LE PRISONNIER
Nous devons maintenant expliquer au lecteur ce qui s'était passé après la chute de 'don Fernando Garril, lors du guet-apens dont il avait été victime.
Aussitôt que son épée eut échappé à sa main mourante, et qu'il fut tombé aux côtés de son compagnon, les hommes masqués, qui jusqu'alors ne s'étaient risqués qu'avec une certaine défiance à s'approcher de lui, tant sa fine épée leur imposait de respect, comme le témoignaient les corps des quatre bandits dont elle avait percé la poitrine et qui gisaient sur le sable, se précipitèrent tous à la fois sur lui.
Don Fernando Garril était étendu sur le dos; il ne donnait plus signe de vie : une pâleur mortelle couvrait son noble et beau visage ; ses lèvres entr'ouvertes laissaient voir des dents serrées; le sang coulait à flots de plusieurs blessures qu'il avait reçues, et sa main crispée serrait encore l'arme avec laquelle il avait si longtemps lutté contre les assassins.
— Gaspita! dit l'un d'eux en le regardant attentivement, voilà un jeune seigneur qui est bien malade; que dira le maître!
— Que voulez-vous qu'il dise, sefior Garlocho? répondit un autre; il se défendait comme un lion : c'est sa faute! il aurait dû se laisser prendre gentiment, et rien de tout cela ne serait arrivé. Voyez, nous avons perdu quatre hommes.
— Belle perte, sur ma foi, que ces quatre gaillards-là î J'aurais préféré qu'il en eût tué six, et qu'il ne se trouvât pas dans cet état-là.
— Diable ! murmura le bandit, ce n'est pas aimable pour nous, ce que vous dites là 3 savez-vous ?
— C'est bon 1 c'est bon! aidez-moi à panser ses blessures tant bien que mal et filons au plus vite, il ne fait pas bon pour nous ici ! D'ailleurs on nous attend autre part ; ainsi faites vite.
Sans plus discuter les bandits se hâtèrent d'obéir aux ordres de Garlocho; les blessures du jeune homme ayant été pansées tant bien que mal, son corps fut jeté en travers sur le cheval du gaucho qui semblait diriger l'expédition et toute la troupe partit au galop, sans s'occuper davantage de ceux qui avaient succombé dans la lutte, et dont les corps restaient abandonnés aux bêtes fauves.
Après une course d'une rapidité extrême et qui dura près de deux heures, ils arrivèrent enfin à un rancho abandonné.
Deux hommes s'y trouvaient, attendant leur venue avec impatience.
Ces deux hommes étaient don Torribio et le Chat-Tigre.
— Eb bien? leur cria celui-ci du plus loin qu'il les aperçut.
— C'est fait, répondit laconiquement Carlocho en mettant pied à terre, et prenant dans ses bras don Fernando qu'il porta sur un lit de feuilles,
Le jeune homme ne donnait plus signe de vie.
— Serait-il mort? demanda le Chat-Tigre en grommelant. Carlocho secoua la tête.
— Il n'en vaut guère mieux! dit-iL
— Misérable! s'écria le chef indien avec colère, est-ce ainsi que vous exécutez mes ordres? Ne vous avais-je pas recommandé de le prendre vivant?
— Hum! fit Carlocho, j'aurais voulu vous y voir ! un démon incarné qui, armé seulement d'une fine épée de parade, nous a résisté pendant plus de vingt minutes, et n 7 a succombé qu'après avoir tué quatre de nos plus braves compagnons.
Le Chat-Tigre sourit avec mépris.
— Vous êtes des lâches! dit-iL
Et tournant le dos au vaquero en haussant les épaules, il s'approcha du jeune homme.
Don Torribio était déjà près de lui.
— Est-il mort? lui demanda-t-il.-
— Non, répondit le Mexicain au bout d'un instant, mais peu s'en faut.
— Tant pis! murmura le vieux chef, je donnerais beaucoup pour qu'il en réchappât.
Don Torribio le regarda avec étonnement.
— Que nous importe la vie de cet homme, lui dit-il, n'était-il pas votre ennemi?
— Voilà justement pourquoi je ne voudrais pas qu'il mourût.
— Je ne vous comprends pas.
— J'ai voué ma vie à l'accomplissement d'une idée, je ne m'appartiens donc plus, je dois faire à cette idée le sacrifice de mes haines et. de mes amitiés.
— J'admets cela jusqu'à un certain point, mais alors poui-quoi avez-vous tendu un piège à cet homme qui, d'après ce que vous m'avez dit vous-même, est un traître?
■ — Les hommes seront-ils donc toujours mal jugés, même par ceux qui les voient de plus près? dit le vieux partisan avec un sourire amer. Que m'importe que cet homme soit un traître? En le supprimant sans attenter à sa vie, j'atteignais le but que je me proposais en m' assurant votre alliance, puis après l'avoir pendant quelques jours retenu prisonnier pour l'empêcher d'agir contre vous et de s'opposer à votre mariage avec dona Hermosa, je l'aurais rendu à la liberté.
— Malheureusement, il est trop tard maintenant; ce qui est fait est fait; la mort de cet homme, tué obscurément dans une embuscade, nuira plus que vous ne le supposez à vos projets.
— Que son 'sang retombe sur votre tête, car c'est vous qui avez ordonné ce meurtre.
11 y eut une seconde d'atlente suprême; tous les regards étaient fixés sur le blessé.
— Moi! allons donc, vous êtes foui répondit le jeune homme.
Le Chat-Tigre regarda son nouvel allié avec des yeux agrandis par la surprise et haussa les épaules en sifflotant une seguedilia mexicaine. Il était évident que cet homme qui ne se plaisait que dans le meurtre n'avait pas compris un mot de ce que lui avait dit don Torribio.
— Bah! fit celui-ci, qu'importe un de plus ou de moins! •
LlV. 238. F. R0Y,édil. — Reproduction interdite. 33.