ.

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