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$p 290 LES CHASSEURS D'ABEILLES
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BIANCS CONTRE ROUGES
Les Peaux-Rouges en général, et surtout les Apaches, lorsqu'ils sont sur le sentier de la guerre, ou quand ils se préparent à une expédition hasardeuse,
U deviennent d'une prudence extrême; les meilleures armées de nos peuples
civilisés ne sauraient alors lutter avec eux de finesses et de précautions, tant ils mettent de soins à se garder et à dissimuler leurs mouvements.
Vers trois heures après minuit, au moment où le mawhawn blotti sous la
H' feuillée lançait dans l'air les notes perlées de son premier chant, le Chat-Tigre
et don Torribio quittèrent leurs couches et, complètement armés en guerre, sortirent de leurs toLdo suivis de plusieurs guerriers apaches, et se dirigèrent,
|f silencieux et rapides, vers le centre du camp où, autour d'un immense brasier,
|| les principaux sache m s de l'armée, accroupis sur leurs talons, fumaient leurs
!| calumets de guerra en attendant leur grand chef.
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A l'arrivée du Chat-Tigre tous les Indiens se levèrent respectueusement g! ■ pour lui faire honneur.
Le Chat-Tigre, après leur avoir rendu leur salut, leur ordonna d'un signe de se rasseoir, et se tournant vers Tamantzin ou sorcier, qui était venu avec lui et marchait à ses côtés :
— Le Maître de la vie sera-t-il neutre? lui demanda-t-il; le Wacondah sei*a-t-il favorable aux guerriers apaches, ou bien sera-t-il contraire à la querelle que ses fils indiens réunis devant YatepeU en pierre des Visages-Pâles,
|| vont aujourd'hui vider avec leurs oppresseurs?
— Puisque les chefs le désirent, répondit le sorcier, j'interrogerai le maître de la vie.
Alors il redressa sa haute taille, se drapa dans sa robe de bison el s'avança vers le feu, dont il fit trois fois le tour en marchant de gauche à droite, tout en murmurant des paroles que personne ne pouvait comprendre, mais qui semblaient avoir un sens mystérieux; au troisième tour il emplit un coui d'eau, sucré de smilax, contenue dans un récipient en roseaux tressés, si serrés, . qu'ils n'en laissaient pas échapper une goutte, puis, après avoir trempé une
jfft , touffe d'absinthe dans le couï, il aspergea l'assemblée et vida trois fois l'eau
if dans la direction du soleil levant.
§f Penchant ensuite le corps en avant, il avança la tête et écarta les bras,
|| paraissant écouter attentivement des bruits perceptibles pour lui seul.
H Au bout de quelques secondes le mowkawis se fit de nouveau entendre à
deux reprises différentes, à la droite du sorcier.
m Alors son visage se décomposa et devint horrible, ses yeux injectés de
jï§: sang parurent sur le point de sortir de leur orbite, une écume blanchâtre
p' ' suinta aux coins de ses lèvres minces, une pâleur livide envahit ses traits,
fc t ses membres, se raidirent, et son corps fut agité de mouvements convulsifs.
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— L'esprit vientl... l'esprit vient! murmurèrent les Indiens avec une terreur superstitieuse,
— Silence! dit le Chat-Tigre, le sage va parler!
En effet, de la bouche contractée du sorcier sortait un sifflement pénible qui, peu à peu, se changea en paroles indistinctes d'abord, mais qui bientôt furent assez clairement prononcées pour que chacun pût les comprendre.
— L'esprit marche! dit-il, il a dénoué ses longs cheveux qui flottent au vent! son souffle donne la mort... le ciel est rouge de sang... les victimes ne manqueront pas au Wacondah, le génie du mal... Qui peut lui résister?... Seul il est maître!... la poitrine des blancs sert de gaine aux couteaux des Apaches!... Les vautours et les urubus se réjouissent... quelle ample pâture! Poussez le cri de guerre! courage, guerriers! c'est le Wacondah qui vous guide... la mort n'est rien; la gloire est toutî
L'amantzin, après avoir prononcé quelques autres paroles, dont il fut impossible de saisir le sens, roula sur le sol en proie à une violente attaque de nerfs et à des convulsions atroces.
Chose étrange ! ces hommes qui, jusqu'à ce moment, avaient été pour ainsi dire suspendus à ses lèvres, écoutant avec anxiété ce qu'il disait, n'eurent pas un regard de pitié ou d'intérêt pour lui dès qu'il fut étendu sur le sol, et ils le laissèrent sans s'en occuper davantage.
C'est que l'homme assez téméraire pour toucher au sorcier lorsque l'esprit le possède, serait immédiatement frappé de mort; telle est la croyance indienne.
Quoi qu'il en soit, aussitôt que l'amantzin eut cessé de parler, le Chat- Tigre prit la pai'ole à son tour.
— Chefs des grandes tribus apaches, dit-il d'une voix profonde, vous le voyez, le Dieu de vos pères sourit à nos efforts qu'il encourage : n'hésitons pas, guerriers; confondons par un dernier coup l'orgueil de nos tyrans;. notre terre est libre à présent; un seul point est encore au pouvoir de nos oppresseurs; conquérons-le aujourd'hui, et qu'au coucher du soleil, qui, dans quelques heures, va nous éclairer, le drapeau espagnol, dont l'ombre fatale nous a si longtemps donné la misère et la mort, soit abattu pour jamais sur nos frontières! Courage! frères; les Indiens, vos ancêtres, qui chassent dans les prairies bienheureuses, recevront avec joie parmi eux ceux qui tomberont dans la bataille ! Que chacun se rende au poste que je lui ai désigné; le cri rauque de l'urubus, répété trois fois à intervalles égaux, donnera le signal de l'attaque.
Les chefs s'inclinèrent devant le sachem et se retirèrent dans différentes directions. Le Chat-Tigre demeura seul, plongé dans de profondes réflexions.
Un calme imposant régnait dans la nature; il n'y avait plus un souffle dans l'air, pas un nuage au ciel; l'atmosphère était d'une transparence et d'une limpidité qui permettaient de distinguer les objets les plus éloignés. Le ciel, d'un bleu sombre, laissait voir une multitude d'étoiles étincelantes, la lune répandait a profusion ses rayons argentés, nul bruit ne troublait le majestueux silence de cette nuit splendide, si ce n'est, par intervalles, ce grondement
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sourd et sans cause connue, qui semble être la respiration puissante de la nature endormie.
Le chef blanc, sur le point de tenter l'effort suprême qui devait affranchir la race indienne, et préparer le succès de ses mystérieuses machinations, se laissait aller avec délices au monde de pensées qui bouillonnaient dans son cerveau; seul vis-à-vis de lui-même, il jugeait ses actes et demandait avec ferveur à Celui qui peut tout et qui, d'un regard, sonde les cœurs, de ne pas l'abandonner, si la cause pour laquelle il combattait était juste.
Une main se posa lourdement sur son épaule.
Ramené brutalement au sentiment de sa position, le Chat-Tigre tressaillit; il passa sa main sur son front moite de sueur et il se retourna. Le sorcier était près de lui, le regardant avec ses yeux de tigre et grimaçant un sinistre sourire.
— Que veux-tu, lui dit-il sèchement,
— Mon père est-il content de moi? répondit le sorcier; le Wacondah a-t-il bien parlé aux sachems?
— Oui, dit le chef en réprimant un geste de dégoût, tu peux te retirer.
— Mon père est grand et généreux, reprit le sorcier, l'esprit me fait horriblement souffrir lorsqu'il me possède.
Le Chat -Tigre prit un collier de perles dans sa poitrine, il le jeta au misérable, qui le reçut avec un cri de joie.
— Va-t'en! lui dit-il avec un geste de mépris. L'amantzin, qui sans doute avait obtenu tout ce qu'il désirait, se retira
sans ajouter un mot.
Don Torribio s'était éloigné avec les autres chefs pour se rendre à son poste, mais, arrivé à quelque distance, il leva les yeux vers le ciel et sembla calculer mentalement l'heure qu'il était par la position des étoiles.
— J'ai le temps, murmura-t-il à voix basse. Et il se dirigea en toute hâte vers le toldo qui servait d'abri à dona Her-
mosa; de nombreuses et vigilantes sentinelles l'entouraient.
— Elle repose, dit-il en se parlant à demi-voix, elle repose bercée par des !H; rêves d'enfant. Mon Dieu i vous qui savez la grandeur de mon amour et ce que 0\ .3e lui ai sacrifié, faites qu'elle soit heureuse !
11 s'approcha alors d'un vaquero qui, appuyé contre un arbre, fumait silencieusement sa mince cigarette, les yeux fixés sur le toldo.
— Verado, lui dit-il avec une certaine émotion qu'il ne put entièrement réprimer, je t'ai deux fois sauvé la vie au risque de la mienne. T'en souvienstu?
— Je m'en souviens, répondit laconiquement le vaquero.
— Aujourd'hui, je viens à mon tour te demander un service : puis-je compter sur toi?
— Parlez, don Torribio : tout ce qu'un homme peut faire, je le ferai pour
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(§$■ vous servir.
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— Merci, mon bon compagnon. Ma vie, mon âme, tout ce que j'ai déplus f§; cher au monde, enfin, est renfermé dans ce toldo; je te le confie. Me jures-tu
de le défendre, quoi qu'il arrive?
.— Je vous le jure, don Torribio; ce qui est dans ce toldo est sacré; nul, ennemi ou ami n'en approchera. Moi et les quelques hommes que vous avez mis sous mes ordres, nous nous ferons tuer à cette place, sans reculer d'une ligne, plutôt qu'une insulte soit faite à ceux ou à celles que vous aimez. .
— Merci! dit don Torribio en s.errant affectueusement la main du vaquer o. Gelui-ci saisit le bas du manteau de son chef et le baisa respectueusement.
Après avoir jeté un dernier regard d'amour sur le toldo qui renfermait, comme il venait de le dire, tout ce qu'il aimait au monde, le jeune homme s'éloigna à grands pas.
— Maintenant, dit-il, soyons homme, c'est contre des hommes que nous avons à combattre.
Aussitôt que le sachem les eut renvoyés à leurs postes, les chefs, dont tous les guerriers n'attendaient qu'un mot pour commencer leur mouvement, s'étaient rendus aux divers endroits où leurs tribus étaient échelonnées.
Alors les hommes, se couchant à plat ventre sur le sol, avaient commencé une de ces marches impossibles, comme les Indiens seuls sont capables d'en faire; glissant et rampant comme des serpents dans les hautes herbes, ils étaient parvenus, au bout d'une heure, à se poster, sans avoir été aperçus, au pied même des retranchements occupés par les Mexicains.
Ce mouvement avait été exécuté avec tant d'ensemble et de bonheur, que le silence de la prairie n'avait été troublé en aucune façon, et que rien ne semblait avoir bougé dans le camp, qui paraissait plongé dans le sommeil. Cependant, quelques minutes à peine avant que les sachems reçussent les derniers ordres du Chat-Tigre, un homme revêtu du costume des Apaches avait, avant tous les autres, quitté le camp, et s'était dirigé vers la ville en s'aidant des mains et des genoux.
Arrivé à la première barricade, un autre homme qui, penché en avant, semblait écouter avec anxiété les bruits de la nuit, lui avait tendu la main pour entrer dans la ville en lui disant ;
— Eh bien 1 Estevan ?
— Avant une heure nous serons attaqués, major, répondit le mayordomo.
— Est-ce une attaque sérieuse ?
— Un assaut : les Indiens veulent en finir, ils ont peur d'être empoisonnés comme des rats, s'ils attendent davantage.
— Que faire ? murmura l'officier avec inquiétude.
— Nous faire tuer, répondit résolument don Estevan.
— Pardieu ! le beau conseil que tu me donnes là! ce sera toujours notre dernière ressource.
— On peut tenter encore une autre chose.
— Laquelle ? parle, au nom du ciel !
— Tout est-il préparé comme nous en sommes convenus?
— Oui, mais qu'avais-tu à me proposer?
— Donnez-moi vingt-cinq vaqueros dont vous soyez sûr.
— Prends-les, et puis, où les conduiras-tu?
— Laissez-moi faire, inajor, je ne vous réponds pas du succès, car les diables rouges sont aussi nombreux que les mouches, mais je puis vous assurer que j'éclaircirai leurs rangs.
— Cela ne peut pas nuire, mais les femmes et les enfants ?
— Les femmes et les enfants, major, j'ai réussi à les faire tous entrer dans l'hacienda de las Norias.
— Dieu soit loué! nous pourrons nous battre comme des hommes; les êtres qui nous sont chers sont en sûreté.
— Provisoirement, oui, murmura-t-il sourdement.
— Que veux-tu dire ? que crains-tu encore ?
— Dame ! quand les Indiens auront pris le présidio, il est probable qu ils attaqueront l'hacienda.
— Tu es un niais, Estevan, dit le major en souriant, et dona Hermosa...
— C'est vrai, fit gaîment le mayordorno, je n'y pensais plus, moi, à dona Hermosa.
— Tu n'as pas autre chose à me dire?
— Si, major, un mot encore, reprit-il vivement. ■— Parle, et sois bref, le temps presse.
— Le signal de l'attaque sera trois cris d'urubus à intervalles égaux.
— .Boni je vais me préparer alors, car ils nous attaqueront avant le jour.
Le major d'un côté et le mayordorno de l'autre allèrent de poste en poste réveiller les défenseurs de la ville et les avertir de se tenir sur leurs gardes.
La veille même de ce jour, le major Barnum avait réuni tous les habitants, et dans une harangue aussi brève qu'énergique, il leur avait appris avec la plus grande franchise la situation précaire dans laquelle se trouvait la ville, le projet qu'il avait formé pour sa défense, et il avait terminé en disant que les embarcations mouillées sous les canons du fort étaient prêtes à recueillir les femmes, les enfants, les vieillards et tous ceux des colons qui ne voudraient pas se joindre à lui dans l'état désespéré où il se trouvait, ajoutant que tous ceux qui s'embarqueraient seraient, aussitôt la nuit venue, conduits à Phacienda de las Norias où on leur donnerait l'hospitalité.
Quelques habitants, en petit nombre, nous devons le constater, effrayés des mesures énergiques prises par le major, avaient reculé devant l'idée d'y prendre part et avaient été conduits à Thacienda ; il ne restait donc dans la ville que des hommes résolus à vendre chèrement leur vie^ et sur lesquels on pouvait absolument compter.
Aussi, lorsqu'on les réveilla, en leur annonçant l'attaque prochaine des Apaches, se placèrent-ils fièrement derrière leurs barricades, l'oeil et l'oreille au guet, prêts à faire feu au premier signal.
Une heure se passa sans que rien vînt troubler la tranquillité de la nuit; déjà les Mexicains croyaient que, de même que cela leur était arrivé plusieurs fois déjà, ils en seraient quittes pour une fausse alerte, et que les Peaux- Rouges ne les attaqueraient pas.
Tout à coup le cri de l'urubus s'éleva rauque et sinistre dans le silence.
Une seconde fois il se fit entendre, et un frémissement indicible courut dans les veines de tous ces hommes pour lesquels c'était le signal de la mort, et qui savaient que pour eux il n'existait pas de salut.
Une troisième fois le cri de l' urubus s'éleva dans l'air, plus rauque et plus sinistre. A peine la dernière note avait-elle fini de vibrer qu'une clameur effroyable éclata de tous les côtés à la fois, et les Indiens se précipitèrent en tumulte sur les retranchements extérieurs qu'ils cherchèrent à escalader.
Les Mexicains, qui les attendaient, les reçurent vigoureusement et en hommes qui, certains de succomber, veulent au moins, avant de mourir, sacrifier le plus possible de victimes*
Les Indiens, étonnés de cette résistance, à laquelle ils étaient loin de s'attendre, car leurs mesures avaient été prises si secrètement qu'ils se croyaient certains de surprendre ceux qu'ils attaquaient, reculèrent malgré eux : alors les canons chargés à mitraille les balayèrent et semèrient parmi eux le désordre et la mort.
Estevan, profitant habilement de la panique qui s'était emparée des Peaux-Rouges, s'élança à la tête de ses vaqueros au milieu d'eux et commença à les sabrer vigoureusement.
Deux fois il revint à la charge avec un courage de lion, et deux fois les Indiens reculèrent devant lui.
Tant que dura la nuit, le combat se soutint avec assez d'avantage du côté des blancs, dont le petit nombre échappait à l'œil des Apaches, et qui, abrités derrière les barricades, tiraient à coup sûr dans la masse compacte de leurs ennemis.
Au bout de deux heures à peu près de cette bataille de géants, le soleil se leva majestueusement à l'horizon et répandit sur le champ de carnage la magnifique splendeur de ses rayons.
Les Indiens saluèrent son apparition par des cris de joie, et se précipitèrent avec une frénésie nouvelle sur les retranchements dont ils n'avaient pu s'emparer jusque-là.
Leur choc fut irrésistible.
Les blancs, après une défense calculée, abandonnèrent un poste qu'ils ne pouvaient plus longtemps défendre.
Les Indiens s'élancèrent au pas de course à leur poursuite. Mais alors une effroyable détonation se fit entendre, le sol manqua sous leurs pieds, et les malheureux, lancés dans l'espace, retombèrent en lambeaux de toutes parts. . '
Le sol avait été miné sous leurs pas, et le major venait de donner l'ordre de mettre le feu à la mèche.
Le résultat de cette explosion fut horrible. Les Indiens, épouvantés, commencèrent à fuir dans toutes les directions, en proie à une terreur folle, sourds à la voix de leurs sachems et ne voulant pas retourner au combat. Un instant les blancs se crurent sauvés.
Mais le Chat-Tigre, monté sur un magnifique cheval noir comme la nuit et faisant flotter au vent le totem sacré des tribus unies, s'élança en avant,
presque seul, bravant les coups que les Mexicains dirigeaient sur lui et criant d'une voix formidable :
— Lâches! puisque vous ne voulez pas vaincre, au moins voyez-moi mourir !
Cette voix résonna aux oreilles des Indiens comme un sanglant reproche; les plus poltrons eurent honte d'abandonner leur chef qui se sacrifiait si généreusement pour eux; ils tournèrent la tête et revinrent à l'assaut avec une nouvelle ardeur.
Le Chat-Tigre paraissait invulnérable : il faisait caracoler son cheval, le lançant au plus fort de la mêlée, parant tous les coups qui lui étaient portés avec la. hampe de son totem, qu'il élevait constamment au-dessus de sa tête, et ne cessant pas une seconde d'exciter les siens.
Les Apaches, électrisés par la téméraire audace de leur sachem, se pressaient à ses côtés et se faisaient tuer résolument en criant :
— Le Chat-Tigre I le sachem des Apaches ! mourons pour le grand chef.
— Eh! s'écria-t-il avec enthousiasme en montrant l'astre du jour, voyez, voyez, votre père sourit à notre valeur. En avant 1 en avant !
— En avant! répétaient les Indiens; et ils redoublaient de furie. Cependant cette lutte horrible ne pouvait durer longtemps encore, le major
le comprenait : les Indiens avaient escaladé toutes les barricades, la ville était entièrement envahie; on se battait de maison en maison, n'en quittant une pour passer dans une autre que lorsqu'il était impossible de s'y défendre plus longtemps;
Les Indiens, formés en masse serrée, escaladaient au pas de charge, guidés pardon Torribio, la rue assez raide qui conduit au vieux présidio et au fort qui le domine.
Malgré le ravage incessant causé dans leurs rangs par les canons du fort chargés à mitraille, ils avançaient sans broncher, car ils apercevaient toujours, après chacune des décharges qui semaient la mort parmi eux, le Chat-Tigre à dix pas en avant, monté sur son cheval noir et brandissant le totem, et don Torribio marchant à leur tête l'épée à la main.
— Allons 1 dit tristement le major à Estevan, le moment est venu d'exécuter ce que nous avons dit.
— Vous le voulez, major ? lui demanda-t-il.
— Je l'exige, Estevan, mon amit
— Il suffit, major; il ne sera pas dit que j'aurai désobéi à votre dernier ordre. Adieu, major, ou au revoir là-haut, car je n'échapperai pas plus que vous I
" — Qui sait, mon ami? Adieu 1 adieu i
— Je ne le souhaite pas, répondit le jeune homme d'une voix sombre. Les deux hommes se serrèrent la main, étreinte suprême, car ils savaient
qu'à moins d'un miracle ils ne devaient pas se revoir.
Après ce dernier adieu, Estevan rassembla une quarantaine de cavaliers, les forma en troupe serrée, et, entre deux décharges, il se précipita à fond de train, suivi de ses hommes, sur les Indiens qui montaient.
Les Peaux-Rouges ne purent résister à cette avalanche, qui, du haut de la montagne, s'abattait sur eux: ils s'ouvrirent à droite et à gauche*
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r — ii — *.' r*-
Une détonation terrible se fit entendre, le géant de pierre oscilla sur sa base.
Lorsqu'ils furent revenus de leur stupeur, ils aperçurent les cavaliers qui les avaient si fort maltraités, dans deux barques sur le fleuve et faisant force de rames dans ,1a direction de l'hacienda de las Norias. Estevan et ceux qui l'avaient suivi étaient sauvés, trois ou quatre à peine étaient tombés en route.
Le major avait profité de la charge exécutée par les cavaliers pour se jeter
LlV, 243. , F* ROY> édit. — Reproduction interdite-
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avec les blancs qui restaient dans le fort, dont les portes avaient immédiatement été fermées sur lui.
Don Torribio fit signe aux Indiens de s'arrêter et il s'avança seul auprès du fort.
— Major, cria-t-il d'une voix forte, rendez-vous, vous et la garnison aurez la vie sauve.
, Le major parut.
— Vous êtes un traître, un lâche et un chien I répondit-il; vous avez assassiné mon ami, un homme qui s'était fié à votre loyauté; je ne me rendrai pas..
— C'est la mort pour vous et pour tous ceux qui vous accompagnent, reprit-il, par humanité rendez-vous, vous ne pouvez vous défendre.
— Vous êtes un lâche! vous dis-je, cria le major, voilà ma réponse.
— En arrière! en arrière! hurla le Chat-Tigre en enfonçant les éperons dans le ventre de son cheval qui fit un bond prodigieux, et partit avec la rapidité d'une flèche. * "
Les Indiens se précipitèrent du haut en bas de l'a rampe" en courant comme des fous, et en proie à une terreur panique, indescriptible, mais pas assez vite pour éviter complètement le malheur qui les menaçait; le major avait mis le feu aux poudres renfermées dans le fort.
Une détonation terrible se fit entendre. Le géant de pierre oscilla deux ou trois secondes sur sa base comme un mastodonte ivre, pais, brusquement arraché du sol, il s'éleva dans l'espace, éclatant comme une grenade trop mûre.
Aux cris répétés de : Vive (a patrie ! poussés par ses défenseurs, une pluie de pierres et de cadavres horriblement mutilés tomba sur les Indiens terrifiés de cette épouvantable catastrophe, puis ce fut tout. Le Chat-Tigre était maître du présidiode San-Lucar, mais, ainsi que le major Barnum se Tétait juré, le vieux bandit ne s'était emparé que de ruines et de décombres.
Ce fut avec des larmes de rage que don Torribio planta le totem des Apaches sur un pan de mur chancelant, seul vestige qui indiquât la place où dix minutes auparavant s'élevait le magnifique fort de San-Lucar.
PERIPETIE
Quelques jours s'étaient écoulés depuis la prise du présidio de San-Lucar. Le pueblo avait été livré au pillage avec des raffinements de barbarie impossible à décrire.
: Les principales maisons avaient seules échappé, grâce au moyen employé par le Chat-Tigre qui, pour sauver les immenses richesses qu'elles renfer-
maient, les avait adjugées aux sachems les plus puissants de son entourage.
Le vieux partisan avait établi son quartier général dans l'ancienne demeure que donTorribio Quirogea possédait dans le vieux faubourg, et que le jeune homme avait gracieusement fait disposer pour le recevoir. Dona Hermosa et son père avaient repris possession de leur maison. La ville, entièrement habitée par les Indiens, avait un aspect lugubre : plus de commerce, plus de chants joyeux, plus rien de ce qui animait jadis l'insouciante colonie mexicaine; à chaque pas des décombres, des ruines; çà et là abandonnés dans les rues, des cadavres, sur lesquels s'acharnaient les oiseaux de proie, empestaient l'air.
Enfin, partout on retrouvait l'aspect de la désolation qu'entraîne à sa suite une guerre acharnée entre deux races ennemies depuis des siècles.
. Huit jours environ après les événements que nous avons rapportés dans le précédent chapitre, vers dix heures du matin, trois personnes, réunies dans le salon de la maison de don Pedro de Luna, causaient à voix basse- Ces trois personnes étaient don Pedro lui-même, dona Hermosa, et le digne capataz Luciano Pedralva qui, grâce au costume hétéroclite de vaquero dont il s'était affublé, ressemblait à un affreux bandit, ce qui faisait rire malgré elle Na Manuela, placée en vedette auprès d'une fenêtre, chaque fois qu'elle jetait les yeux sur lui, au grand désespoir du capataz qui, du profond de son cœur, donnait au diable ce déguisement maudit.
— Ainsi, voilà qui est convenu, Luciano, mon ami, disait don Pedro, il faut ajuster vos tlûtes et vous préparer à entrer en danse.
— C'est donc pour aujourd'hui la cérémonie?
— Sans faute, oui, mon ami: j'avoue que nous vivons dans de singuliers temps et surtout dans de singuliers pays; j'ai vu bien des révolutions, mais celle-là les passe toutes.
— Moi je lati'ouve on ne peut plus logique au point de vue des Indiens, dit doua Hermosa.
— C'est possible, mon enfant, je ne veux pas discuter avec toi, mais tu conviendras qu'il y a un mois nous étions loin de nous attendre à un si prompt rétablissement du pouvoir apache sur cette frontière.
— Yous comprenez, don Pedro, que moi je ne vois goutte à tout cela, seulement il me semble que pour un futur souverain, le Chat-Tigre n'est guère magnanime.
— Qu'entends4u par là, Luciano, mon ami?
— Dame ! j'entends ce que toutle monde doit entendre sans doute ; lalettre qu'il a adressée avant-hier à don Fernando est assez explicite, je suppose car il lui dit bel et bien que si 5 dans cinq jours, il est encore dans la colonie, il le fera pendre.
— S'il peut s'en emparer t dit vivement dona Hermosa.
— C'est entendu, senorita, fit le capataz.
— Pourquoi t' étonner de cela, Luciano ? répondit don Pedro avec bonhomie ; mon Dieut Ton voit tant de choses extraordinaires dans ce monde 1 Ainsi moi je
connais une foule de personnes auxquelles pareilles menaces ont été laites et qui ne s'en portent pas plus mal.
— Cet égal, malgré eela je ne m'y fierais pas.
— Mais il ne s'agit pas de tout cela : vous allez retourner à l'hacienda, don Luciano, et surtout n'oubliez pas mes recommandations.
— Rapportez-vous-en à moi, seigneurie, mais un mot encore.
— Dites, mon ami, mais hâtez-vous.
— Je suis on ne peut plus inquiet de don Estevan, fit-il à demi-voix pour ne pas être entendu de Manuela; depuis six jours il a disparu sans que nous ayons eu de ses nouvelles.
Dofïa Hermosa sourit finement.
— Estevan n'est pas homme à se perdre sans laisser de traces; rassurezvous, le moment venu, vous le reverrez, dit-elle.
— Tant mieux t senorita, car c'est un homme sur lequel on peut compter.
— Don ïorribio ! fit Manuela en se retournant.
— Hum! dit le capataz, il est temps que je disparaisse alors.
— Venez, venez, dit la mère du mayordomo.
Après s'être incliné devant dona Hermosa et don Pedro, le capataz suivit Manuela.
À peine la porte par laquelle sortait le capataz était-elle refermée, qu'une autre s'ouvrait pour livi'er passage à don Torribio.
Le jeune homme portait un magnifique costume indien; son front était soucieux et son regard triste; il s'inclina devant la jeune fille, serra amicalement la main de don Pedro, et sur un geste muet de dona Hermosa prit un
siège.
Après les premiers compliments, la fille de Thaciendero, que l'apparence sombre du jeune homme inquiétait plus qu'elle ne voulait le laisser paraître, se pencha gracieusement vers lui, et d'un air d'intérêt parfaitement joué :
— Qu'avez-vous, don ïorribio? lui demanda- t-elle, vous semblez triste : auriez-vous reçu de mauvaises nouvelles ?
— Non, seîlorita, je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien prendre à ce qui me regarde ; si j'étais un ambitieux, tous mes souhaits seraient comblés, puisqu'en recevant votre main dans quelques jours, le rêve de toute ma vie sera satisfait; vous voyez, senorita, ajouta-t-il avec un sourire triste, que je vous fais lire jusqu'au plus profond de mon cœur.
— Je vous en sais gré, don Torribio, cependant, ces jours passés vous n'étiez pas ainsi, il faut qu'il soit arrivé...
— Rien, je vous assure, qui me touche personnellement, interrompit-il; mais, plus le moment approche où doit avoir lieu la cérémonie de prise de possession de cette terre que nous avons reconquise, plus le découragement s*empare de moi; je n'approuve nullement la résolution du Chat-Tigre de se faire proclamer chef indépendant d'une manière officielle^ c'est une folie à laquelle je ne puis rien comprendre; le Chat-Tigre sait aussi bien que qui que ce soit quïl lui est impossible de se soutenir ici ; les Apaches, malgré leur bravoure, ne sauraient résister aux troupes disciplinées que -le gouver-
nement mexicain enverra contre nous dès qu'il recevra la nouvelle de cette échauffourée.
— Est-il donc impossible de faire changer le Chat-Tigre d'avis à ce sujet?
— Oui, j'ai employé tous les moyens, je lui ai fait les observations les plus sensées, il n'a voulu rien entendre : cet homme poursuit un but que lui seul connaît, le désir qu'il manifeste hautement de régénérer la race indienne n'est pour moi qu'un prétexte.
— Vous m'effrayez, don ïorribio; s'il en est ainsi, pourquoi ne pas abandonner cet homme?
— Le puis-je? répondit-il avec accablement ; ne suis-je pas un renégat, maintenant? Vous l'avouerai-je, senorita? bien que tout soit calme en apparence, que l'avenir semble me sourire, eh bien, depuis quelques jours, un découragement invincible s'est emparé de moi, je vois tout en noir, je me sens fatigué de la vie, j'ai, enfin, le pressentiment que je suis à la veille d'un horrible malheur.
Dona Hermosa lui jeta à la dérobée un regard perçant.
— Chassez ces tristes pensées, lui dit-elle avec intention, votre avenir est assuré désormais, rien ne peut le changer.
— Je le crois, mais, vous le savez, senorita, entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur.
— Allons, allons! don ïorribio, dit gaiement don Pedro, mettons-nous à table, voici probablement le dernier repas que nous ferons avec vous avant la prise de possession, car c'est pour aujourd'hui, n'est-ce pas?
— Oui, répondit don ïorribio en offrant la main à dona Hermosa pour passer dans la salle à manger.
Un splendide déjeuner était servi.
Les premiers moments furent silencieux; les convives semblaient gênés, mais peu à peu, grâce aux efforts de dona Hermosa et de son père pour égayer le jeune homme, la glace se rompit, et la conversation prit une tournure plus gaie : on- voyait que don Torribio se faisait violence pour renfermer dans son cœur un flot de pensées qui lui montaient aux lèvres et qu'il ne voulait pas laisser échapper.
Vers la fin du repas, le chef se tourna vers dona Hermosa.
— Senorita, lui dit-il, ce soir tout sera dit pour moi : en assistant en costume de chef indien à la cérémonie d'aujourd'hui, j'aurai franchement jeté le gant à mes compatriotes, en leur faisant comprendre que je me suis franchement rallié à la cause des Peaux-Rouges, et que, grâce au Chat-Tigre et à moi, ce qu'ils ont pris dans le principe pour une course indienne était le soulèvement d'un peuple tout entier; je connais l'orgueil des blancs : quoiqu'ils ne puissent parvenir à féconder les immenses territoires qu'ils possèdent, ils ne voudront pas nous laisser jouir en paix de l'héritage que nous nous sommes taillé à la pointe de nos lances, le gouvernement mexicain nous fera une guerre acharnée. Puis-je compter sur vous?
— Avant de vous répondre, don Torribio, j'attends que vous vous expliquiez plus clairement.
— C'est ce que je. vais faire. Ce que les- Espagnols redoutent surtout dans une insurrection indienne, ce sont les représailles, c'est-à-dire le massacre des blancs. Mon mariage avec une Mexicaine est un gage de paix que nous donnons aux Espagnols et une sécurité pour l'avenir de leur commerce et la sûreté des relations que nous établirons avec eux; quelles que soient les objections des chefs de nos tribus, notre route est tracée; le Chat-Tigre et moi, nous n'en dévierons pas' d'une ligne. Je vous adresse donc cette franche et loyale question, senorita :■« Voulez-vous in'accorder votre main? »
— Qui nous presse en ce moment de traiter une si grave matière, don Torribio? répondit-elle. N'êtes-vous pas sûr de moi?
Le jeune homme fronça le sourcil.
— Toujours la même réponse I dit-il. Enfant qui jouez avec le lion; si je ne vous avais pas soutenue depuis huit jours, vous auriez été massacrée déjà. Cr oyez-vous donc que j'ignore vos petites manœuvres et que je n'aie pas vu clair dans vos combinaisons? Vous avez voulu jouer un jeu qui tue; imprudente ! vous vous êtes laissé prendre dans les filets que vous m'aviez tendus. Yous êtes en mon pouvoir; à moi maintenant à vous dicter mes conditions : demain, vous m'épouserez : la tête de votre père et celle de don Fernando me répondront de votre obéissance.
Et, saisissant une carafe en cristal pleine d'une eau limpide, il remplit son verre et le vida d'un trait, tandis que doîla Hermosa fixait sur lui un regard étrange.
— Dans une heure, ajouta-t-il en posant sur la table son verre, qui se brisa, je veux que vous assistiez à la cérémonie auprès de moi.
— J'y serai, répondit-elle.
— Adieu 1 dit-il d'une voix sombre; et il sortit en lui lançant un dernier regard.
La jeune fille se leva vivement, saisit la car are et en vida le contenu en murmurant :
— Don Torribio, don Torribio, tu me Tas dit toi-même, entre la coupe et les lèvres il y a la mort !
— Il faut en finir , dit don Pedro.
Sur un signe de sa fille il sortit sur la terrasse de la maison et plaça deux jardinières chargées de fleurs auprès de la balustrade.
Il paraît que cela était un signal : car ces jardinières étaient placées depuis quelques minutes à peine, lorsque Manuela entra vivement dans le salon en disant :
— 11 est là.
— Qu'il entre ! s'écrièrent à la fois don Pedro et sa fille. Don Estevan entra dans la salle à manger.
L'haciendero, après avoir recommandé à Na Manuela la plus grande vigilance, ferma les portes avec soin et vint s'asseoir auprès du jeune homme auquel il dit à demi-voix :
— Eh bien, Estevan, mon ami, quoi de nouveau?
La plaza mayor du pueblo présentait ce jour-là un aspect innaccoutumé : un large échafaud, recouvert d'un tapis de velours rouge, s'élevait au centre. Sur cet échafaud était placée une butacca en bois de mahogany ou bois acajou; à droite de ce fauteuil, il s'en trouvait un autre plus bas et plus simple, plusieurs équipales étaient rangés en demi-cercle derrière ces deux sièges.
A midi précis, au moment où le soleil arrivé à son zénith fait rayonner ses chauds et éclatants rayons, cinq coups de canon tirés à intervalles égaux éclatèrent majestueusement.
Au même instant, par chacune des entrées de la place, débouchèrent les diverses tribus apaches qui composaient l'armée du Chat-Tigre, conduites par leurs principaux sachems et revêtues de leurs habits de cérémonies.
Ces guerriers étaient peu nombreux et formaient un effectif de quinze cents hommes tout au plus, car, suivant la coutume indienne, aussitôt après la prise du présidio, le butin avait été envoyé sous bonne escorte dans les villages, et la plus grande partie des Indiens s'étaient débandés pour rejoindre leurs atepelts; ceux qui restaient étaient les fidèles, des guerriers expérimentés et dévoués de cœur au Chat-Tigre.
Celui-ci, après la défaite des Mexicains, n'avait pas cru nécessaire de conserver plus de monde près de lui, d'autant plus qu'il savait qu'au premier signal les déserteurs le rejoindraient immédiatement.
Au fur et à mesure que les tribus arrivaient sur la place, elles se rangeaient en bon ordre sur trois cotés, laissant vide le quatrième, qui du reste fut presque immédiatement occupé par une troupe de deux cents vaquerosà peu près qui, de môme que les Indiens, restèrent immobiles à l'endroit qui leur était assigné.
Seulement, les Indiens étaient à pied et presque sans armes, n'ayant conservé que leurs machetes à la ceinture, au lieu que les vaqueros étaient à cheval et armés jusqu'aux dents.
Quelques rares curieux, Anglais, Français ou Allemands, qui étaient restés dans la ville à la suite de l'occupation, montraient çà et là leurs visages effarés aux fenêtres des maisons de la place.
Les femmes indiennes, groupées en désordre derrière les guerriers, avançaient curieusement la tête par-dessus l'épaule de ceux-ci pour voir ce qui allait se passer.
Le centre de la place était libre.
Devant l'échafaud se tenait, au pied d'un autel grossier en forme de table, avec une profonde rainure, et surmonté d'un soleil, le grand amantzin des Apaches, accompagné de cinq sorciers d'un ordre inférieur. Tous avaient, les bras croisés sur la poitrine et les regards dirigés vers la terre.
Lorsque chacun eut pris place, cinq autres coups de canon retentirent. Alors une brillante cavalcade arriva en caracolant sur la place. En tête venait le Chat-Tigre, l'air fier et Fœil étincelant, tenant en main le totem, et ayant à sa droite don Torribio, portant le grand calumet sacré. Derrière eux venaient don Pedro, sa fille et plusieurs des principaux habitants de la ville.
Le Chat* Tigre descendit de cheval, monta sur l'échafaud, et se plaça devant le premier fauteuil, mais sans s'y asseoir.
Don Torribio, après avoir aidé dona Hermosa à mettre pied à terre, vint se placer devant le second fauteuil.
Les traits du jeune homme, ordinairement pâles, étaient enflammés, ses yeux caves semblaient rougis par les veilles ; il essuyait incessamment la sueur qui perlaient sur son front, il paraissait en proie à une vive agitation intérieure qui parfois se révélait sur son visage malgré les violents efforts qu'il faisait pour la maîtriser.
Dolia Hermosa s'était placée derrière son père, à quelques pas à peine de Téchafaud; elle aussi était sous le coup d'une forte émotion intérieure, elle était pâle, ses lèvres étaient serrées, parfois un tressaillement nerveux agitait tous ses membres et une rougeur fébrile envahissait son visage, qui presque aussitôt redevenait d'une pâleur livide; elle tenait ses regards obstinément fixés sur don Torribio.
Les sachems apaches se groupèrent au pied de l'échafaud qu'ils entourèrent.
Le canon retentit une troisième fois : alors les sorciers s'écartèrent et laissèrent voir un homme étroitement garrotté qui gisait sur le sol au milieu d'eux.
L'amantzin se tourna vers la foule.
— Vous tous qui m'écoutez, dit-il, vous savez pourquoi nous sommes réunis ici : notre grand-père le Soleil a souri à nos succès; le Wacondah a combattu i>our nous, nous sommes vainqueurs, ainsi que nous le promettait, il y a un mois à peine, un chef illustre. Cet atepelt est à nous; ce chef élu par nous, pour nous commander et nous défendre, est le Chat-Tigre; nous allons en son nom et au nôtre offrir au Maître de la vie le sacrifice qui lui est le plus agréable, afin qu'il nous continue sa toute-puissante protection; sorciers, apportez la victime.
Les amantzins saisirent le malheureux qu'ils gardaient et retendirent sur l'autel : c'était un Mexicain fait prisonnier à la prise du vieux présidio; le pulquero dans la maison duquel se passe une des premières scènes de ce récit, poussé par. l'avarice, malgré les représentations qui lui avaient été faites, n'avait pas voulu abandonner sa misérable pulqueria et il était tombé entre les mains des Indiens.
Cependant don Torribio se sentait de plus en plus mal; ses yeux s'injectaient de sang, ses oreilles bourdonnaient, ses tempes battaient avec force, il fut obligé de s'appuyer sur un des bras de son fauteuil.
— Qu'avez-vous? lui demanda dona Hermosa.
— Je ne sais, répondit-il, la chaleur, l'émotion peut-être, j'étouffe. Cependant j'espère que cela ne sera rien.
Le pulquero, étendu sur l'autel, était dépouillé de ses vêtements ; on ne lui avait laissé que son pantalon; le misérable poussait des cris effroyables. L'amantzin s'approcha de lui en brandissant son couteau.
— Ah ! c'est affreux 1 s'écria dona Hermosa en se cachant le visage avec les mains.
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Le sorcier lui arracha le cœur tout palpitant.
— Silence ! murmura don Torribio, il le faut!
Le sorcier, sans tenir compte des cris de la victime, choisit froidement la place où il voulait frapper, tandis que- le malheureux, les yeux démesurément ouverts, le regardait avec une expression d'épouvante impossible à rendre.
Tout à coup Tamautzin leva le couteau, et l'enfonçant dans la poitrine delà victime, il la lui fendit dans toute sa longueur,
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Le misérable poussa un hurlement effroyable.
Alors le sorcier, plongeant sa main dans la poitrine béante du malheureux, lui arracha le cœur tout partant, pendant que ses aides recueillaient avec soin le sang qui coulait à flots. La victime se tordait avec des cris atroces et des efforts surhumains. En ce moment, les sachems montèrent en foule sur l'échafaud, et, asseyant le Chat-Tigre sur la butacca, ils rélevèrent sur leurs épaules en criant avec enthousiasme :
— Yive le vainqueur des visages pâles, le grand sachem des Âpaches! Les sorciers aspergeaient la foule avec le sang de la victime.
Les Indiens, en proie à un véritable délire, trépignaient avec des cris assourdissants.
— Enfin! s'écria le Chat-Tigre avec orgueil, j'ai tenu ma promesse, fai chassé à jamais les blancs de ce pays.
— Pas encore! lui dit don Pedro d'une voix incisive : regarde ! Un véritable coup de théâtre venait d'avoir lieu.
Les vaqueros, jusque-là spectateurs impassibles de cette scène, s'étaient tout à coup précipités au galop sur les Indiens sans défense, tandis que par toutes les issues de la place entraient au pas de charge des troupes mexicaines, et que toutes les fenêtres se garnissaient de blancs armés de fusils, et qui faisaient impitoyablement feu sur la foule.
Au milieu de la place on distinguait don Fernando Garril, Luciano Pedralva et don Estevan, qui massacraient impitoyablement les Indiens éperdus en criant :
— Sus! sus! à mort! à mort!
— Oh ! s'écria don Torribio en brandissant le totem, quelle affreuse trahison ! Et il s'élança pour voler au secours des Indiens, mais il chancela, un voile
sanglant s'étendit sur ses yeux, et il tomba à genoux,
— Mon Dieu! s'écria-t-il avec désespoir, qu'ai -je donc?
— Tu as que tu vas mourir! lui dit à l'oreille donEstevan en lui saisissant le bras avec force.
— Tu mens, chien, fit-il en cherchant à se relever : je veux sauver mes frères !
— Tes frères sont massacrés; ne devais-tu pas tuer demain don Pablo, sa fille, don Fernando et moi-même ! Meurs, misérable, avec la rage de voir ta lâche trahison punie! C'est moi qui t'ai fait boire du lèche de palo : tu es empoisonné !
— Ohl s'écria-t-il avec désespoir, en se traînant sur les genoux pour gagner le bord de la plate-forme, malheur! malheur 1 Dieu est juste.
Sur la place les Mexicains faisaient un carnage horrible des Indiens 1
— Souvenez- vous de don José Kalbrisi criaient-ils; vengez le major Barnum !
Ce n'était plus un combat, c'était une effroyable boucherie. Plusieurs ehefs 5 fuyant devant don Fernando, Luciano et don Estevan, se précipitèrent sur la plate-forme, comme dans un dernier refuge.
— Ah! s'écria don Torribio en bondissant comme un jaguar, et saisissant don Fernando à la gorge, au moins je ne périrai pas sans vengeance!
Il y eut un moment d'anxiété terrible.
— Non, ajouta le jeune homme eîi lâchant son ennemi et en retombant, ce serait lâche, ma vie appartient à cet homme, il me Fa gagnée t
Les assistants ne purent retenir un cri d'admiration. Don Estevan épaula froidement son fusiL et le déchargea à bout portant dans la poitrine du jeune homme étendu à ses pieds.
— Ainsi périssent tous les traîtres i dit-il.
— Mon Dieu, s'écria don Torribio en se relevant sur les genoux, par un effort suprême, et levant au ciel un regard brillant d'espoir, mon Dieu! je vous remercie, vous m'avez pardonné !
Son visage prit une expression de joie radieuse et, retombant en arrière, il expira.
Dona Hermosa avait disparu !
Quand le Chat-Tigre, qui longtemps avait combattu comme un lion au plus fort de la mêlée, avait reconnu que tout était perdu et qu'il ne lui restait plus qu'à échapper par une prompte fuite au sort que lui réservaient les Mexicains, s'il tombait entre leurs mains, il avait rallié autour de lui une poignée de ses braves guerriers, s'était emparé de dona Hermosa malgré ses cris et ses prières, l'avait jetée en travers sur sa selle, et, poussant son cheval au milieu des combattants, il s'était ouvert un passage, et, suivi des guerriers qui lui étaient restés fidèles, il avait réussi à sortir de la ville et à gagner la campagne.
Lorsque les Mexicains s'aperçurent de sa fuite, il était trop tard pour le poursuivre : comme l'aigle emportant sa proie dans ses serres, le vieux bandit était déjà hors de toute atteinte.