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L'ART ET LE PEUPLE

L'art, c'est la gloire et la joie ; Dans là tempête il flamboie, Il éclaire le ciel bleu.

L'art, splendeur universelle,

Au front du peuple étincelle Comme l'astre au front de Dieu.

L'art est un chant magnifique Qui plaît au cœur pacifique, Que la cité dit aux bois, Que l'homme dit à la femme, Que toutes les voix de l'âme Chantent en chœur à la fois !

L'art, c'est la pensée humaine Qui va brisant toute chaîne!

L'art, c'est le doux conquérant !

A lui le Rhin et le Tibre !

Peuple esclave, il te fait libre; Peuple libre, il te fait grand !

0 bonne France invincible, Chante ta chanson paisible !

Chante, et regarde le ciel !

Ta voix joyeuse et profonde Est l'espérance du monde, 0 grand peuple fraternel !

Bon peuple, chante à l'aurore!

Quand vient le soir, chante encore!

Le travail fait la gaité.

Ris du vieux siècle qui passe!

Chante l'amour à voix basse

Et tout haut la liberté!

Chante la sainte Italie, La Pologne ensevelie, Naples qu'un sang pur rougit,

La Hongrie agonisante... — 0 tyrans, le peuple chante Comme le lion rugit!

Paris, 6 novembre i8oi

CHANSON

Courtisans! attablés dans la splendide orgie,

La bouche par le rire et la soif élargie,

Vous célébrez César, très-bon, très-grand, très-pur;

Vous buvez, apostats à tout ce qu'on révère,

Le Chypre à pleine coupe et la honte à plein verre... —

Mangez, moi je préfère,

Vérité, ton pain dur.

Boursier qui tonds le peuple, usurier qui le triches, Gais soupeurs de Chevet, ventrus, coquins et riches, Amis de Fould le juif et de Maupas le grec, Laissez le pauvre en pleurs sous la porte, cochère ; Engraissez-vous, vivez, et faites bonne chère... —

Mangez, moi je préfère,

Probité, ton pain sec.

L'opprobre est une lèpre et le crime une dartre.

Soldats qui revenez du boulevard Montmartre,

Le vin, au sang mêlé, jaillit sur vos habits ;

Chantez! la table emplit l'école militaire,

Le festin fume, on trinque, on boit, on roule à terre... -

Mangez, moi je préfère,

0 gloire, ton pain bis.

0 peuple des faubourgs! je vous ai vu sublime. Aujourd'hui vous avez, serf grisé par le crime, Plus d'argent dans la poche, au cœur moins de fierté,

On va, chaîne au cou, rire et boire à la barrière. Et vive l'empereur î et vive le salaire ! . . . —

Mangez, moi je préfère,

Ton pain noir, liberté !

Jersey, décembre 1852.

Oh ! je sais qu'ils feront des mensonges sans nombre Pour s'évader des mains de la Vérité sombre ; Qu'ils nieront, qu'ils diront : ce n'est pas moi, c'est lui! Mais, n'est-il pas vrai, Dante, Eschyle, et vous, prophètes ?

Jamais, du poignet des poètes, Jamais, pris au collet, les malfaiteurs n'ont fui. J'ai fermé sur ceux-ci mon livre expiatoire;

J'ai mis des verroux à l'histoire ;

L'histoire est un bagne aujourd'hui.

Le poète n'est plus l'esprit qui rêve et prie ; —

Il a la grosse clef de la conciergerie.

Quand ils entrent au greffe, où pend leur chaîne au clou,

On regarde le prince aux poches comme un drôle,

Et les empereurs à l'épaule ; — Macbeth est un escroc, César est un filou. Vous gardez des forçats, ô mes strophes ailées!

Les Calliopes étoilées

Tiennent des registres d'écrou.

0 peuples douloureux, il faut bien qu'on vous venge ! Les rhéteurs froids m'ont dit : le poète, c'est l'ange; Il plane, ignorant Fould, Magnan, Morny, Maupas;

Il contemple la nuit sereine avec déliées... —

Non, tant que vous serez complices De ces crimes hideux que je suis pas à pas, Tant que vous couvrirez ces brigands de vos voiles, Cieux azurés, soleils, étoiles, Je ne vous regarderai pas !

Tant qu'un genoux forcera les bouches à se taire, Tant que la liberté sera couchée à terre Comme une femme morte et qu'on vient de noyer, Tant que dans les pontons on entendra des râles,

J'aurai des clartés sépulcrales Pour tous ces fronts abjects qu'un bandit fait ployer, Je crierai : lève-toi, peuple! ciel, tonne et gronde!

La France, dans sa nuit profonde,

Verra ma torche flamboyer !

Ces coquins vils qui font de la France une Chine, On entendra mon fouet claquer sur leur échine, Ils chantent : Te Deum, je crierai : Mémento! Je fouaillerai les gens, les faits, les noms, les titres,

Porte-sabres et porte-mîtres; Je les tiens dans mon vers comme dans un étau. On verra choir surplis, épaulettes, bréviaires, Et César, sous mes étrivières, Se sauver, troussant son manteau !

Et les champs, et les prés, le lac, la fleur, la plaine, Les nuages pareils à des flocons dejajne, L'eau qui fait frissonner l'algue et les goémons, Et l'énorme Océan, hydre aux écailles vertes,

Les forêts de rumeurs couvertes, Le phare sur les flots, l'étoile sur les monts,

Me reconnaîtront bien et diront à voix basse : C'est un esprit vengeur qui passe, Chassant devant lui les démons !

Jersey, novembre 1852.

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