AVIS DE L'EDITEUR
L'attribution de la pièce le Christ au Vatican, au citoyen Victor Hugo, nous a toujours semblé, et nous semble encore aujourd'hui fort douteuse. Cependant, depuis plusieurs années, cette pièce circule et se réimprime sous le nom du grand poëte, sans protestation de saf part, à notre connaissance du moins.
Malgré tout son respect pour le Père Éternel, Un jour Jésus bâillait au ciel, A se décrocher la mâchoire ; Il s'ennuyait dans ce séjour de gloire. Les oremus qu'on lui chantait jadis Montaient toujours au paradis, Mais n'allaient plus à son adresse; Il n'était pas jusqu'à la messe Qu'on n'abrégeât autant qu'il se pouvait, Quand d'un bon déjeuner l'officiant devait Aller prendre sa part. L'Esprit-Saint et le Père
N'avaient pas meilleur ordinaire.
« Qu'est ceci? dit Jésus; les chrétiens oublieux « M'auraient-ils supprimé leur encens et leurs vœux? « On s'adresse beaucoup à la Vierge Marie; « Aux chapelles des saints la foule accourt et prie, « Comme accouraient et priaient autrefois
« Les païens des dieux d'or et de bois ; « Mais pour moi, c'est une autre affaire; « J'ai cependant, à Rome, le Saint-Père, « Mon Vice-Dieu, d'après ce que l'on dit; « Chez les peuples il doit soutenir mon crédit;
« Trahirait-il?... Le paganisme « Aurait-il absorbé le vieux catholicisme? « A Rome il faut me rendre de ce pas. « Examiner ce qui se fait là-bas, « Et m'assurer si le susdit vicaire
« Donne des soins à mon affaire; « Si pour lui seul il n'a pas détourné « Le culte qui m'est destiné.
« Dépouillons, il le faut, ma divine nature; « Prenons l'habit modeste et l'humaine figure « Que j'avais en Judée, alors qu'un gouverneur
« De me perdre se fit honneur; « Autrement, on pourrait ne pas me reconnaître. » Aussitôt dit que fait; le divin Maître Prend son vol, et d'un seul élan Arrive auprès du Vatican.
Il s'informe où reste le pape, Et s'imagine qu'on l'attrape, Lorsqu'on lui montre le palais.
« Oh! oh! dit-il, je n'aurais cru jamais, « Quand je naquis dans une étable, « Voir mon représentant dans urî logis semblable. » Il entre, toutefois, mais dès les premiers pas, Un suisse tout doré, la hallebarde au bras, Lui crie : « Halte! fais voir ta lettre d'audience : - « Il en faut pour entrer dans le papal séjour; « Les ducs les plus huppés, venant faire leur cour, « Ont besoin d'un permis signé par le Saint-Père « Ou son camérier; crois-tu qu'un pauvre hère « Sans le sou, j'en suis sûr, puisse entrer en ce lieu ? « Va, va, le serviteur des serviteurs de Dieu
« Ne veut pas recevoir des manants de ta sorte; » Et déjà sur le nez il lui ferme la porte.
Christ ébahi, ne pouvant pas penser Qu'un pareil compliment à lui dût s'adresser, Crut avoir mal compris; il se dit que, peut-être, Des persécutions le temps allait renaître, Et qu'un nouveau César, l'ennemi des chrétiens,
Relevait les autels païens.
C'est ainsi que pour lui s'expliquait le mystère : Ces beaux suisses étaient les geôliers du Saint-Père. Quelle simplicité de cœur ! . . .
Christ seul pouvait commettre cette erreur. « Mon fils, je suis Jésus, dit-il au mercenaire,
« Et je viens voir mon mandataire.
« Sans doute l'empereur, à Jupiter dévot, « Veut en faire un martyr et le tient au cachot. « Comme advint autrefois à mes premiers apôtres... » Le suisse, à tout hasard, disait ses patenôtres,
Quoique l'air humble et pauvre du Seigneur
Ne lui parût mériter cet honneur.
« Vous vous trompez, Jésus; César, c'est le Saint-Père; « Il fait de ce palais son séjour ordinaire ;
« Les suisses ne gardent que lui ; « Ici, personne n'a de prison, aujourd'hui, « Que votre Vice-Dieu; suivant sa fantaisie, « Il y loge tous ceux qui sentent l'hérésie ;
« Par tendresse pour leur seul bien
« Et l'honneur du culte chrétien, « Il pend même parfois ; mais je suis un bon suisse « Et je veux vous aider : l'escalier de service « Est devant vous; montez chez le grand camérier;
« Si vous voulez bien le prier, « Peut-être pourrez-vous parler au saint pontife . » Jésus s'imaginait remonter chez Caïphe.
« Eh bien! murmurait-il, on habite un palais
« De marbre et d'or, et moi je ne savais,
« Le soir, où reposer ma tête; « Ici, le pauvre est un vrai trouble-fête; « Je fus pauvre et prêchai la charité;
« Hélas! moi, je n'eus pour tous gardes « Que les vauriens qui jouèrent mes hardes;
« Il pend, et moi je fus pendu.
« Ma foi! si cet individu,
« Avec sa pompe triomphante, « Me représente, « Convenons-en, je suis bien mal représenté. » Tout en parlant ainsi, Jésus était monté. Sur un vaste palier s'ouvre une immense salle ;
Le Seigneur croit entrer dans une halle ; Bazar d'objets sans nom, frauduleux bric-à-brac, Où l'acheteur est sûr d'être mis dans le sac.
De vieux os, de neuves médailles Offensent l'odorat, ou reluisent partout. Des commis fort nombreux, alertes, l'œil à tout, Ficèlent des paquets et servent la pratique, Reçoivent force écus; vrai, c'est une boutique. Le chef des employés, tout de rouge habillé, Voyant entrer un homme assez déguenillé, S'emporte... « Eh quoi! dit-il, un vagabond immonde « Pénètre sans façon chez le maître du monde!.,. « Comment es-tu venu? qui t'amène en ce lieu?...
« Mais peut-être du Vice-Dieu « Attendant le pardon de quelque grave offense,
« T'es-tu fait gueux par pénitence?
a Cela s'est vu; parle, que te faut-il? « As-tu tué quelqu'un, et craignant le péril, « L'as-tu poignardé par derrière?
« As-tu frappé d'une main meurtrière « Ou ton père ou ta mère ?
« As-tu, fin connaisseur, « Violé ta fille ou ta sœur !
« A Rome, moyennant espèces,
« Nous absolvons de toutes ces faiblesses. « Veux-tu des croix, des cierges, des agnus, Des chapelets bénits, bien mieux que si Jésus « Les avait consacrés lui-même?
« Veux-tu faire gras en carême « Les vendredis et samedis?
Veux-tu de tous les saints qui sont en paradis « Les plus précieuses reliques « Très-authentiques?
Dis, ouvre l'escarcelle et donne tes écus : Pour l'empereur d'Autriche on ne ferait pas plus. Situ ne peux payer, allons! vite, détale, Il nous est ordonné par la bulle papale
« De ne livrer que contre argent.
A nous le riche, au Diable l'indigent!... »
« — Voilà, se dit Jésus, de la belle besogne ! « En vérité, ces gens n'ont pas plus de vergogne « Que n'en avaient, aux temps anciens,
« Les scribes et les pharisiens.
« Ils ne sont pas chrétiens ici, je me l'assure; « C'est à mon nom faire par trop injure « Que d'en couvrir cet ignoble trafic, « Par lequel sans pudeur ils volent le public. « Mais voyons jusqu'au bout leur étrange conduite. « — J'ai peu de temps à perdre, et je voudrais de suite
« Parler au père des chrétiens, »
Dit-il au cardinal vendeur de pieux riens... « Parler au pape ! Ah ! mais le maraud raille ! . . .
« Crois-tu donc, mauvaise canaille, « Qu'il te serait permis de baiser à genoux « La mule croisetée? Ah! que non, vertuchoux! « Non, ce n'est pas pour toi que le pape se chausse, « Et vite et tôt, va-t'en, si d'une basse fosse « Tu ne veux à l'instant savourer la douceur ! »
« — Prêtre, je veux dissiper ton erreur : « Sous ces pauvres habits, vois, reconnais ton maître ;
« Je suis le Christ, et maintenant peut-être « Il me sera permis de voir « Ton Saint-Père, qui tient de moi seul son pouvoir.
« — Toi Jésus!... la plaisanterie
« Est bonne, et permets que j'en rie!
« Quoi le puissant maître des deux « Aurait ta face blême et ton aspect piteux, « Et tes crasseux haillons, signe de ta misère, « Comme on n'en voit qu'au Transtévère? « A d'autres ! Dirais-tu d'ailleurs- la vérité, « Tu n'arriverais pas jusqu'à Sa Sainteté. « Elle a bien, per Bacco, d'autres choses à faire « Que de penser au Christ, au ciel, au bréviaire. « La Romagne s'agite, et les Légations « S'abandonnent au vent des révolutions; « Le pouvoir temporel nous échappe, et je pense » Que surtout autre bien il vaut la préférence. « Puis enfin, s'il est vrai que vous soyez Jésus, « N'accusez que vous seul d'éprouver un refus. « Que n'apparaissez-vous dans toute votre gloire? « L'on vous eût bien reçu : c'était une victoire « Sur tous nos ennemis. Comme vous êtes fait!
« En mendiant vêtu ! le pape rougirait « De reconnaître un Dieu fagoté de la sorte ; « Souffrez donc, cher ami, qu'on vous flanque à la porte.
Le cardinal parlait encor, Que Jésus-Christ, comme sur le Thabor, S'était transfiguré. Dans son regard austère S'allumaient les éclairs de la sainte colère
Qui l'anima, lorsque jadis Il chassa les vendeurs loin du sacré parvis. Les publicains, d'abord si bouffis d'insolence, Attendaient maintenant dans un lâche silence
L'orage qui grondait dans l'âme du Sauveur :
Terrible il éclata : « Malheur
« A vous, — tonna Jésus, — ô race de vipères!
« Abuseurs éhontés de la foi de vos frères ! . . .
« Malheur, malheur à vous, prêtres, pharisiens,
« Hypocrites parés du beau nom de chrétiens,
« Qui voilez mes leçons sous mille momeries,
« Et souillez mes autels par mille idolâtries î
« Faut-il vous rappeler ce que prescrit ma loi?
« Aveugles, conducteurs d'aveugles, loin de moi!
« Faut-il vous rappeler que j'ai passé ma vie
« A prêcher la douceur, la paix, la modestie,
« L'aumône, le pardon, l'amour, l'espoir en Dieu,
« Et toutes les vertus dont vous avez si peu?
« Ai-je jamais souffert, dans mon humble existence,
« Que l'on me saluât de Grandeur, d'Eminence?
« Me suis-je revêtu jamais de pourpre et d'or?
« De la sueur du pauvre ai-je enflé mon trésor?
« Jérusalem me vit monté sur une ânesse;
« Et le peuple romain, sans que cela le blesse,
« Contemple votre chef, et non sa Sainteté,
« Sur le dos des chrétiens en triomphe porté.
« Je m'étonne comment son orgueil intrépide
« Ne leur a pas encor mis la selle ou la bride...
« Voilà comment'on suit mon exemple et mes lois!...
« Qui de vous, se montrant humble pour une fois,
« A donné sa douillette à qui prenait sa robe?
« Pour les trésors mondains que le larron dérobe,
« Vous donneriez cent fois tous les trésors du ciel...
« De la cupidité votre cœur est l'autel ;
« Pour recevoir, vos mains sont toujours prêtes,
« Et des pauvres jamais les touchantes requêtes
« N'ont su vous émouvoir ; moins prêtres que commis,
« Moins bergers que bouchers, à vos tristes brebis « .Vous emportez le lait et la chair et la laine :
« L'Eglise n'est pour vous qu'un terrestre domaine.
« Le salut éternel et la gloire d'en haut
« Vous préoccupent peu ; c'est de l'or qu'il vous faut!...
« De l'or, à nous de l'or! Telle est votre maxime :
» Etre pauvre est pour vous le plus grand, le seul crime,
« Votre œil est doucereux, vos lèvres sont de miel ;
« Votre visage ment... votre cœur est de fiel...
« Rigides pour autrui, pour vous pleins d'indulgence,
« Jamais vous n'avez su pardonner une offense...
« Vous aimez à primer partout avec hauteur;
« Le plus grand d'entre vous se dit le serviteur
« De tous mes serviteurs; il ment comme une bulle :
« Du serviteur de tous baiserait-on la mule?
« Si quelque malheureux pense autrement que vous,
« S'il veut briser ses fers trop lourds, votre courroux
« L'abandonne au bourreau sous couleur de justice.
« J'ai dit : Miséricorde, et non pas sacrifice.
jc J'ai dit : Donnez gratis ce qui vous fut donné
« Gratis ; et cependant au peuple rançonné
« Vous vendez le baptême au jour de la naissance;
« Vous vendez au pécheur l'inutile indulgence;
« Vous vendez aux amants le droit de s'épouser;
« Vous vendez aux mourants le droit d'agoniser;
« Vous vendez aux défunts la messe funéraire;
« Vous vendez aux parents l'office anniversaire ;
« Vous vendez oraisons, messes, communions;
« Vous vendez chapelets, croix, bénédictions;
« Rien n'est sacré pour vous, tout vous est marchandise,
« Et l'on ne saurait faire un pas dans votre église
« Sans payer pour entrer, sans payer pour s'asseoir,
« Sans payer pour prier. L'autel est un comptoir :
« La papauté du monde est la grande usurière ;
« Ma maison, ici-bas, est maison de prière,
« Et vous en avez fait repaire de voleurs !
« De la Vierge on y vend les banales faveurs,
« Comme en un mauvais lieu l'on vend l'amour des femmes
« Tout reflète chez vous la laideur de vos âmes,
« Les scribes, vos aïeux, étaient moins pervertis, « Vous n'êtes même pas des sépulcres blanchis!..
A l'aide d'actes faux, de vols, d'extorsions Des Borgias, d'astuce et d'usurpations, Vos villes, dites-vous, forment le patrimoine De saint Pierre; tout homme y doit agir en moine, Et non en citoyen. Penser est un délit Que votre loi prévoit, que votre loi punit! Là, régnent avec vous l'orgueil et l'avarice ; L'hypocrite et le sot y vendent la justice ; . Là, ramper devant vous est l'unique devoir; C'est ce que vous nommez le temporel pouvoir, Pouvoir que ne rêva jamais mon pauvre Pierre. Vous n'invoquez le ciel que pour régner sur terre; Mais les temps sont changés... Las du joug clérical, Vos Etats briseront le vieux sceptre papal. Déjà la liberté sourit à la Romagne, Et vos sujets romains que la révolte gagne, Si la France n'avait rétabli leurs tyrans, Vous auraient expulsés depuis plus de onze ans. « Tremblez, prêtres du pape, ô race de vipères, « Les fils accompliront ce qu'ont tenté les pères! »
Les commis tonsurés consternés, éperdus, Tremblaient encore à la voix de Jésus, Qu'il était de retour à sa cour immortelle. Le même jour, à Rome, on apprit la nouvelle Que Bologne, chassant le légat cardinal, Avait destitué son roi pontifical, Et que, d'un nouveau lustre ornant sa vieille histoire, Elle venait d'élire un pouvoir provisoire.
Londres, janvier 1861.