‹ Les châtimentsChapitre 25 sur 88 · L'EMPEREUR S'AMUSE · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR S'AMUSE

CHANSON

Pour les bannis opiniâtres, La France est loin, la tombe est près. Prince, préside aux jeux folâtres, Chasse aux femmes dans les théâtres, Chasse aux chevreuils dans les forêts ; Rome te brûle le cinname, Lés rois te disent : mon cousin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin î

Les plus frappés sont les plus dignes.

Ou l'exil ! ou l'Afrique en feu !

Prince, Compiègne est plein de cygnes, Cours dans les bois, cours dans les vignes, Vénus rayonne au plafond bleu ; La bacchante aux bras nus se pâme Sous sa couronne de raisin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin !

Les forçats bâtissent le phare, Traînant leurs fers au bord des flots ! Hallali ! Hallali ! fanfare !

Le cor sonne, le bois s'effare, La lune argenté les bouleaux !

A l'eau les chiens ! le cerf qui brame Se perd dans l'ombre du bassin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin! •

Le père est au bagne, à Cayenne Et les enfants meurent de faim.

Le loup verse à boire à l'hyène; L'homme à la mitre citoyenne Trinque en son ciboire d'or fin ; On voit luire les yeux de flamme Des faunes dans l'antre voisin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin !

Les morts, au boulevard Montmartre, Rôdent, montrant leur plaie au cœur.

Pâtés de Strasbourg et de Chartre, Sous la table au tapis de martre Les belles boivent au vainqueur; Et leur sourire offre leur âme, Et leur corset offre leur sein. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin !

Captifs, expirez dans les fièvres Vous allez donc vous reposer!

Dans le vieux Saxe et le vieux Sèvres On soupe, on mange, et sur les lèvres Eclot le doux oiseux baiser; Et, tout en riant, chaque femme

En laisse fuir un fol essaim. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le toc'sin !

La Guyane, cachot fournaise, Tue aujourd'hui comme jadis.

Couôhe-toi, joyeux et plein d'aise, Au lit où coucha Louis Seize, Puis l'empereur, puis Charles dix ; Endors-toi, pendant qu'on t'acclame, La tête sur leur traversin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin ! * -

0 deuil ! par un bandit féroce L'avenir est mort poignardé!

C'est aujourd'hui la grande noce, Le fiancé monte en carrosse; C'est lui ! César le bien gardé !

Peuples, chantez l'épithalame!

La France épouse l'assassin. — Sonne aujourd'hui le glas, bourdon de Notre-Dame, Et demain le tocsin !

Jersey, décembre 1853.

— Sentiers où l'herbe se balance, Vallons, coteaux, bois chevelus, Pourquoi ce deuil et ce silence?

— Celui qui venait ne vient plus.

— Pourquoi personne à ta fenêtre, Et pourquoi ton jardin sans fleurs, 0 maison ! où donc est ton maître?

— Je ne sais pas, il est ailleurs.

— Chien, veille au logis. — Pourquoi faire? La maison est vide à présent.

— - Enfant, qui pleures-tu? — Mon père.

— Femme, qui pleures-tu? — L'absent.

Où s'en est-il allé? — Dans l'ombre.

— Flots qui gémissez sur recueil, D'où venez-vous? — Du bagne sombre.

— Et qu'apportez-vous? — Un cercueil.

Juillet 4853.

0 Robert, un conseil. Ayez l'air moins candide.

Soyons homme d'esprit. Le moment est splendide,

Je le sais ; le quart d'heure est chatoyant, c'est vrai ;

Cette Californie est riche en minerai,

D'accord; mais cependant quand un préfet, un maire,

Un évêque adorant Te fils de votre mère,

Quand un Suin, un Parieu, payé pour sa ferveur,

Vous parlant en plein nez, vous appelle sauveur,

Vous promet l'avenir, atteste Fould et Magne,

Et vous fait coudoyer César et Charlemagne,

Mon cher, vous accueillez, ces propos obligeants

D'un air de bonne foi qui prête à rire aux gens.

Vous avez l'œil béat d'un bailli de province.

Par ces simplicités vous affligez, ô prince,

Napoléon, votre oncle, et, moi, votre parrain.

Ne soyons pas Jocrisse ayant été Mandrin.

On vole un trône, on prend un peuple en une attrape,

Mais il est de bon goût d'en rire un peu sous cape

Et de cligner de l'œil du côté des malins.

Etre sa propre dupe! ah! fi donc! verres pleins,

Poche pleine, et rions! la France rampe et s'offre;

Soyons un sage à qui Jupiter livre un coffre;

Dépêchons-nous, pillons, régnons vite. — Mais quoi !

Le pape nous bénit; czar, sultan, duc et roi

Sont nos cousins; fonder un empire est facile;

Il est doux d'être chef d'une race! — Imbécile I

Te figures-tu donc que ceci durera?

Prends-tu pour du granit ce décor d'opéra?

Paris dompté ! par toi ! dans quelle apocalypse

Lit-on que le géant devant le nain s'éclipse?

Crois-tu donc qu'on va voir, gaîment, l'œil impudent,

Ta fortune cynique écraser sous sa dent

La Révolution que nos pères ont faite,

Ainsi qu'une guenon qui croque une noisette î

Ote-toi de l'esprit ce rêve enchanteur. Crois

A Rose Tamisier faisant saigner la croix,

A l'âme de Baroche entr'ouvrant sa corolle,

Crois à l'honnêteté de Deutz, à ta parole,

C'est bien; mais ne crois pas à ton succès; il ment.

Rose Tamisier, Deutz, Baroche, ton serment,

C'est de l'or, j'en conviens; ton sceptre est de l'argile.

Dieu, qui t'a mis au coche, écrit sur toi : fragile.

Jersev, mai 1853.

L'histoire a pour égout des temps comme les nôtres ; Et c'est là que la table est mise pour vous autres. C'est là, sur cette nappe où, joyeux, vous mangez, Qu'on voit, — tandis qu'ailleurs, nus et de fers chargés, Agonisent, sereins, calmes, le front sévère, Socrate à l'Agora, Jésus-Christ au Calvaire, Colomb dans son cachot, Jean Hus sur son bûcher, Et que l'humanité pleure et n'ose approcher Tous ces gibets où sont les justes et les sages, — C'est là qu'on voit trôner dans la longueur des âges, Parmi les vins, les luths, les viandes, les flambeaux, Sur des coussins de pourpre oubliant les tombeaux,

Ouvrant et refermant leurs féroces mâchoires,

Ivres, heureux, affreux, la tête dans des gloires,

Tout le troupeau hideux des satrapes dorés ;

C'est là qu'on entend rire et chanter, entourés

De femmes couronnant de fleurs leurs turpitudes,

Dans leur lasciveté prenant mille attitudes,

Laissant peuples et chiens en bas ronger les os,

Tous les hommes requins, tous les hommes pourceaux,

Les princes de hasard plus fangeux que les rues,

Les goinfres courtisans, les altesses ventrues,

Toute gloutonnerie et toute abjection

Depuis Cambacérès jusqu'à Trimalcion.

Jersey, février 1853.

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