‹ Les Chasseurs d'abeillesChapitre 19 sur 44 · Plus riche et plus chérie que le plus précieux trésor · texte numérisé non relu

Plus riche et plus chérie que le plus précieux trésor

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ViTWaff».— j jv, — ?-.

Un cercle s'était formé autour des deux femmes.

A cette réponse sans doute attendue, le caporal s'arrêta net. Il posa le bout de son sabre sur le sol, s'appuya sur la poignée et dit d'une voix assez haute, bien qu'il parût se parler à lui-même :

— Je voudrais bien savoir pourquoi les nanthts l se sont si soudainemen retirés dans l'intérieur de la pampa.

1, Espèce d'autruche particulière aux pampas. LlV. 225. F. ROY, édit. — Reproduction interdite.

.-ur :

— Parce que, reprit la voix qui avait continué la chanson, ils ont senti l'odeur des cadavres.

— Gela peut-être vrai, lit le caporal sans paraître autrement étonné de celle réponse qui lui arrivait si singulièrement: mais alors les condors devraient descendre delà Cordillère.

— Déjà, depuis vingt et .un jours, ils ont franchi l'alto de Cambre.

— Le soleil était rouge à son coucher hier.

— Ses rayons reflétaient sans doule la lueur des incendies allumés par la Mas-tïorca, dit encore la voix.

Le caporal n'hésita plus.

— Approchez, don Leoncio, murmura-t-il, vous et, vos compagnons.

— Nous voilà, Luco.

Le soldat fut instantanément enveloppé par six personnes armées jusqu'aux

dénis.

Tl est inutile de dire que ces personnages étaient les cavaliers qui, une heure auparavant, s'étaient rencontrés au relais avec les colorados et que la prudence avait jusqu'à ce moment engagés à demeurer à l'écart.

Dans le rancho, la danse et les cris continuaient toujours. La joie prenait peu à peu les proportions d'une gigantesque orgie.

Les étrangers étaient donc certains de ne pas être troublés. D'ailleurs, bien que la lune fut levée et répandit une clarté assez grande, le groupe, abrité par les galeras qui le cachaient, ne craignait pas d'être découvert, tandis qu'au contraire, grâce à la position qu'il occupait, personne ne pouvait sortir de la maison sans être immédiatement aperçu par les causeurs.

Nous profilerons de la lumière déversée à profusion par les raj^ons argentés de la lune pour décrire en quelques mots ces nouveaux personnages, dont le portrait est d'autant plus facile à faire que. par précaution, ils avaient mis pied à terre et tenaient leurs chevaux en bride.

Nous avons dit qu'ils étaient six; les trois premiers étaient évidemment des peones, mais leurs lourds éperons d'argent, leur tirador ou ceinture de velours brodé, les armes délicatement ciselées que laissaient entrevoir leurs riches ponchos de fine laine de la vigogne de Bolivie, et surtout la familiarité respectueuse avec laquelle ils se tenaient auprès de leurs maîtres, montraient assez le degré de considération à laquelle ils avaient droit.

Ces peones étaient en effet non seulement des serviteurs, mais aussi des amis, humbles, il est vrai, mais dévoués et longtemps éprouvés au milieu 5s$ - des scènes de dangers terribles.

Des maîtres, deux étaient des hommes de trente-cinq à trente-huit ans, dans la plénitude de l'âge et de la force.

Leur costume, en tout semblable quant à la coupe à celui de leurs serviteurs, n'en différait que par la richesse et la plus grande finesse des tissus. Le premier, d'une taille haute et bien prise, aux manières élégantes et aux gestes gracieux, avait un visage- dont les lignes Hères et arrêtées et les traits hardis empreints d'une expression de franchise et de bonté inspiraient au premier coup d'oeil le respect et la sympathie.

Celui-là se nommait don Leoncio de Riheyra, Son compagnon, de la même

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LES CHASSEURS D'ABEILLES d55

taille à peu près et doué comme lui de manières d'une suprême élégance, formait cependant avec don Leoncio le plus complet contraste.

Ses yeux bleus au regard doux et voilé comme celui d'une "femme, les épaisses boucles de ses cheveux blonds qui s'échappaient en larges touffes de dessous son chapeau de panama et ruisselaient en désordre sur ses épaules, la blancheur mate de sa peau qui tranchait avec le teint légèrement olivâtre et bronzé de don Leoncio, donnaient à supposer qu'il n'avait pas vu le jour sous le chaud climat de l'Amérique espagnole; cependant ce cavalier, plus encore que son compagnon, pouvait orgueilleusement revendiquer la qualité de véritable Mjo del i)ays\ puisqu'il descendait en ligne directe du brave et malheureux Tupac-A-maru, le dernier ïnca, si lâchement assassiné par les Espagnols.

Il se nommait Manco-Amaru, Diego de Solis y Villas Reaies. Nous demandons pardon au lecteur de cette kyrielle de noms.

Don Diego de Solis cachait 'sous une enveloppe légèrement efféminée un courage de lion que rien ne pouvait émouvoir ni seulement étonner; la peau fine et presque diaphane de ses mains blanches aux ongles rosés cachait des nerfs d'acier.

Quant au troisième cavalier qui se tenait modestement derrière les autres, il s'enveloppait avec tant de soin dans les plis de son poncho, les ailes de son chapeau étaient si bien rabattues sur son visage, qu'il était impossible de rien distinguer de lui autre que deux grands yeux noirs qui parfois semblaient lancer des jets de flamme; l'exiguïté de sa taille, la délicatesse de ses formes et la molle désinvolture de ses gestes et de ses mouvements ondulés et serpentins, faisaient supposer que ce n'était encore qu'un enfant, à moins que ce costume masculin ne recouvrît une femme, ce qui était plus probable.

Cependant, dès que le caporal s'était trouvé en présence des personnes que nous venons de décrire, une métamorphose s'était opérée dans toute sa personne, ses manières brusques et farouches avaient fait place à d'autres remplies de cette obséquiosité câline qui dénote un véritable dévouement. Son visage avait perdu son expression railleuse et sournoise pour prendre une physionomie douce et joyeuse.

Don Leoncio ne parvint qu'avec peine à modérer les élans de folle joie auxquels le soldat se livrait avec la naïve franchise d'un homme qui jouit enfin d'un bonheur longtemps attendu vainement.

— Voyons, Lueo, lui répétait-il, calme-toi, mon ami : c'est moi, c'est bien moi; là, sois prudent, muchacho, le moment n'est pas propice aux ôpanchemenls.

— C'est vrai! c'est vrai! mi amo> — mon maître, — mais je suis si heureux de vous revoir enfin après tant de temps 1 et il essuya des larmes brûlantes qui coulaient sur ses joues bronzées.

Don Leoncio se sentit ému de la tendresse de ce vieux serviteur.

-1 . Enfant du pays, locution fort usitée en Amérique.

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— Merci, Lu.co,lui dit-il en lui tendant la main, tu es une bonne et dévouée créature.

— Et pourtant, malgré le bonheur que j'éprouve à vous voir, j'aurais préféré que vous ne fussiez pas arrivé si à Timproviste; mi amo, les temps sont mauvais, le tyran est plus puissant que jamais à Buenos-Ajres.

— Je le sais; malheureusement je n'ai pu remettre mon voyage, malgré les périls auxquels je savais que je serais exposé.

. — Valga me Dios, Seigneurie, c'est une terrible vie que celle que nous menons.

— Enfin, que veux-tu? muchacho, il nous faut prendre notre parti de ce que nous ne pouvons empêcher.

« A.s-tu exécuté tous mes ordres?

— Tous, oui, mi amo; votre frère est prévenu;malheureusement je n'ai pu aller moi-même l'avertir; j'ai été forcé de lui expédier un gaucho que je ne connais que fort peu; mais soyez tranquille, Seigneurie, votre frère ne manquera pas au rendez-vous; il sera ici dans quelques heures.

— Bien ; mais tu es arrivé en bien nombreuse compagnie, il me semble.

— Hélas! je n'ai pu faire autrement : je suis surveillé de près, vous le savez, mi amo; il m'a fallu employer les moyens les plus extraordinaires pour décider le lieutenant à pousser une pointe jusqu'ici.

— Il s'en est peu fallu que nous nous soyons rencontrés nez à nez avec lui.

— Oui, et j'ai bien eu peur en ce moment, car je vous avais reconnu déjà, Seigneurie. Dieu sait ce qui serait arrivé d'une telle rencontre!

— En effet : ce lieutenant est-il un bon?

Luco secoua tristement la tête.

— Lui, mi amo, prenez garde, c'est un des plus féroces Mas horqueros de ce chien m al v ado de Rosas.

— Diable! fit don Leoncio d'un air soucieux; je crains bien, mon pauvre Luco, que ta trop grande confiance ne nous ai fait tomber dans un guêpier d'où nous aurons bien de la peine à sortir sains et saufs,

— La position est difficile, je ne vous le carche pas ; il faut user d'une extrême prudence, et ne pas vous laisser dépister; le principal est de gagner du temps.

— Oui, fit don Leoncio tout songeur.

— Combien êtes-vous? demanda don Diego en se mêlant à la conversation. ™ Trente-cinq en comptant le lieutenant, Seigneurie, mais, je vous Lai dit,

c'est un démon incarné, il en vaut quatre à lui seul.

— Bah! reprit légèrement don Diego en caressant complaisamment sa moustache blonde, nous sommes sept en te comptant, mon brave.

— Quel est ce lieutenant?

— C'est don Torribio, l'ancien gaucho.

— Oh! s'écria don Leoncio avec un geste de dégoût, Torribio Deguello i ?

— Yoto a brios! reprit don Diego, j'aurais plaisir à lui tenir un peu le genou sur la poitrine, à ce misérable. Voyons, que faisons-nous?

i. Littéralement, Torribio l'égorgeur,

— Vous oubliez qui est avec nous, don Diego, lui dit vivement don Léon ci o en jetant un regard sur leur compagnon immobile auprès d'eux.

— C'est vrai! s'écria le jeune homme, je suis fou : pardonnez-moi, cher, nous ne saurions user de trop de prudence.

— Heureusement, observa Luco, que vous n'avez pas amené doua Antonia avec vous. Pauvre chère nina, elle serait morte ici, avec les démons au milieu desquels nous sommes exposés à nous trouver.

Tout à coup, avant que don Leoncio eût le temps de répondre, des clameurs horribles éclatèrent dans la maison, plusieurs coups de feu se firent entendre et une vingtaine d'hommes et de femmes, affolés par la terreur,

s'élancèrent au dehors avec des cris perçants et se sauvèrent dans toutes les

directions.

— Cachez-vous! s'écria vivement Luco. Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que cela signifie? Je reviens tout de suite, surtout prenez garde d'être reconnus; cachez- vous, au nom du ciel! À bientôt 1 à bientôt! 11 faut que j'aille voir là-dedans ce qui se passe.

Et, laissant don Leoncio et ses compagnons en proie à la plus vive anxiété, le caporal se dirigea en courant vers la maison, où le tumulte croissait de minute en minute.

UNE GALANTERIE FEDERALISTE

Nous précéderons de quelques instants le caporal Luco, afin d'expliquer au lecteur ce qui s'élait passé dans le rancho.

Les choses allèrent d'abord fort bien : le premier moment de méfiance et de crainte passé, les arrieros elles carreteros, subissant malgré eux l'influence de leur passe-temps favori, avaient oublié complètement leurs appréhensions et avaient franchement fraternisé avec les soldats.

L'aguardiente circulait sans interruption d'un bout de la salle à l'autre, la joie croissait en proportion des rasades qui, à force d'êti'e répétées, commençaient à échauffer les cerveaux et à faire jaillir ça et làles premiers symptômes de l'ivresse.

Cependant le lieutenant don Torribio, l'œil brillant et le visage animé, continuait à chanter, à racler de la guitare et surtout à boire sans paraître songer à mal, et peut-être tout se serait-il bien terminé sans un incident qui vint subitement changer la face des choses, et d'une scène de joie faire une scène de terreur.

Parmi les plus brillants et les plus élégants danseurs de zambacueca se trouvait un jeune muletier de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits fins et intelligents, à la taille bien prise et aux manières dégagées, qui se. faisait remarquer par la désinvolture et la grâce inimitable de sa danse; les femmes surtout se pressaient autour de lui, lui lançant les œillades les plus assassines

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en applaudissant avec la joie la plus foIle aux pas excentriques qu'il lui plaisait de risquer.

Parmi ces femmes il y en avait deux, jeunes filles de seize ans à peine, mais belles de cette beauté particulière aux Américaines et qui en Europe n'a pas d'équivalent. Leurs yeux noirs ombragés de longs cils de velours, leur bouche aux lèvres rouges comme les fruits du chirimoya, leur visage légèrement doré par le chaud soleil du tropique, sur lequel tranchaient les longues tresses de leurs cheveux d'un noir bleuâtre, leur taille svelte, souple et dégagée, qu'elles faisaient onduler à leur gré par des mouvements serpentins d'un salero inimitable, toutes ces grâces réunies leur complétaient une de ces beautés enivrantes et voluptueuses qui ne se peuvent analyser, mais dont l'homme le plus froid est contraint de subir l'influence magnétique et le charme fascinateur.

Ces deux femmes se distinguaient entre toutes par l'exagération des éloges qu'elles prodiguaient à l'objet de leur prédilection. Celui-ci, nous devons lui rendre cette justice, semblait fort peu se préoccuper de l'enthousiasme qu'il excitait. C'était un brave garçon dont le cœur, sinon la tète, était parfaitement libre, qui dansait pour danser, parce que cela lui plaisait et que, dans la rude vie qu'il menait, l'occasion se présentait bien rarement pour lui de se livrer à ce divertissement, et, du reste, fort peu soucieux d'inspirer une passion quelconque à l'une ou l'autre de ses admiratrices.

Celles-ci, bien qu'avec cet instinct inné chez toutes les femmes elles comprissent l'indifférence de Farriero et en fussent intérieurement blessées, n'en continuaient pas moins à lui prodiguer les expressions les plus passionnées que fournisse la langue espagnole pour l'intérêt, qu'elles lui portaient.

Ces démonstrations devinrent à la fin si vives et si directes que la plupart des assistants qui, chacun dans son for intérieur, aurait beaucoup donné pour être préféré par Tune ou par l'autre de ces charmantes créatures, commencèrent, comme cela arrive toujours en semblable circonstance, à en vouloir à Farriero de l'indifférence qu'il montrait, et à lui reprocher, comme une grave impolitesse et un manque de savoir-vivre impardonnable, de ne pas paraître reconnaissant d'être l'objet d'élans aussi passionnés.

Le jeune homme, assez embarrassé de la position qui lui était faiie à son insu, lorsqu'il ne songeait qu'à se divertir honnêtement, et contraint pour ainsi dire par les murmures désapprobateurs de ses compagnons de réhabiliter sa réputation de courtoisie sur le point de souffrir une grave atteinte, ïiv-ivi, résolut bon gré mal gré de sortir à son honneur de cette situation désagréable

en invitant Tune après l'autre les deux jeunes filles à danser avec lui.

Dans cette bonne intention, aussitôt que le lieutenant, qui avait un instant interrompu son harmonieuse musique pour avaler un énorme verre d'aguardiente, recommença à racler sa guitare pour une nouvelle zambacueca, Farriero s'avança le sourire aux lèvres vers les deux femmes et les saluant, gracieusement :

— Senorita, dit-il à celle qui se trouva le plus presse lui, serai-je assez heureux pour que vous me favorisiez de cette zambacueca?

La jeune fille, toute rougissante de plaisir de ce qu'elle croyait une préfé-

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rence de la part du 'beau cavalier, avançait sa main mignonne et se préparait à répondre, lorsque soudain sa compagne, qui avait en pâlissant écouté l'invitation de . l'arriero, bondit comme une panthère et se plaça la lèvre frémissante et l'œil étincelant entre les deux jeunes gens.

— Tous ne danserez pas ! s'êcria-t-elle d'un ton de menace.

Les témoins de cette scène aussi extraordinaire qu'imprévue se reculèrent avec étonnement; ils ne comprenaient rien à cette explosion subite de colère.

Les deux danseurs échangèrent un regard de stupeur.

Cependant cette situation devenait intolérable; l'arriero se décida à y mettre un terme,

La jeune fille se tenait toujours droite devant lui, le corps rejeté en arrière, fièrement campée sur la hanche, la tête haute, le visage enflammé, les narines ouvertes comme celles d'une bêle fauve et le bras étendu d'un air de défi et de menace.

L'arriero fit un pas en avant et, saluant respectueusement la jeune fille :

— Sefionta. lui dit-il, permettez-moi de vous faire observer,,.

— Calle la Y.i voca (taisez-vous), don Pablo, s'écria-t-elle avec violence en l'interrompant net au milieu de sa période, ce n'est pas à vous que j'en veux, mais à celle chola sin verguenza (sans honte) qui, sachant que vous êtes le plus joli danseur du rancho, prétend vous confisquer à son profit.

En entendant celte injure que sa compagne lui jetait si résolument au visage, Vautre jeune fille repoussa vivement don Pablo et, se posant en face de son ennemie :

— Tu as menti, Manongita, s'éeria-t-elle, c'est la jalousie qui te fait parler ainsi, lu es furieuse de la préférence dont m'a honorée ce caballero?

— Moi? riposta l'autre d'un ton de mépris; tu es folle, Glarita, je me soucie de ce caballero comme d'une orange aigre.

— Bien vrai? reprit Clarita avec ironie : pourquoi donc, alors, cette subite colère, sans raison plausible?

— Parce que, s'écria violemment Manonga, je te connais depuis longtemps, ([lie tu as besoin d'une leçon et que je veux t'en donner une.

— Toi? allons donc! fit l'autre en haussant les épaules.; prends garde plutôt de la recevoir.

— Ojalà! (plaise à Dieu!) si tu ajoutes un mot, sur mon âme, je te couperai!

— Bah! tu ne sais seulement pas tenir la navaja.

— À. ver (voyons)! s'écria Manonga ivre de colère, et faisant un saut en arrière, elle sortit un couteau de sa poitrine, s'enveloppa le bras gauche avecson rebozo et se mit en garde.

— k ver ! s'était en même temps écriée Glarita, et, par un mouvement aussi rapide que son ennemie, elle avait pris la même posture.

Un combat entre les deux femmes élait imminent.

Don Pablo, cause innocente de ce duel d'une nouvelle espèce, avait cherché vainement à plusieurs reprises à s'interposer entre les deux jeunes filles, mais ni Tune ni l'autre n'avaient consenti à prêter l'oreille à ses discours ni à tenir compte de ses observations. Voyant les choses arriver à ce point, il

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voulut tenter un dernier effort, mais cette fois il fut encore plus vertement repoussé que la première, caries assistants que cette dispute intéressait, que l'espérance d'un duel au couteau entre deux femmes alléchait au suprême degré, se tournèrent contre lui et le prièrent péremptoirement de se tenir tranquille et de laisser les ninas s'expliquer de la façon qui leur plairait le mieux.

I/arriero, intimement convaincu qu'il était innocent de ce qui arriverait et que son bon cœur avait seul poussé à chercher à prévenir un éclat, voyant que sou intervention était prise en aussi mauvaise part, se le tint pour dit, et, croisant les bras sur la poitrine, il se prépara à être spectateur, sinon indifférent, du moins complètement désintéressé, de la lutte qui allait commencer.

Du reste, c'était un singulier et imposant spectacle que celui qu'offraient dans cette salle presque obscure, au milieu de cette foule aux costumes étranges, ces deux femmes fièrement et résolument campées à deux pas Tune de l'autre, prêtes à en venir aux mains, tandis que la musique et la danse continuaient comme si de rien n'était, que Teau-de-vie coulait à flots, et que les chansons les plus joyeuses et les plus folles étaient répétées en choeur à leurs oreilles.

— Vaya pues! s'écria Glarita, à combien de pouces nous battons-nous, querida (chérie)?

— A toute la lame, aima mia(mon âme), répondit railleusement Manonga,. je veux te mettre ma signature sur la facel

— C'est aussi mon intention, prends donc garde à ta figure.

— Ah! punaladas ' ! nous allons voir. Y es-tu, chère amie!

— Quand tu voudras, àme de ma vie !

Un cercle s'était formé autour des deux femmes qui, le corps penché en avant, le bras gauche étendu, les yeux, dans les yeux, guettaient avec une impatience féline le moment propice pour s'élancer Tune sur l'autre.

Toutes deux étaient jeunes, alertes, bien découplées, les chances paraissaient égales entre elles. Les connaisseurs en pareille matière, et il s'en trouvait beaucoup dans la foule attentive autour des adversaires, n'osaient rien présager sur l'issue de ce combat, qui, du reste, dans la pensée de tous, devait être acharné, tant les prunelles fauves des deux femmes lançaient des jets de flamme.

Après un moment d'hésitation, ou pour mieux dire de recueillement, Glarita et Manonga firent claquer leur langue contre leur palais en produisant une espèce de sifflement aigu, un éclair sinistre se refléta sur les lames bleuâtres de leurs navajas, et elles se ruèrent l'une sur l'autre.

Mais, si l'attaque avait été vive, la défense et la riposte ne l'avaient pas été moins.

Toutes deux rebondirent en arrière en même temps et retombèrent en garde.

1, Espèce de juron. Nous demandons pardon au lecteur de ia multiplicité des termes que nous soin m os obligés d'employer.

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Don Leoncio iit allumer des torches et attachant son mouchoir au bout de son sabre

il s'avança résolument vers le rancho.

Mais les coups avaient porté, le combat était bravement engagé, chacune des deux antagonistes avait le visage partagé par un double sillon sanglant.

Ni Fune ni l'autre n'avaient menti, car chacune portait les marques de son adversaire.

Les assistants trépignaient de joie et d'admiration, et applaudissaient à tout rompre, jamais ils n'avaient vu une si belle navajada.

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&prës avoi*; reprit liafetne pendant" quelques secondes, les deux femmes aÉ&dent recommencer Ta lulte, mais cette fois ■ œvec- Pinfeiîtïon bien formelle de Prendre dëcisivej lorsque tout à coup les rangs serrés des spectateurs s'écartèrent à droite et à gauche ; un homme se plaça résolument entre les deux adversaires, et les regardant tour à tour avec un sourire narquois :

— Écoutez I demonios ! s'écria-t-il d'une voix brève, avec un accent de raillerie inexplicable.

Les jeunes filles baissèrent leurs couteaux et demeurèrent immobiles, les yeux baissés, mais la tête haute, les sourcils froncés, et conservant dans leur pose l'expression hautaine de deux ennemis prêts à s'entre-déchirer. et qui n'obéissent qu'avec peine à un ordre que, tout en le maudissant, ils n'osent enfreindre.

Malgré le tapage étourdissant que faisait avec sa guitare le lieutenant fédéraliste, il avait cependant été contraint de s'apercevoir enfin de ce qui se passait dans la salle. Dans le premier moment, il avait porté vivement la main aux pistolets qui pendaient à sa ceinture, mais après un instant de réflexion, sa colère s'était non pas calmée, mais de fougueuse elle était devenue froide et concentrée. Don Torribio s'était levé, avait quitté l'estrade où il trônait, et pas à pas, sans détourner l'attention des deux adversaires, il s'était approché, avait suivi attentivement les diverses phases du combat, et lorsqu'il avait jugé devoir intervenir, il s'était subitement interposé entre les adversaires.

Derrière le lieutenant, les soldats s'étaient avancés à pas de loup. Maintenant ils se tenaient à deux pas de lui, la main sur leurs armes, prêts à agir au premier signal, car ils prévoyaient que l'intervention de don Torribio dans cette querelle amènerait inévitablement bientôt la leur.

Instinctivement le cercle formé par les arrieros et les carreteros s'était élargi, et un grand espace avait été laissé vide au milieu de la salle; au centre de ce cercle se trouvaient les deux femmes, le couteau à la main, et le lieutenant, les bras croisés sur la poitrine et les couvrant d'un regard à la (bis. cynique et railleur.

— Holà! mes poulettes, dil-il, pourquoi donc tant vous hérisser pour un coq? N'y a-t-il donc que celui-là sur le perchoir, rayo cleDios! Quelles magnifiques croix de Saint-André vous vous êtes taillées sur lô visage, diablos I vous l'aimez donc bien, le picaro?

Elles restèrent muettes.

Le lieutenant reprit, après un instant, du même ton léger et.sarcastique :

— Mais où est-il donc, ce vaillantchampion qui laisse des femmes se battre pour lui; sa modestie le pousserait-elle à se cacher?

Don Pablo fit un pas en avant, et regardant le lieutenant bien en face :

— Me voici 1 dit-il d'une voix douce, mais ferme.

— Ah ! fit don Torribio en lui lançant un long regard investigateur ; puis il ajouta : En effet, compagnon,, vous êtes un joli garçon; je ne m'étonne plus que vous inspiriez de violentes passions.

Le jeune homme demeura impassible à ce compliment dont il devinait l'ironie.

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— Ça! continua le lieutenant en s'adressant aux jeunes filles, ninas, laquelle de vous est la préférée de ce voleur de cœurs ? Mille rayos ! ne craignez pas de parler.

11 y eut un instant de silenre.

— Est-ce ainsi, reprit don Torribio, craignez-vous de vous tromper? Voyons, parlez, vous, jeune homme, et dites-moi laquelle de ces deux femmes vous préférez.

— Je n'ai de préférence ni pour Tune ni pour l'autre, répondit froidement Tarriero.

— Garamba! s'écria le lieutenant avec une feinte admiration : que gusto-l Ainsi, si je vous comprends bien, vous les aimez toutes deux également ?

— Non, vous vous trompez, seîior, je n'aime ni Tune ni l'autre.

— Vayaspues! voilà qui me confond; et vous souffrez qu'elles se battent pour vous? Oh! ohl ceci mérite un châtiment, mon maître! Puisqu'il en est ainsi, seûoritas, je vais vous mettre d'accord, moi, et donner une leçon à ce caballero discourtois qui méprise le pouvoir de vos yeux noirs! Une telle insulte crie vengeance, sur mon âme!

Les témoins de cette scène frissonnaient intérieurement, tandis que les soldats riaient et ricanaient entre eux.

En prononçant ces dernières paroles, le lieutenant avait sorti un pistolet de sa ceinture, Pavait armé, et en avait dirigé le canon contre la poitrine de l'arriero, qui, toujours impassible, n'avait pas fait un geste pour éviter le sort qui le menaçait.

Mais les deux femmes veillaient : rapides comme la pensée, elles s'élancèrent d'un commun accord devant lui.

Manongita tomba la poitrine traversée.

— Ah ! s'écria-t-elle, tu me méprises. Eh bien 1 je meurs pour toi. Clarita, je te pardonne!

Don Pablo sauta par-dessus le corps de la malheureuse, dont les regards mourants se dirigeaient encore sur lui, et il se précipita, un couteau à la main, sur le lieutenant.

Celui-ci lui lança son lourd pistolet à la tête; le jeune homme évita le coup, saisit l'officier par le milieu du corps, et une lutte s'engagea entre eux.

Clarita, l'œil étincelant, suivait d'un regard ardent tous les mouvements des deux ennemis, prête à intervenir dès que l'occasion s'en présenterait en faveur de celui qu'elle aimait.

Les assistants étaient terrifiés, l'épouvante que leur inspiraient les soldats était tellement grande que, bien qu'ils fussent plus nombreux qu'eux et que tous ils eussent des armes, ils n'osaient faire un geste pour porter secours à leur compagnon.

Cependant, les soldats, plus qu'à demi ivres, voyant leur officier aux prises avec un étranger, dégainèrent leurs sabres et se jetèrent au milieu de la foule en frappant à droite et à gauche et en poussant ce cri, si redouté à cette époque :

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— .4 deguello t â degtwllo ! los salvajes tmitarios l .' . Alors il se passa, dans cette salle encombrée de monde, uue scène d'horreur indescriptible.

Les arrieros, poursuivis par les soldats qui les massacraient impitoyablement en s'excitantau meurtre, se précipitaient vers la porte pour fuir la mort qui les menaçait; le désordre était à son comble, tous voulaient sortir à la fois par cette issue trop étïoite; rendus égoïstes par la terreur, aveuglés par l'instinct de la conservation, ils s'étouffaient contre les murailles, se foulaient aux pieds, et se frappaient entre eux du couteau, pour se frayer un passage dans cette barrière de chair humaine qui s'opposait à leur fuite.

La peur rend l'homme plus cruel et plus lâche que les bêtes féroces, quand il s'agit de sa conservation personnelle; le hideux égoïsme, qui forme le fond du cœur humain, se dévoile, tous les liens sont brusquement rompus, il n'existe plus ni parents ni amis pour lui, il est sourd à toute prière, et pousse en avant en fermant les yeux avec la stupide et aveugle fureur des taureaux furieux.

Le sang coula bientôt à flots, et les victimes s'amoncelèrent sans que la rage des soldats diminuât, ni que ceux qu'ils assassinaient songeassent à se défendre.

Enfin la digue fut rompue et les malheureux s'élancèrent au dehors, fuyant tout droit devant eux sans savoir où ils allaient, n'ayant plus qu'une pensée, échapper à la boucherie.

Ge fut en ce moment que le caporal entra dans la salle. Un effroyable spectacle s'offrit à sa vue : le sol était jonché de cadavres et de blessés étendus et râlant dans des mares de sang.

Mais il ne put retenir un cri d'horreur lorsque ses yeux se portèrent sur don Torribio.

Le lieutenant achevait d'attacher aux longues tresses de Glarita évanouie la tête de don Pablo qu'il avait sciée avec son sabre.

L'officier avait été légèrement blessé par la jeune fille aux bras et â la hanche, son sang coulait sur ses vêtements.

— Là i dit-il d'un ton satisfait en achevant de nouer la tresse de la malheureuse aux longs cheveux de l'arriero, puisqu'elle l'aime tant, lorsqu'elle reprendra connaissance, elle pourra l'admirer à son aise, il est bien à elle maintenant, nul ne le lui enlèvera.

Puis il considéra un instant la pâle jeune fille avec une expression de luxure impossible à rendre.

— Bah! fit-il en haussant les épaules, à quoi bon? Attendons quelle rouvre les yeux. J'aurai toujours le temps de lui parler d'amour. Je préfère jouir de sa surprise quand elle se réveillera.

Et, sans plus s'occuper de ses victimes, il se mit en devoir d'aider ses soldats à compléter le massacre.

Au premier pas qu'il fit il se trouva face à face avec.Luco.

— Hé! lui dit-il, que fais-tu donc pendant que nous égorgeons les sauvages

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