Environ 8,500 francs de notre monnaie
— Ce n'est que trop vrai, dit Pablito, l'existence de ce caballero est extraordinaire,
— A. combien de dangers ne doit-il pas être exposé pendant ces courses aventureuses dont personne ne connaît ni le but ni la direction! reprit don ïorribio.
— C'est effrayant rien que d'y songer! lit observer Gaiioclio d'un air convaincu.
— Un malheur est si vite arrivé dans le déserti appuya le Verado.
— Sans aller plus loin, voyez ce qui a failli vous arriver à vous-même cette nuit, caballero ! dit Tonillo avec intérêt.
— C'est épouvantable ! s'écria Pablito.
— Vous comprenez, seïïores, reprit don Torribio, que je ne puis, en aucune façon, être responsable, moi, des accidents sans nombre auxquels la vie de don Fernando l'expose à chaque pas.
— C'est incontestable, s'écrièrent-ils.
— Le hasard semble prendre un malin plaisir à déranger et à renverser les plans les mieux conçus, et malgré le vif intérêt que je porte à la sûreté de don Fernando, il m'est impossible de le sauver du hasard.
— Cela ne fait aucun doute, Seigneurie, et certes, personne n'aurait le droit de vous adresser le plus léger reproche, si par une fatalité quelconque ce pauvre don Fernando était tué dans une de ses courses aventureuses, dit Pablito d'un ton dogmatique.
— C'est aussi mon avis ; mais comme, maintenant, je ne suis plus l'ennemi, mais, au contraire, je suis l'ami de don Fernando, et qu'en cette qualité j'ai le plus grand intérêt à être tenu au courant de ce qui lui arrive, afin de lui venir en aide, si le besoin était...
— Ou de le venger, si le malheur voulait qu'il fût tué, interrompit Carlocho.
— Qui, reprit don Torribio, je tiens donc à être tenu au courant des événements qui pourraient survenir.
— Oh! sainte amitié, tu n'es pas un vain mot! s'écria Tonillo en levant les yeux au ciel d'un air béat.
— Vous êtes, caballeros, on ne peut mieux placés pour me donner ces renseignements; comme toute peine mérite salaire, eh bien! vous partagerez entre vous cent onces au moins ou deux cents, suivant les nouvelles que vous me donnerez; vous me comprenez, n'est-ce pas?
— Parfaitement, Seigneurie, répondit avec le plus imperturbable sangfroid Carlocho au nom de ses compagnons attendris ; la mission que vous daignez nous confier est des plus honorables; ne doutez pas que nous l'accomplissions à votre entière satisfaction.
— Ainsi, voilà qui est bien convenu, senores., je compte sur l'exactitude de vos renseignements, car vous sentez dans quelle position ridicule me placerait une nouvelle fausse vi-à-vis des nombreux amis de don Fernando, que je courrais le risque d'inquiéter sans raison.
— Rapportez-vous-en à nous, Seigneurie, nous appuierons nos renseignements de preuves irrécusables.
il 206 LES CHASSEURS D'ABEILLES
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— Bien, je vois que nous nous comprenons, il est inutile d'insister davantage sur ce sujet.
— Oh! parfaitement inutile, Seigneurie, nous avons la compréhension facile -
— Oui, mais, comme vous pouvez avoir la mémoire courte, répondit en somriant don Torribio, faites-moi l'honneur de partager ces dix onces entre vous, non pas comme arrhes d'un marché, puisqu'il n'y en a pas entre nous, mais comme remerciement du service que vous m'avez rendu il y a une heure, et afin de bien graver notre conversation dans votre cervelle.
Les vaqueros, sans se faire prier, tendirent la main en souriant et empochèrent joyeusement les onces si libéralement données,
— Maintenant un dernier mot, caballeros : où sommes-nous ici?
— Dans la selva Negra, Seigneurie, répondit Pabliïo, à quatre lieues au plus de l'hacienda del Gormillo, où se trouvent en ce moment don Pedro de Luna et sa famille.
Don Torribio fit un geste d'étonnement.
— Comment t don Pedro a quitté las Norias de San-Pedro?
— Oui, Seigneurie, reprit Pablito, depuis hier.
— Voilà qui est singulier! le Gormillo est sur l'extrême limite du désert, en pleine Apacheria; c'est à n'y rien comprendre.
— On dit que c'est doua Hermosa qui a désiré ce changement, qui est encore ignoré de presque tout le monde.
— Quel caprice extraordinaire 1 après les dangers auxquels elle a été exposée il y a quelques jours à peine, venir ainsi braver les Peaux-Rouges jusque sur leur propre territoire I
— L'hacienda est forte et complètement à l'abri d'un coup de main.
— C'est vrai, cependant ce changement subit de résidence me semble incompréhensible; au lever du soleil je serai heureux qu'il vous plaise de me servir de guides jusqu'en vue du Cormillo : il faut que je voie don Pedro sans retard.
— Nous serons à vos ordres, Seigneurie, quand il vous plaira de partir, répondit Garlocho.
La nuit s'avançait, don Torribio avait besoin de réparer ses forces épuisées pendant la lutte précédente; il se roula dans son zarapé, s'étendit les pieds au feu, et malgré les inquiétudes dont son esprit était bourrelé, il ne tarda pas à s'endormir.
Les vaqueros suivirent son exemple après avoir tiré au sort entre eux à qui veillerait sur le salut commun.
Ce fut Garlocho qui fut désigné; les autres fermèrent les yeux, et le silence du désert troublé pendant quelques instants reprit son empire.
La nuit s'écoula sans que rien vînt troubler le repos dont jouissaient les hôtes de la forêt.
Au lever du soleil, les vaqueros furent debout. Après avoir, donné à manger et à boire à leurs chevaux et à celui de don Torribio, ils les sellèrent et éveillèrent le jeune homme en lui annonçant que l'heure du départ était arrivée.
Le jeune homme se leva aussitôt et, après une courte prière dite eu commun, les cinq hommes montèrent à cheval et quittèrent la clairière qui avait failli devenir fatale à l'un d'eux.
L'hacienda del Gormillo peut être considérée comme la sentinelle avancée du presidio de San-Lucar : c'est, sans contredit, la plus riche et la plus forte position de toute la frontière indienne.
Elle s'élevait sur une espèce de presqu'île de trois lieues de tour couverte de bois et de pâturages, où paissaient en liberté un nombre incalculable de têtes' de bétail; nous ne nous étendrons pas davantage sur la description d une maison dans laquelle seulement quelques scènes de notre récit doivent se passer; nous nous bornerons à dire que, au centre de l'hacienda proprement dite, parfaitement abritée derrière les épaisses fortifications, crénelées et bastionnées, de la forteresse, car ci Gormillo pouvait passer pour tel, s'élevait une maison blanche, petite, mais bien aménagée, gaie et riante. Le faite en apparaissait au loin à moitié caché par les branches .des arbres qui la couronnaient d'un vert feuillage; de ses fenêtres la vue planait d'un côté sur le désert, de l'autre sur le rio del Norte qui, comme un ruban d'argent, se déroulait capricieusement dans la plaine et se perdait dans les lointains bleuâtres de l'horizon.
Les vaqueros, accompagnés de don Torribio, s'étaient enfoncés dans la foret.
Leur course dura trois heures et les conduisit sur les bords du rio Bravo del Norte, en face de l'hacienda del Gormillo, qui apparaissait vaguement dans une de ces charmantes oasis créées par le limon du fleuve et semées de bouquets de saules, de nopals, de mezquites, d'arbres du Pérou, d'orangers, de citronniers et de jasmins en fleurs, dans les branches desquels un peuple d'oiseaux variés de plumage et de voix gazouillaient à plein gosier.
'Don Torribio s'arrêta, et se tournant vers ses guides, qui comme lui étaient devenus immobiles :
— C'est ici qu'il faut nous quitter, dit-il; je vous remercie de l'escorte que vous avez consenti à me donner, maintenant votre secours me devient inutile : allez à vos affaires, seïiores, vous savez ce dont nous sommes convenus, je compte sur votre exactitude, adieu t
• — Adieu i caballero, répondirent-ils en slnclinant cérémonieusement sur le cou de leurs chevaux, soyez sans inquiétude à notre égard.
Puis ils tournèrent bride, firent entrer leurs chevaux dans le fleuve comme s'ils voulaient le traverser et disparurent bientôt derrière un pli de terrain. Don Torribio demeura seul.
La famille de don Torribio et celle de don Pedro de Luna, toutes deux originaires d'Espagne et liées l'une à l'autre par d'anciennes unions, avaient toujours vécu sur le pied de la plus grande intimité.
Le jeune homme et la jeune fille avaient presque été élevés ensemble. Aussi, quand son beau cousin était venu lui faire ses adieux, en lui annonçant son départ pour l'Europe, où il devait voyager quelques années pour compléter son éducation et se former aux façons élégantes du monde, dona lîermosa, alors âgée de douze ans, avait-elle éprouvé un vif chagrin.
Depuis leur enfance, et comme à leur insu, ils s'aimaient avec ce doux entraînement de la jeunesse qui ne songe qu'au bonheur.
Don Torribio était parti emportant avec lui son amour, ne doutant pas que dona Hermosa n'eût gardé le sien dans son cœur.
A peine de .retour à la Vera-Cruz, après avoir visité en touriste les villes les plus renommées de l'univers civilisé, le jeune homme s'était hâté de mettre ordre à ses affaires et était parti pour San-Lucar, brûlant du désir de retrouver celle qu'il aimait et qu'il n'avait pas vue depuis trois années, son Hermosita, cette jolie enfant qui, sans doute, pensait-il, était devenue une belle jeune fille et une femme accomplie.
La surprise et la joie de don Pedro et de sa fille furent extrêmes. Hermosa fut surtout heureuse, car nous devons avouer que tous les jours elle pensait à. don* Torribio et le voyait à" travers ses souvenirs d'enfance, mais en même temps elle ressentit au cœur je ne sais quelle commotion pleine de volupté et de douleur.
Don Torribio s'en aperçut : il comprit ou crut comprendre qu'on l'aimait encore, et son bonheur fut extrême.
— Allons, allons! mes enfants, avait dit le père en souriant, embrassezvous, je vous le permets.
Dona Hermosa avait tendu à Torribio son front rougissant, qu'il avait respectueusement effleuré de ses lèvres.
. — Qu'est-ce que c'est que ce baiser-là! s'était écrié don Pedro; voyons, ■pas d'hypocrisie, embrassez-vous franchement, que diable! Toi, Hermosa, ne fais pas ainsi la coquette parce que tu es une belle fille et qu'il est beau garçon! et vous Torribio, qui tombez ici comme une bombe sans crier gare, croyez- vous, s'il vous plaît, que je n'aie pas deviné pour qui vous venez de faire plusieurs centaines de lieues à franc é trier? Est-ce pour moi que vous arrivez de la Vera-Cruz et de San-Lucar? Vous vous aimez, embrassez-vous gentiment, comme deux amoureux et deux fiancés, et si vous êtes sages, on vous mariera bientôt. .
Les jeunes gens, attendris par ces bonnes paroles et cette joyeuse humeur, s'étaient jetés dans. les bras du digne homme pour y cacher l'excès de leur émotion.
■. En conséquence de cette réception, don Torribio avait été officiellement reconnu comme. prétendant à la main de dona Hermosa, et en cette qualité admis à lui faire la cour.
La jeune fille, nous devons lui rendre cette justice, croyait sincèrement aimer son cousin; leurs longues relations, leur amitié d'enfance rendue plus vive par une séparation de plusieurs années, tout militait dans son cœur en faveur de l'hymen que son père avait préparé pour elle.
Elle attendait sans trop d'impatience le jour fixé pour son mariage, et envisageait avec un certain plaisir l'espoir des liens indissolubles.
Bien qu'une telle assertion puisse faire crier à l'hérésie bon nombre de nos lecteurs, nous dirons cependant que le premier amour d'une jeune fille est rarement le véritable, que le second seul vient du cœur, tandis que l'autre ne réside réellement que dans la tête; cela est facile à expliquer : une jeune
•»tiiv^;;y
Don Torribio s'approcha de dona Ilemiosa, lui olïrit un superbe bouquet.
iille commentant à sentir les premiers mouvements de son cœur, se laisse naturellement entraîner vers celui qui, par sa position et ses relations auprès d'elle, a de longue main captivé sa confiance et son intérêt; cet amour n'est donc qu'une amitié, rendue plus forte par l'habitude et exaltée par les secrètes influences exercées par les pensées encore vagues et indécises qui bouillonnent dans une tête de seize ans, puis, plus que tout, le manque de compa-
LlV. 232. F. ROY, édit. — Reproduction interdite.
raison et la certitude acquise d'un mariage convenu d'avance et auquel par cela même il semble impossible de se soustraire.
Telle était, sans qu'elle le soupçonnât en aucune façon, la position de doua Hermosa vis-à-vis de son cousin; diverses raisons d'âge et de convenance avaient fait retarder jusqu'au jour où nous sommes arrivés le mariage auquel cependant don Pedro attachait un grand intérêt, soit à cause de l'immense fortune de son gendre futur, soit parce qu'il était persuadé qu'il ferait le bonheur de sa fille.
Les choses allèrent ainsi entre les deux jeunes gens sans qu'aucun incident digne de remarque vînt troubler l'azur de leurs relations, jusqu'au moment où étaient arrivés à doiïa Hermosa, dans la prairie, les événements que nous avons rapportés plus haut : mais dès la première visite que le jeune homme fit à sa fiancée, après son retour dans l'hacienda de las Norias, il s'aperçut, avec cette clairvoyance que donne l'amour, que dona Hermosa ne le recevait pas avec ce laisser-aller et cette franchise de langage et de manières qu'il était accoutumé à trouver en elle.
La jeune fille semblait triste, rêveuse, elle répondait à peine aux questions qu'il lui adressait, et ne paraissait aucunement comprendre les allusions détournées qu'il hasardait sur leur prochaine union.
Don Torribio attribua d'abord ce changement subit à une de ces influences nerveuses auxquelles, à leur insu, sont sujettes les jeunes filles; il la crut malade, et se retira sans soupçonner qu'un autre eût pris, dans le cœur de sa fiancée, la place qu'il croyait occuper seul.
D'ailleurs, sur qui ses soupçons, s'il en avait eu, auraient-ils pu tomber? Don Pedro vivait extrêmement retiré, ne recevant qu'à de longs intervalles la visite.de vieux amis, mariés pour la plupart, ou ayant depuis longtemps passé l'âge de l'être.
Il n'était pas supposable que pendant les deux jours que dona Hermosa avait passés dans la prairie, au milieu des Peaux-Rouges, elle eût l'ait la rencontre d'un homme dont la figure et les manières eussent pu produire quelque effet sur son cœur.
Cependant don Torribio fut bientôt forcé de reconnaître, malgré lui, que ce qu'il avait d'abord pris pour un caprice de jeune fille était une résolution arrêtée; en un mot, que, si dona Hermosa conservait toujours pour lui l'amitié à laquelle avait droit le compagnon de son enfance, Famour, si jamais il avait existé dans son cœur, avait fui sans retour.
Dès qu'il eut acquis cette certitude, le jeune homme s'inquiéta sérieusement; l'amour qu'il éprouvait pour sa cousine était profond et sincère; il lui avait laissé prendre dans sa vie une trop grande part pour qu'il lui fût possible d^y renoncer- Il vit avec désespoir s'écrouler tous ses plans de bonheur pour l'avenir, et, rame navrée, il résolut d'avoir avec la jeune fille une explication devenue indispensable, et qui lui fît connaître ce qu'il devait craindre ou espérer.
C'était dans le but de demander cette explication à dona Hermosa que, au lieu de retourner à San-Lucar, qu'il habitait, il avait prié les vaqueros de le guider vers l'hacienda del Cormillo ; mais dès que ses compagnons l'eurent
quitté et qu'il se trouva seul devant l'hacienda, son courage fut sur le point de l'abandonner. Prévoyant le résultat de la démarche qu'il allait tenter, il hésita à entrer, car, de même que tous les amoureux, don Torribio, malgré la douleur que lui causait l'indifférence de lajeune fille, aimait mieux continuer à se bercer de folles chimères, que d'acquérir une certitude qui devait lui briser le cœur en lui ôfcant à jamais l'espoir.
La lutte fut longue; plusieurs fois le jeune homme fit le geste de tourner bride; cependant la raison finit par prendre enfin le dessus sur la passion, il comprit combien était intolérable la position dans laquelle il se trouvait visà-vis de doîia Hermosa et de lui-même; coûte que coûte, il résolut d'en sortir, et, enfonçant par un .mouvement, nerveux les éperons dans les flancs de son cheval, qui hennit de douleur, il se lança.à toute bride vers l'hacienda, redoutant, à bon droit, s'il tardait davantage, de n'avoir plus la force d'accomplir le projet qu'il avait formé.
À son arrivée au Gormillo, on lui apprit que don Pedro et sa fille étaient partis pour la .chasse au lever du soleil et qu'ils ne rentreraient pas avant l'ovation.
— Tant mieux 1 murmura entre ses dents don Torribio avec un soupir de satisfaction, pour le répit que le hasard lui offrait si généreusement, et, sans s'arrêter pour se rafraîchir, comme on le lui offrait, il prit au galop le chemin du presidio de San-Lucar, tout en se félicitant à part soi du retard apporté si providentiellement, sans qu'il y eût de sa faute, à l'explication qu'il redoutait et désirait à la fois.
LA. TERTTJLTA
Nous introduirons maintenant le lecteur dans l'hacienda del Gormillo, deux jours après les événements. que nous avons rapportés.
Vers huit heures du soir, deux personnes étaient assises auprès d'un brasero, car les nuits étaient encore froides, dans un salon de l'hacienda.
Dans ce salon élégamment meublé à la française, un étranger, en soulevant la portière, aurait pu se croire transporté au faubourg Saint-Germain : même luxe dans les tapisseries, môme goût dans le choix des meubles; rien n'y manquait, pas même un piano d'Erard, chargé des partitions d'opéras chantés à Paris, et jusqu'à un magnifique orgue-harmonium, sorti des ateliers d'Alexandre; et comme pour prouver que la gloire va loin et que le génie a des ailes, les romanciers et les poètes à la mode française encombraient un guéridon de Boule.
Là tout rappelait la France et Paris., seul le brasero d'argent où achevaient de se consumer des noyaux d'olives indiquait l'Amérique espagnole. Des lustres garnis de bougies roses éclairaient cette magnifique retraite.
Don Pedro et* sa fille étaient assis auprès du brasero.
Dona Hermosa portait un costume d'une grande simplicité qui la rendait encore plus charmante; elle fumait un mince cigarillo de maïs tout en causant cœur à cœur avec son père.
— Oui I disait-elle, il est arrivé aupresidio les plus jolis oiseaux du monde.
— Eh bienl querida chica? (Ghère petite).
— Il me semble que mon cher petit père n'est guère galant ce soir, fit-elle avec une moue d'enfant gâtée.
— Qu'en savez-vous, senorita? répondit don Pedro en souriant.
— Gomment! vrai! s'écria-t-elle en bondissant de joie sur son fauteuil et en frappant ses mains Tune contre l'autre, vous auriez pensé...
— A vous acheter des oiseaux. Yous verrez demain votre volière peuplée de perruches, d'aras, de bengalis, de cardinaux, de colibris, que sais-je encore? enfin, plus de quatre cents, vilaine ingrate !
— Oh! que vous êtes bon, mon père, et que je vous aime! reprit la jeune fille en jetant ses bras autour du cou de don Pedro et en l'embrassant à plusieurs reprises.
— Assez ! assez ! follette ! vas-tu m'étouffer avec tes caresses?
— Que faire pour reconnaître tant de prévenances?
— Pauvre chère! fit-il avec une nuance de tristesse, je n'ai plus que toi à aimer maintenant.
— Dites donc à adorer, mon excellent père ! car c'est de l'adoration que vous avez pour moi : aussi je vous aime de toutes les forces aimantes que Dieu a mises dans mon àme.
— Et pourtant, dit don Pedro d'un doux accent de reproche, tu ne crains pas, méchante, de me causer des inquiétudes !
— Moi? demanda Hermosa avec un tressaillement intérieur.
— Oui, vous, fit-il en la menaçant tendrement du doigt, tu me caches quelque chose.
— Mon père ! murmura- t-elle d'une voix étouffée.
— Allez ! ma fille, les yeux d'un père savent lire jusqu'au fond d'un cœur de seize ans; depuis quelques jours il se passe en toi quelque chose d'extraordinaire, ta pensée est fortement occupée.
— C'est vrai, mon père, répondit-elle avec une certaine résolution.
— Et à qui rêves-tu ainsi, petite fille? reprit don Pedro en cachant son inquiétude sous un sourire.
— A don Torribio Quiroga, mon père.
— Ah ! ah ! fit-il, parce que tu l'aimes, sans doute?
Dona Hermosa se redressa, et, donnant à sa physionomie une expression sérieuse :
— Moi? non, répondit-elle en posant la main sur son cœur : je m'étais trompée jusqu'à ce jour, mon père, je n'aime pas don Torribio Quiroga. Cependant il occupe ma pensée : pourquoi? je ne saurais le dire. Depuis son retour d'Europe, il s'est fait en lui un changement dont je ne puis me rendre compte; il me semble que ce n'est plus le même homme que celui avec lequel j'ai été élevée; son regard me trouble et me fascine; sa voix me cause un
sentiment de douleur indéfinissable. Certes, cet homme est beau, ses manières sont élégantes et nobles, il a tout d'un gentilhomme de haute caste, et pourtant quelque chose en lui, je ne sais quoi, me glace et m'inspire une impulsion invincible.
— Tête romanesque ! fit en souriant don Pedro.
— Riez, moquez-vous de moi, mais, dit- elle avec un tremblement dans la voix, vous avouerai -je tout, mon père?
— Parle avec confiance, mon enfant chérie.
— Eh bien! j'ai le pressentiment que cet homme que j'ai cru aimer me sera funeste.
— Enfant t reprit don Pedro en lui baisant le front, que peut-il te faire?
— Je l'ignore, mon père, mais j'ai peur.
— Veux-tu que je rompe avec lui et que je ne le reçoive plus?
— Gardez-vous-en bien; ce serait sans doute hâter le malheur qui me menace.
— Allons ! tu es une enfant gâtée; tu perds la tête et te plais à te créer des chimères. Toutes ces craintes et ces pressentiments supposés ne proviennent que de ton amour pour ton cousin. Le seul moyen de te rendre la tranquillité est de te marier avec lui le plus tôt possible, et, rassure-toi, ma chérie, c'est ce que je compte faire.
Dona Hermosa hocha tristement la tête à plusieurs reprises, baissa les yeux, mais né répondit pas : elle avait senti que son père s'était complètement mépris sur la signification de ses paroles, et que toute tentative pourie ramener à son opinion serait inutile.
Au même moment, un peon annonça don Torribio Quiroga, qui entra dans le salon.
Le jeune homme était vêtu à la dernière mode de Paris, l'éclat des bougies rayonna sur son beau visage.
Le père et la fille tressaillirent, le premier de joie^ sans doute, la seconde certainement de crainte.
Don Torribio, après avoir salué dona Hermosa avec grâce, s'approcha d'elle et lui offrit respectueusement un superbe bouquet de fleurs exotiques; elle le remercia d'un sourire contraint, prit le bouquet, et presque sans le regarder le jeta sur un guéridon.
On annonça successivement le gouverneur don José Kalbris, accompagné de tout son état-major et de deux ou trois autres familles, en tout une vingtaine de personnes, puis enfin don Estevan Diaz et don Fernando Carril. Certes, il eût été impossible de reconnaître dans l'élégant cavalier annoncé par le peon, et qui accompagnait le mayordomo de l'hacienda, le hardi coureur des bois, le redoutable chasseur d'abeilles qui quelques jours auparavant avait rendu à don Pedro et à sa fille un si éminent service : sa tenue irréprochable, ses manières distinguées, tout enfin dans sa personne éloignait les soupçons ou, pour mieux dire, empêchait la comparaison.
Nous avons dit plus haut que don Fernando Carril, bien que son existence fût enveloppée d'un mystère impénétrable, était superficiellement connu de toute la société de la province et,gràce au laisser-aller des mœurs mexicaines,
r reçu sans difficulté dans les meilleures maisons : sa présence à -L'hacienda
(, del Cormillo n'avait donc, en fait, rien que de fort ordinaire. Cependant son
S ï " apparition causa un mouvement de vive curiosité parmi les invités, car
i depuis assez longtemps déjà don Fernando n'avait été vu à aucune réunion.
? A. L'exemple de don Torribio, le jeune homme, après son entrée dans le
[ salon, s'approcha de doïia Hermosa, s'inclina profondément devant elle et lui
I' • offrit respectueusement une fleur qu'il tenait à la main.
\ : — Senorita, dit-il d'une voix dont il chercha vainement à maîtriser Térno-
r tion, daignez accepter cette modeste fleur de suchil; c'est une fleur qui ne
ï croît qu'au désert, ajouta-t-il avec une certaine intention.
La jeune fille tressaillit au son de cette voix qu'elle crut reconnaître; une [ ' - vive rougeur empourpra son visage, et baissant les yeux sous le puissant
■ï regard qui pesait sur elle, elle saisit la fleur d'une main tremblante et la
;. . . plaça à son corsage en répondant d'une voix inarticulée :
— Tout ce qui viendra du désert me sera cher désormais.
;. Peu à peu la réunion s'était animée, on causait; ce léger incident passa
inaperçu, sauf d'une seule personne qui, avec cette espèce d'intuition que donne l'amour et la jalousie, avait, en don Fernando, deviné un rival, sinon ouvertement déclaré, du moins secrètement préféré. Cette personne était don Torribio Quiroga.
Se penchant vers don Estevan, qui par hasard se trouvait près de lui, il ; lui dit d'une voix basse, mais cependant parfaitement distincte et qui fut
! entendue de tous :
— Quelle clef d'or possède donc cet homme, que personne, ne connaît, pour s'introduire ainsi dans toutes les familles honorables, où il n'est ni
) ' désiré, ni invité à se présenter?
| — Demandez-le-lui à lui-même, seïior, répondit sèchement don Estevan,
il est probable qu'il vous expliquera sa conduite d'une façon satisfaisante. \ — Je vais immédiatement suivre votre conseil, seiïor, reprit don Torribio
}■ avec hauteur.
— C'est inutile; caballero, je vous ai parfaitement entendu, dit alors d'une \ voix douce et avec une courtoise inclination don Fernando, sur les lèvres | duqueL se jouait en ce moment un ironique sourire.
I Toutes les conversations avaient été subitement interrompues; un pro-
\ fond silence régnait parmi les assistants, dont les regards étaient curieuse-
ment fixés sur les deux jeunes gens.
; Dona Hermosa, pâle et tremblante, jeta un regard de prière à son père.
: Don Pedro s'avança résolument au milieu du salon et, se plaçant entre les
l deux jeunes gens :
I — Que signifié cela, caballeros? dit-il. Don Torribio, est-ce là ce senti-
ment des convenances que vous avez appris pendant vos voyages en Europe?
I ■ Prétendriez-vous faire de mon salon un champ clos pour vos haines person-
nelles? De quel droit la présence de don Fernando ici vous blesse-t-elle? Yous
! : n'êtes pas encore mon gendre, que je sache; je suis maître de recevoir chez
\ moi qui bon me semble.
— Même des coupe-jarrets et des salteadores, mon cousin, si tel est votre boa plaisir, répondit le jeune homme en s'incliuant avec ironie.
Don Fernando fit un geste comme pour s'élancer sur l'homme qui l'insultait ainsi, mais il se contint.
— Que don Torribio daigne s'expliquer clairement, dit-il d'une voix calme, et non pas par énigmes.
— A qui la faute, caballero, si je parle par énigmes? le mystère ne vient-il pas de vous seul?
— Assez! caballeros, s'écria don Pedro, un mot déplus sur ce sujet serait me faire une nouvelle injure.
• Les deux jeunes gens s'inclinèrent respectueusement devant l'haciendero, et s'éloignèrent l'un de l'autre, non pas cependant sans avoir échangéun regard d'une expression terrible.
— Eh bien! colonel, continua don Pedro en s' adressant au gouverneur, afin de faire oublier l'impression produite par celte altercation regrettable, quelles nouvelles de la Ciudad? Mexico est-il toujours tranquille?
— Notre grand Santa-Anna, répondit le colonel, qui étouffait dans son uniforme, a encore battu à plate couture l'audacieux général qui avait osé faire un pronunciatniento contre lui.
— Dieu soit loué! peut-être cet avantage nous pro curer a-t-il un peu de cette tranquillité dont le commerce a si grand besoin.
— Oui, repartit un riche haciendero voisin de don Pedro, les communications ont été si difficiles depuis quelque temps qu'on ne pouvait plus rien expédier.
— Est-ce que les Peaux-Rouges se remueraient? demanda un négociant inquiet de ces paroles.
— Oh! interrompit le commandant, il n'y a pas de danger; la dernière leçon qu'ils ont reçue a été rude; ils s'en souviendront; de longtemps ils n'oseront envahir nos frontières.
Un sourire presque invisible passa sur les lèvres de don Fernando.
— Vous oubliez le Chat-Tigre et ses adhérents? dit-il.
— Oh! le Chat-Tigre est un bandit, répondit vivement le colonel. D'ailleurs le gouvernement prépare en ce moment une expédition contre lui, afin d'en finir une fois pour toutes avec cette troupe de brigands.
— C'est fort bien pensé, observa don Torribio avec un sourire à double tranchant. Cette frontière a grand besoin d'être débarrassée de cette foule' de gens sans aveu aux mœurs plus qu'équivoques qui l'infestent.
— Je partage complètement cet avis; il me semble des plus sensés, dit paisiblement don Fernando en répondant par un sourire non moins tranchant au sourire de son ennemi.
— En cas d'invasion, croyez-vous les Indiens capables de troubler sérieusement la province? reprit le négociant.
— Hum 1 dit don Antonio d'un air avantageux, on se fait une très fausse idée des Peaux-Rouges : en somme, ce sont de pauvres hères.
Don Fernando sourit de nouveau, mais d'une façon amôre et sinistre.
— - Senor gobernador, dit-il, vous avez parfaitement raison; je crois que, d'après les nouvelles que vous avez bien voulu nous communiquer, les Indiens feront bien de rester paisiblement chez eus, s'ils ne veulent 'qu'il leur arrive malheur.
: — Rayo de Dios! je le crois bien, exclama le commandant.
— Mon Dieu! senorita, dit don ïorribio en se tournant gracieusement vers dona Hermosa, serait-ce trop exiger de votre complaisance que de vous prier de nous faire entendre une fois encore ce délicieux morceau cLu Domino noir que vous avez chanté avec , une si grande perfection, il y a quelques jours'?
La jeune fille détacha sous ses longs cils de velours un regard vers don Fernando; le. jeune homme lui adressait des yeux une prière muette, mais pleine de passion : alors, sans hésiter davantage, elle se plaça devant le piano, et d'une, voix pure et sympathique, elle chanta la romance du troisième acte.
— Je me rappelle avoir entendu k Paris cette délicieuse romance par M mc Damoreau, ce rossignol trop tôt envolé, et je ne saurais trop dire qui d'elle ou de vous y apporte plus de goût et de naïveté, dit don Torribio en saluant galamment dona Hermosa.
— Mon cousin, répondit-elle, vous avez trop longtemps vécu en France.
— Pourquoi donc cela, senorita ?
. — Parce que, fit-elle avec un sourire aigu comme une pointe de poignard, vous en êtes revenu un détestable flatteur.
— Bravo* gloussa le gros gouverneur avec un rire de jubilation;, vous le voyez, don Torribio, nos créoles valent les Parisiennes pour la vivacité des reparties.
• . — Incontestablement, colonel, réprit le jeune homme. Mais laissez-moi faire, ajouta-t-il avec un accent indéfinissable, je prendrai bientôt ma revanche.
Et il. enveloppa dona Hermosa et. don Fernando, placés l'un. près de l'autre, d'un regard dont la jeune fille se sentit frissonner malgré elle.
' — D.on Fernando et vous, caballeros, demanda le gouverneuren s'adressant; à toutes les personnes présentes, j'espère que demain vous assisterez au Te Dettm chanté en l'honneur de notre glorieux Santa- Anna?.
— J'aurai cet honneur, sefïor 5 répondit don Fernando en s'inclinant poliment.
Les autres personnes répondirent de même.
— Quant à moi, fit don Torribio, vous m'excuserez, colonel, ce soir même je pars pour un voyage forcé.
— Gomment! s'écria avec êtonnement don Pedro, vous partez en voyage, mon cousin?
— Mon Dieu! oui, senor don Pedro, je suis obligé de partir presque en vous quittant.
— Humt voilà une détermination bien singulière et surtout bien imprévue. Où allez-vous ainsi?
Pablito avait bien en ce moment l'apparence d'un porteur de mauvaises nouvelles.
— Vous m'excuserez de garder secret le but de mon voyage : certaines personnes ne doivent pas avoir seules le privilège des excursions mystérieuses.
— Hum! reprit don Pedro avec mauvaise humeur, comptez-vous demeurer
longtemps.]absent?
— J'espère que non, sans oser cependant l'affirmer.
Liv. 233. F. ROY, édit. — Reproduction inlerdite 28
gi8 LES CHASSEURS D'AU BILLES
— Tant mieux! Revenez le plus tôt possible : vous savez que votre retour comblera tout le monde de joie ici, dit-il avec intention.
— Quien sabe? — qui sait? — murmura le jeune homme d'une voix sinistre.
|; Doua Hermosa, qui avait entendu ces quelques mots, ne fut pas maîtresse