FORCE DES CHOSES
Que devant les coquins l'honnête homme soupire ; Que l'histoire soit laide et plate ; que l'empire Boite avec Talleyrand ou louche avec Parieu ; Qu'un tour d'escroc bien fait ait nom grâce de Dieu ;
Que le pape en massue ait changé sa houlette;
Qu'on voie au Champ-de-Mars piaffer sous l'épaulette
Le Meurtre général, le Vol aide-de-camp ;
Que hors de l'Elysée un prince débusquant,
Qu'un flibustier quittant l'île de la Tortue,
Assassine, extermine, égorge, pille et tue;
Que les bonzes chrétiens, cognant sur leur tamtam,
Hurlent devant Soufflard : attollite portam !
Que pour claqueurs le crime ait cent journaux infâmes,
Ceux qu'à la Maison d'Or, sur les genoux des femmes, #
Griffonnent les Romieux, le verre en main, et ceux
Que saint Ignace inspire à des gredins crasseux;
Qu'en ces vils tribunaux où le regard se heurte
De Moreau de la Seine à Moreau de la Meurthe,
La justice ait reçu d'horribles horions ;
Que, sur un lit-de-camp, par des centurions
La loi soit violée et râle à l'agonie ;
Que cet être choisi, créé par Dieu génie,
L'homme, adore à genoux le loup fait empereur;
Qu'en un éclat de rire abrégé par l'horreur,
Tout ce que nous voyons aujourd'hui se résume;
Qu'Hautpoul vende son sabre et Cucheval sa plume ;
Que tous les grands bandits, en petit copiés,
Revivent; qu'on emplisse un Sénat, de plats pieds
Dont la servilité négresse et mamelouque
Eût révolté Mahmoud et lasserait Soulouque;
Que l'or soit le seul culte, et qu'en ce temps vénal,
Coffre-fort étant Dieu, Gousset soit cardinal ;
Que la vieille Thémis ne soit plus qu'une gouine
Raisant Mandrin dans l'antre où Mongis baragouine;
Que Montalembert bave accoudé sur l'autel;
Que Veuillot sur Sibour crève sa poche au fiel ;
Qu'on voie aux bals de cour s'étaler des guenippes
Qui le long des trottoirs traînaient hier leurs nippes,
Reautés de lansquenet avec un profil grec ;
Que Haynau dans Rrescia soit pire que Lautrec;
Que partout, des Sept-Tours aux colonnes d'Hercule,
Napoléon, le poing sur la hanche, recule,
Car l'aigle est vieux, Essling grisonne, Marengo
A la goutte, Austerlitz est pris d'un lombago ;
Que le czar russe ait peur tout autant que le nôtre;
Que l'ours noir et l'ours blanc tremblent l'un devant l'autre;
Qu'avec son grand panache et sur son grand cheval,
Rayonne Saint-Arnaud, ci-devant Florival,
Fort dans la pantomime et les combats-à-1'hache;
Que Sodôme se montre et que Paris se cache;
Qu'Escobar et Houdin vendent le même onguent;
Que grâce à tous ces gueux qu'on touche avec le gant,
Tout dorés au-dehors, au-dedans noirs de lèpres,
Courant les bals, courant les jeux, allant à vêpres,
Grâce à ces bateleurs mêlés aux scélérats,
La Saint-Barthélémy s'achève en mardi-gras;
0 nature profonde et calme! que t'importe?
Nature, Isis voilée assise à notre porte,
Impénétrable aïeule aux regards attendris,
Vieille comme Cybèle et fraîche comme Iris,
Ce qu'on fait ici-bas s'en va devant ta face ;
A ton rayonnement toute laideur s'efface ;
Tu ne t'informes pas quel drôle ou quel tyran
Est fait premier chanoine à Saint-Jean de Latran ;
Décembre, les soldats ivres, les lois faussées,
Les cadavres mêlés aux bouteilles cassées,
Ne te font rien; tu suis ton flux et ton reflux.
Quand l'homme des faubourgs s'endort et ne sait plus
Bourrer dans un fusil des balles de calibre;
Quand le peuple français n'est plus le peuple libre;
Quand mon esprit, fidèle au but qu'il se fixa,
Sur cette léthargie applique un vers moxa;
Toi, tu rêves; souvent du fond des geôles sombres,
Sort, comme d'un enfer, le murmure des ombres
Que Baroche et Rouher gardent sous les barreaux,
Car ce tas de laquais est un tas de bourreaux;
Étant les cœurs de boue ils sont les cœurs de roche;
Ma strophe alors se dresse, et pour cingler Baroche,
Se taille un fouet sanglant dans Rouher écorché;
Toi, tu ne t'émeus point; flot sans cesse épanché,
La vie indifférente emplit toujours tes urnes;
Tu laisses s'élever des attentats nocturnes,
Des crimes, des fureurs, de Rome mise en croix,
De Paris mis aux fers, des guet-apens des rois,
Des pièges, des serments, des toiles d'araignées,
L'orageuse clameur des âmes indignées;
Dans ce caime où toujours tu te réfugias,
Tu laisses le fumier croupir chez Augias,
Et renaître un passé dont nous nous affranchîmes,
Et le sang rajeunir les abus cacochymes,
La France en deuil jeter son suprême soupir,
Les prostitutions chanter, et se tapir
Les lâches dans leurs trous, la taupe en ses cachettes,
Et gronder les lions, et rugir les poètes !
Ce n'est pas ton affaire à toi de t'irriter.
Tu verrais, sans frémir et sans te révolter,
Sur tes fleurs, sous tes pins, tes ifs et tes érables,
Errer le plus coquin de tous ces misérables. ;
Quand Troplong, le matin, ouvre un œil chassieux,
Ténus, splendeur sereine éblouissant les cieux,
Vénus, qui devrait fuir courroucée et hagarde,
N'a pas l'air de savoir que Troplong la regarde !
Tu laisserais cueillir une rose à Dupin !
Tandis que, de velours recouvrant le sapin,
L'escarpe couronné que l'Europe surveille,
Trône et guette, et qu'il a, lui parlant à l'oreille,
D'un côté Loyola, de l'autre Trestaillon,
Ton doigt au blé dans l'ombre entr'ouvre le sillon.
Pendant que l'horreur sort des sénats, des conclaves,
Que les Etats-Unis ont des marchés d'esclaves
Comme en eut Rome avant que Jésus-Christ passât,
Que l'Américain libre à l'Africain forçat
Met un bat, et qu'on vend des hommes pour des piastres,
Toi, tu gonfles là mer, tu fais lever les astres,
Tu courbes l'arc-en-ciel, tu remplis les buissons
D'essaims, l'air de parfums, et les nids de chansons,
Tu fais dans le bois vert la toilette des roses,
Et tu fais concourir, loin des hommes moroses,
Pour des prix inconnus par les anges cueillis,
La candeur de la vierge et la blancheur du lis;
Et quand, tordant ses mains devant les turpitudes,
Le penseur douloureux fuit dans tes solitudes,
Tu lui dis : viens! c'est moi ! moi que rien ne corrompt,
,îe t'aime! et tu répands dans l'ombre sur son front,
Où de l'artère ardente il sent battre les ondes,
L'acre fraîcheur de l'herbe et des feuilles profondes !
Par moments, à te voir, parmi les trahisons,
Mener paisiblement les mois et les saisons,
A te voir impassible et froide, quoi qu'on fasse,
Pour qui ne creuse point plus bas que la surface,
Tu semblés bien glacée et l'on s'étonne un peu.
Quand les proscrits, martyrs du peuple, élus de Dieu,
Stoïques, dans la mort se couchent sans se plaindre,
Tu n'as l'air de songer qu'à dorer et qu'à peindre
L'aile du scarabée errant sur leurs tombeaux.
Les rois font les gibets, toi, tu fais les corbeaux.
Tu mets le même ciel sur le juste et l'injuste.
Occupée à la mouche, à la pierre, à l'arbuste,
Aux mouvements confus du vil monde animal,
Tu parais ignorer le bien comme le mal ;
Tu laisses l'homme en proie à sa misère aiguë.
Que t'importe Socrate! et tu fais la ciguë.
Tu créas le besoin, l'instinct et l'appétit;
Le fort mange le faible et le grand le petit,
L'ours déjeune du rat, l'autour de la colombe,
Qu'importe! allez, naissez, fourmillez pour la tombe,
Multitudes! vivez, tuez, faites l'amour,
Croissez! le pré verdit, la nuit succède au jour,
L'àne brait, le cheval hennit, le taureau beugle ; 0 ligure terrible, on te croirait aveugle! Le bon et le mauvais se mêlent sous tes pas. Dans cet immense oubli, tu ne vois même pas Ces deux géants lointains penchés sur ton abîme, Satan, père du mal, Gain, père du crime !
Erreur! erreur! erreur! ô géante aux cent yeux, Tu fais un grand labeur, saint et mystérieux! Oh! qu'un autre que moi te blasphème, ô Nature! Tandis que notre chaîne étreint notre ceinture,' Et que l'obscurité s'étend de toutes parts, Les principes cachés, les éléments épars, Le fleuve, le volcan a la bouche écarlate, Le gaz qui se condense et l'air qui se dilate, Les fluides, l'éther, le germe sourd et lent, Sont autant d'ouvriers dans l'ombre travaillant; Ouvriers sans sommeil, sans fatigue, sans nombre. Tu viens dans cette nuit, libératrice sombre ! Tout travaille, l'aimant, le bitume, le fer, Le charbon; pour changer en éden notre enfer, Les forces à ta voix sortent du fond des gouffres.
Tu murmures tout bas : — race d'Adam qui souffres,
Hommes, forçats pensants au vieux monde attachés,
Chacune de mes lois vous délivre. Cherchez ! —
Et chaque jour surgit une clarté nouvelle,
Et le penseur épie et ie hasard révèle ;
Toujours le vent sema, le calcul récolta.
Ici Fulton, ici Galvani, là Volta,
Sur tes secrets profonds, que chaque instant nous livre,
Rêvent; l'homme ébloui déchiffre enfin ton livre.
D'heure en heure on découvre un peu plus d'horizon :
Comme un coup de bélier au mur d'une prison,
Du genre humain qui fouille et qui creuse et qui sonde,
Chaque tâtonnement fait tressaillir le monde.
L'hymen des nations s'accomplit. Passions, Intérêts, mœurs et lois, les révolutions, Par qui le cœur humain germe et change de formes, Paris, Londres, New- York, les continents énormes, Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers. Une force inconnue, empruntée aux éclairs, Mêle au courant des flots le courant des idées. La science, gonflant ses ondes débordées, Submerge trône et sceptre, idole et potentat. Tout va, pense, se meut, s'accroît! L'aérostat , Passe, et du haut'des cieux ensemence les hommes ! Ghanaan apparaît; le voilà, nous y sommes! L'amour aux pleurs succède et l'eau vive à la mort, Et la bouche qui chante à la bouche qui mord. La science, pareille aux antiques pontifes, Attelle aux chars tonnants d'effrayants hippogriffes ; Le feu souffle aux naseaux de la bête d'airain. Le globe esclave cède à l'esprit souverain. Partout où la terreur régnait, où marchait l'homme, Triste et plus accablé que la bête de somme, Traînant ses fers sanglants que l'erreur a forgés, Partout où les carcans sortaient des préjugés, Partout où les césars, posant le pied sur l'âme, Etouffaient la clarté, la pensée et la flamme, Partout où le mal sombre, étendant son réseau, Faisait ramper le ver, tu fais naître l'oiseau ! Par degrés, lentement, on voit sous ton haleine La liberté sortir de l'herbe de la plaine, Des pierres du chemin, des branches des forêts, Rayonner, convertir la science en décrets, Du vieil univers mort briser la carapace, Emplir le feu qui luit, l'eau qui bout, l'air qui passe, Gronder dans le tonnerre, errer dans les torrents, Vivre ! et tu rends le monde impossible aux tyrans ! La matière, aujourd'hui vivante, jadis morte, Hier écrasait l'homme et maintenant l'emporte.
Le bien germe à toute heure et la joie en tout lieu. Oh! sois fière, en ton cœur, toi qui, sous l'œil de Dieu, Nous prodigues les dons que ton mystère épanche, Toi qui regardes, comme une mère se penche Pour voir naître l'enfant que son ventre a porté, De ton flanc éternel sortir l'humanité!
Vie! idée! avatars bouillonnant dans les têtes !
Le progrès, reliant entr'elles ses conquêtes,
Gagne un point après l'autre, et court contagieux.
De cet obscur amas de- faits prodigieux
Qu'aucun regard n'embrasse et qu'aucun mot ne nomme,
Tu nais plus frissonnant que l'aigle, esprit de l'homme,
Refaisant mœurs, cités, codes, religion.
Le passé n'est que l'œuf d'où tu sors, Légion !
0 nature ! c'est là ta genèse sublime. Oh! l'éblouissement nous prend sur cette cime ! Le monde, réclamant l'essor que Dieu lui doit, Vibre ; et dès à présent, grave, attentif, le doigt Sur la bouche, incliné sur les choses futures, Sur la création et sur Jes créatures, Une vague lueur dans son œil éclatant, Le voyant, le savant, le philosophe entend Dans l'avenir, déjà vivant sous ses prunelles, La palpitation de ces millions d'ailes !
Jersey, mai 1853.
CHANSON
A qui ce proscrit pense-t-il?
A son champ d'orge ou de laitue, A sa charrue, à son outil, A la grande France abattue.
Hélas ! le souvenir le tue.
Pendant qu'on rente les Dupin Le pauvre exilé souffre et prie.
— On ne peut pas vivre sans pain ; On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -■
L'ouvrier rêve l'atelier, Et le laboureur sa chaumière ; Les pots de fleurs sur l'escalier, Le feu brillant, la vitre claire, Au fond le lit de la grand'mère.
Quatre gros glands de vieux crépin En faisaient la coquetterie.
— On ne peut pas vivre sans pain :
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -
En mai volait la mouche à miel ; On voyait courir dans les seigles Les moineaux, partageux du ciel ; Ils pillaient nos champs, ces espiègles, Tout comme s'ils étaient des aigles.
Un château du temps de Pépin Croulait près de la métairie.
— On ne peut pas vivre sans pain ;
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -
Avec sa lime ou son maillet On soutenait enfants et femme ; De l'aube au soir on travaillait Et le travail égayait l'âme.
0 saint travail ! lumière et flamme!
De Watt, de Jacquart, de Papin, La jeunesse ainsi fut nourrie.
— On ne peut pas vivre sans pain ;
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. -
Les jours de fête, l'ouvrier Laissait les soucis en fourrière ; Chantant les chants de février, Blouse au vent, casquette en arrière, On s'en allait à la barrière.
On mangeait un douteux lapin Et l'on buvait à la Hongrie.
— On ne peut pas vivre sans pain ; On ne peut pas non plus vivre sans la patrie.
Les dimanches le paysan Appelait Jeanne ou Jacqueline, Et disait : femme, viens-nous-en, Mets ta coiffe de mousseline!
Et l'on dansait sur la colline.
Le sabot et non l'escarpin, Foulait gaîment l'herbe fleurie.
— On ne peut pas vivre sans pain; On ne peut pas non plus vivre sans la patrie.
Les exilés s'en vont pensifs.
Leur âme, hélas! n'est plus entière.
Ils regardent l'ombre des ifs Sur les fosses du cimetière, L'un songe à l'Allemagne altière, L'autre au beau pays transalpin, L'autre à sa Pologne chérie.
— On ne peut pas vivre sans pain ; On ne peut pas non plus vivre sans la patrie.
Un proscrit, lassé de souffrir, Mourait ; calme, il fermait son livre ; .Et je lui dis : « pourquoi mourir?
Il me répondit : « Pourquoi vivre? »
Puis il reprit : « Je me délivre.
« Adieu! je meurs. Néron Scapin
« Met aux fers la France flétrie... »
— On ne peut pas vivre sans pain;
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. —
« ... Je meurs de ne plus voir les champs
« Où je regardais l'aube naître,
« De ne plus entendre les chants
« Que j'entendais de ma fenêtre.
« Mon âme est où je ne puis être.
« Sous quatre planches de sapin,
« Enterrez-moi dans la prairie. »
— On ne peut pas vivre sans pain;
On ne peut pas non plus vivre sans la patrie. —
Jersey, avril 1855.