DON A. HERMOSA
Le Cœur-de-Pierre ne s'était pas trompé lorsqu'il avait annoncé à ceux qu'il guidait que la poussière soulevée au loin dans le désert l'était par des serviteurs de leur hacienda; en effet, à peine le chasseur s'était-il éloigné depuis quelques minutes que le nuage de poussière qui se rapprochait rapidement se fendit tout à coup et laissa voir une nombreuse troupe de vaqueros et de peones bien armés qui accouraient de toute la vitesse de leurs chevaux.
A deux longueurs de cheval en avant galopait don Estevan Diaz, qui ne cessait de gourmander ses compagnons et de les exciter à redoubler encore la célérité de leur allure.
Bientôt les deux troupes se joignirent et se confondirent en une seule.
Estevan Diaz, ainsi que l'avait prévu don Pedro, s'était inquiété de l'absence prolongée de son maître; redoutant qu'il ne lui fût arrivé malheur, il avait en toute hâte rassemblé les hommes les plus résolus de l'hacienda, et, se mettant à leur tête, il avait immédiatement commencé des recherches et exploré le désert dans toutes les directions.
Cependant, sans l'heureux hasard qui avait fait rencontrer aux voyageurs le Cœur-de-Pierre au moment où les forces et le courage leur manquaient à la fois, il est probable que ces recherches n'auraient produit aucun résultat et que les sombres annales de la prairie auraient enregistré une lugubre et horrible tragédie de plus*
La joie de don Estevan et de ses compagnons fut grande en retrouvant ceux qu'ils craignaient de ne plus revoir, et Ton reprit gaîment le chemin de l'hacienda on l'on arriva deux heures plus tard.
A peine eut-elle mis pied à terre que, prétextant la fatigue qu'elle avait éprouvée, dona Hermosa se retira dans son appartement.
Lorsqu'elle fut enfin dans sa fraîche chambre à coucher de jeune fille, si calme et si gaie, dona Hermosa salua d'un regard ces meubles qu'elle chérissait, et, par un. mouvement d'instinctive reconnaissance, elle alla s'agenouiller près de la statue de la Yierge qui, placée dans un angle de l'appartement et entourée de fleurs, semblait veiller sur elle.
La prière que la jeune fille adressa à la Yierge fut longue, bien longue ; pendant près d'une heure elle demeura ainsi agenouillée et murmurant des paroles que nul, si ce n'est Dieu, ne pouvait entendre.
Enfin elle se releva lentement comme à regret, lit un dernier signe de croix, et traversant la salle, elle se laissa tomber sur un canapé où elle se blottit dans un flot de mousseline comme un bengali dans un lit de mousse. x\lors elle réfléchit profondément.
Qui pouvait si sérieusement absorber l'esprit jusqu'alors si gai et si insoucieux de cette jeune fille, dont la vie n'avait été depuis sa naissance qu'une suite non interrompue de joie douce, pour laquelle le ciel toujours avait été sans nuage, le passé sans regrets et l'avenir sans appréhensions? Pourquoi ses bruns sourcils se fronçaient-ils si opiniâtrement, creusant sur son front pur une imperceptible ride, que la pensée rendait d'instant en instant plus profonde?
Nul n'aurait pu le dire, Hermosa elle-même aurait peut-être été fort embarrassée de l'expliquer.
C'est que, sans se rendre compte de la métamorphose qui se faisait en elle, dona Hermosa s'éveillait comme d'un long sommeil, son cœur battait plus vite, son sang coulait plus rapide dans ses artères, un Ilot de pensées inconnues lui montait du cœur au cerveau et lui causait une espèce de vertige ; en un mot, la jeune fille se sentait devenir femme 1
Une inquiétude vague, sans cause apparente, une irritabilité fébrile, l'agitaient tour à tour; parfois un sanglot étouffé lui déchirait la gorge, et une larme brûlante perlait au coin de sa paupière ; puis soudain ses lèvres purpurines s'écartaient sous l'effort d'un charmant sourire, reflet de ces pensées qu'elle ne pouvait définir et quil'obsédaient sans qu'il lui fût possible de les chasser et de retrouver ce calme et cette insouciante gaieté qu'elle avait perdus peut-être pour toujours.
— Oh ! s'écria-t-elle tout à coup en faisant un bond de biche effarouchée, je veux le connaître !
La jeune fille venait enfin, à son insu, de laisser échapper le mot de l'énigme; sous l'obsession de son agitation intérieure, elle aimait, ou du moins l'amour était sur le point de se révéler à elle.
A peine eut-elle laissé échapper les paroles que nous avons rapportées, qu'elle rougit, baissa les yeux et, se levant, alla en courant, par un mouve-
Après quelques minutes de marche ils aperçurent la grotte naturelle dont il leur avait parlé.
ment plein d'une naïve pudeur de jeune fille, tirer devant la statue de la Vierge le voile destiné à la cacher.
La Vierge, confidente habituelle des pensées de la jeune fille, ne devait plus savoir les secrets de la femme i Cette nuance délicate pleine de sainte croyance, Hermosa l'avait immédiatement saisie; peut-être doutait-elle d'ellemême, et le sentiment qui s'était si soudainement révélé dans son cœur avec
LlV. 216. F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 11.
une si grande violence ne lui seuiblait-irpas assez pur pour qu'elle en confiât les désirs et les espoirs à celle à qui jusqu'alors elle avait tout avoué ?
Plus calme après cette action que, dans sa superstitieuse ignorance, elle croyait devoir la dérober à l'œil clairvoyant de sa céleste protectrice, dona Hermosa regagna sa place après avoir appuyé son doigt mignon sur un timbre.
A cet appel, la porte s'entr'ouvrit doucement, et une charmante chola i passa sa figure mutine dans Tentre-bâillement, d'un œil interrogateur.
— Entre, chica, dit sa maîtresse ,en lui faisant signe de s'approcher. La chola, svelte jeune fille à la taille cambrée et à la peau légèrement
bistrée, comme toutes les métisses, vint s'agenouiller gracieusement aux pieds de sa maîtresse, et, fixant sur elle son grand œil noir :
— Que désirez-vous, nina? demanda-t-elle en souriant.
— Rien, Clarita, répondit évasivement celle-ci, te voir, causer avec toi un instant.
— Ohl quel bonheur! fit la folle enfant en frappant joyeusement ses f mains l'une contre l'autre, il y a si longtemps que je ne vous ai vue, nina 1
— As-tu été bien inquiète de mon absence, Glarita?
— Pouvez-vous le demander, senorita? moi qui vous aime comme une sœur; il paraît que vous avez couru de grands dangers?
— Qui dit cela ? fit-elle distraitement.
— Tout le monde, on ne parle que de ce qui vous est arrivé dans la j[. prairie; tous les peones ont quitté le travail pour avoir des nouvelles; i' : l'hacienda est en révolution.
I; — Ah !
j! — Pendant les deux jours où vous avez été ahsente, nous ne savions à
j quel saint nous vouer; j'ai fait vœu d'un anneau d'or à ma bonne patronne
t;:i santa Clara.
[■■ — Merci 1 répondit-elle en souriant.
t ; — C'est surtout don Estevan Diaz qu'il fallait voir ; il ne pouvait tenir en
| place ; le pauvre jeune homme était comme fou; il s'accusait de ce qui vous
| était arrivé, il se frappait la poitrine en soutenant qu'il aurait dû désobéir à
j votre père et demeurer auprès de vous malgré ses ordres.
\: — Pauvre Esteven 1 dit la jeune fille, qui pensait à autre chose et que le
h bavardage de sa camériste commençait à fatiguer, il m'aime comme un
i,' frère.
$. — Ça, c'est vrai 1 aussi il a juré sur sa tête que cela ne vous arriverait
plus et qu'il ne vous quitterait jamais maintenant.
— Oh 1 oh 1 il a donc eu bien peur pour moi ?
— Vous ne pouvez vous l'imaginer, nina! d'autant plus qu'il parait que vous étiez tombés entre les mains du plus féroce pirate de la prairie.
— Cependant, je t'assure, chica, que l'homme qui nous a abrités nous a comblés de soins et d'attentions.
— C'est ce que dit votre père; mais don Estevan soutient qu'il connaît cet