LA VOIX DE . GUERNESEY
Nous offrons au public la dernière poésie de Victor Hugo, interdite en France.
Ce cri d'indignation arraché à l'âme du poëte par l'opprobre dont le massacre des garibaldiens à Mentana, couvre le nom français, cette malédiction, ce châtiment nouveau fera vibrer tous les cœurs libres.
La note du poëte est, cette fois, d'une énergie, d'une âpreté sans égale; ce cœur viril, outragé dans ses plus hautes affections, a des accents, d'une écrasante énergie. Les idées qui s'en échappent comme la lave du volcan, peuvent paraître outrées, violentes, impies; par la richesse, par l'éclat des vers qui les enchâssent, elles désarmeront les plus hostiles critiques. On peut ne pas approuver, mais l'admiration est irrésistible; ceux qui liront ce* vers, les trouveront admirables.
Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille,
De Thraséas, combien étaient-ils? quatre mille.
Combien sont morts? six cents. Six cents! comptez, voyez
Une dispersion de membres foudroyés,
Des bras rompus, des yeux troués et noirs, des ventres
Où fouillent en hurlant des loups sortis des antres,
De ia chair mitraillée au milieu des buissons,
C'est là tout ce qui reste, après les trahisons,
Après le piège, après les guet-apens infâmes,
Hélas, de ces grands cœurs et de ces grandes âmes !
Voyez. On les a tous fauchés d'un coup de faulx.
Leur crime? Ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux;
Ils défendaient l'honneur et le droit, ces chimères.
Venez, reconnaissez vos enfants, venez, mères !
Car pour qui l'allaita, l'homme est toujours l'enfant.
Tenez; ce front hagard qu'une balle ouvre et fend,
C'est l'humble tête blonde où jadis, pauvre femme,
Tu voyais rayonner l'aurore et poindre l'âme ;
Ces lèvres dont l'écume a souillé le gazon,
0 nourrice ! après toi bégayaient ta chanson.
Cette main froide, auprès de ces paupières closes,
A fait jaillir ton lait sous ses petits doigts roses;
Voici le premier-né; voici le dernier né.
0 d'espérance éteinte, amas infortuné !
Pleurs profonds! ils vivaient; ils réclamaient leur Tibre;
Être jeune n'est pas complet sans être libre;
Us voulaient voir leur aigle immense s'envoler;
Us voulaient affranchir, réparer, consoler;
Chacun portait en soi, pieuse idolâtrie,
Le total des affronts soufferts par la patrie;
Us savaient tout compter, tout, hors les ennemis.
Beaux, vaillants, jeunes, — morts! Adieu, nos doux amis!
Les heures de lumière et d'amour sont passées,
Vous n'effeuillerez plus avec vos fiancées
L'humble étoile des prés qui rayonne et fleurit... —
Que de sang sur ce prêtre, ô pâle Jésus-Christ !
Pontife élu que l'ange a touché de sa palme, A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme, Son évangile ouvert sur le monde orphelin, O frère universel ! à la robe de lin, A demi dans la chaire, à demi dans la tombe, Serviteur de l'agneau, gardien de la colombe, Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant, Homme près de ta fin, car ton front est tout blanc Et le vent du sépulcre en tes cheveux se joue,
Vicaire de celui qui tendait l'autre joue, A cette heure, ô semeur des pardons infinish Ce qui plaît à ton cœur et ce que tu bénis Sur notre sombre terre où l'âme humaine lutte, C'est un fusii tuant douze hommes par minute !
Jules deux reparaît sous sa mître de fer. La papauté féroce avoue enfin l'enfer.
Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tâche;
Ces rois! leur foudre est traître et leur tonnerre est lâche
Avoir été trop grands, Français, c'est importun.
Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un.
France ! on te déshonore, on te traîne, on te lie,
Et l'on te force à mettre au bagne l'Italie.
Voilà ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains !
Un ruisseau fumant coiile au flanc des Apennins.
O sinistre vieillard ! te voilà responsable
Du vautour déterrant un crâne dans le sable,
Et du croassement lugubre des corbeaux !
Emplissez désormais ses visions, tombeaux,
Paysages hideux où rôdent les belettes,
Silhouettes d'oiseaux perchés sur des squelettes !
S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noir!
Les canons sont tout chauds; ils ont fait leur devoir;
La mitraille invoquée a tenu sa promesse;
C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis ta messe.
Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu,
Car il ne faudrait pas mettre du sang à Dieu!
Du reste tout est bien, la France n'est pas fière; Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-Pierre Prospère, et l'Irlandais donne son dernier sou ;
Le peuple cède et met en terre le genou ;
De peur qu'on ne le fauche, il plie, étant de l'herbe;
On reprend Frosinone et l'on rentre à Viterbe ;
Le czar a commandé son service divin ;
Partout où quelque mort blêmit dans un ravin,
Le rat joyeux le ronge en tremblant qu'il ne bouge;
Ici la terre est noire; ici la plaine est rouge;
Garibaldi n'est plus qu'un vain nom immortel,
Comme Léonidas, comme Guillaume Tell :
Le pape, à la Sixtine, au Gesù, chez les Carmes,
Met tous ses diamants ; tendre, il répand des larmes
De joie; il est très-doux; il parle du succès
De ses armes, du sang versé, des bons Français.
Des quantités de plomb que la bombarde jette.
Modestement, les yeux baissés, comme un poète
Se fait un peu prier pour réciter ses vers.
De convois de blessés les chemins "sont couverts,
Partout rit la victoire.
Utilité des traîtres !
Dans les perles, la soie et l'or, parmi tes reîtres. Qu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais, Pape, assis sur ton trône et siégeant sous ton dais, Coiffé de ta tiare aux trois couronnes, prêtre, Tu verras quelque jour au Vatican peut-être Entrer un homme triste et de haillons vêtu, Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras : — qu'es-tu, Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque geôle? Pourquoi voit- on ces brins de laine à ton épaule? — Une brebis était tout à l'heure dessus, Répondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jésus.
Une chaîne au héros ! une corde à l'apôtre?
John Brown, Garibaldi, passez l'un après l'autre. -
Quel est ce prisonnier? c'est le libérateur,
Sur ia terre, en tous lieux, du pôle à l'équateur, L'iniquité prévaut, règne, triomphe, et mène De force aux lâchetés la conscience humaine. 0 prodiges de honte ! étranges impudeurs ! On accepte un soufflet par des ambassadeurs, On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumône. — Tu sais, je t'ai blâmé de lui donner ce trône ! On était gentilhomme, on devient alguazil. Débiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.
Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en reçoit l'ordre.
Rampons. Lécher le maître est plus sûr que le mordre.
D'ailleurs tout est logique. Où sont les contresens?
La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens ;
De quoi vous plaignez-vous? l'infâme étant l'auguste,
Le vrai doit être faux, et la balance est juste.
On dit au soldat : frappe! il doit frapper. La mort
Est la servante sombre aux ordres du plus fort.
Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne !
Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.
Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet.
Le pape veut avoir son Sadowa ; qu'il l'ait.
Quoi donc? enviendra-t-ondans le siècle où nous sommes,
A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes
D'obéir à leur prince et de s'entretuer?
Au prétendu progrès pourquoi s'évertuer
Quand l'humble populace est surtout coutumière?
La masse a plus de calme ayant moins de lumière.
Tous les grands intérêts des peuples, l'échafaud,
La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut,
Courent moins de danger et sont en équilibre
Sur l'homme garrotté mieux que sur l'homme libre.
L'homme libre se meut et cause un tremblement.
Un Garibaldi peut tout rompre à tout moment;
irentraîne après lui la foule, qui déserte
Et passe à l'idéal. C'est grave. On comprend, certe,
Que la société, sur qui veillent les cours, Doit trembler et frémir et crier au secours, Tant qu'un héros n'est pas mis hors d'état de nuire. Le phare aux yeux de l'ombre est coupable de luire.
Votre Garibaldi n'a pas trouvé le joint.
Çà, le but de tout homme ici-bas n'est-il point
De tâcher d'être dupe aussi peu que possible?
Jouir est bon. La vie est un tir à la cible.
Le scrupule en haillons grelotte; je le plains.
Bien n'a plus de vertu que les coffre-forts pleins.
Il est de l'intérêt de tous qu'on ait des princes
Qui fassent refluer leur or dans les provinces;
C'est pour cela qu'un roi doit être riche; avoir
Une liste civile énorme est son devoir;
Le pape, qu'on voudrait confiner dans les astres,
Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres,
Que diable! l'opulence est le droit du saint lieu;
11 faut dorer le pape afin de prouver Dieu;
N'avoir pas une pierre où reposer sa tête
Est bon pour Jésus-Christ. La loque est déshonnête.
Voyons la question par le côté moral :
Le but du colonel est d'être général,
Le but du maréchal est d'être connétable :
Avant tout mon paiement. Mettons cartes sur table.
Un renégat a tort tant qu'il n'est pas muchir;
Alors il a raison. S'arrondir, s'enrichir,
Tout est là. Regardez, nous prenons les Hanovres.
Et quant à ces bandits qui veulent rester pauvres,
Ils sont les ennemis publics. Sus! hors la loi!
Ils donnent le mauvais exemple. CofFrez-moi
Ce gueux, qui, dictateur, n'a rien mis dans sa poche.
On se heurte au battant lorsqu'on touche à la cloche.
Et lorsqu'on touche au prêtre on se heurte au soudard,
Morbleu, la papauté n'est pas un objet d'art !
Par le sabre en Espagne, en Prusse par la schlague,
Parla censure en France, on modère, or élague
L'excès de rêverie et de tendance au droit,
Le peuple est pour le prince un soulier fort étroit;
L'élargir en l'usant aux marches militaires
Est utile. Un pontife, en ses sermons austères
Sait rattacher au ciel nos lois, qu'on nomme abus,
Et le knout en latin s'appelle Syllabus.
L'ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave;
Le progrès est béni; dans quoi? dans, le zouave;
Les boulets sont bénis dans leurs coups; le chacal
Est béni dans sa faim, s'il est pontifical.
Nous trouvons excellent, quant à nous, que le pape
Rie au nez de ce siècle inepte, écrase, frappe;
Et, du moment qu'on veut lui prendre son argent,
Se fasse carrément recruteur et sergent,
Pousse à la guerre, et crie : à mort quiconque est libre î
Qu'il recommande au prône un obus de calibre,
Qu'il dise, en achevant sa prière : Egorgez !
Envoie aux combattants force fourgons chargés,
De la poudre, du plomb, du fer, et ravitaille
L'extermination sur les champs de bataille!
Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat,
Ce chevalier errant des peuples, ce soldat,
Ce paladin, ce preux de l'idéal! qu'il parte.
Nous, les proscrits d'Athène, à ce proscrit de Sparte,
Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hôte maintenant;
Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant.
Oui, viens, chacun de nous, frère, a l'âme meurtrie,
Veut avec son exil te faire une patrie !
Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer.
Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer !
Nous chercherons quel est le nom de l'espérance; Nous dirons : Italie ! et tu répondras : France ! Et nous regarderons, car le soir fait rêver, Et attendant les droits, les astres se lever.
L'amour du genre humain se double d'une haine Egale au poids du joug, au froid noir de la chaîne, Aux mensonges du prêtre, aux cruautés du roi. Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi? Parce que nous aimons. Toutes ces humbles têtes, Nous voulons les voir croître, et nous sommes des bêtes Dans l'antre, et nous avons les peuples pour petits. Jetés au même écueil, mais non pas engloutis, Frère, nous nous dirons tous les deux notre histoire; Tu me raconteras Palerme et ta victoire, Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots, Et nous lirons ensemble Homère au bord des flots. Puis, lu continueras ta marche âpre et hardie. Et, là-bas, la lueur deviendra l'incendie*
Ah! race italienne, il était ton appui! Ah! vous auriez eu Rome, ô peuple! grâce à lui, Grâce au bras du guerrier, grâce au cœur du prophète. D'abord il l'eut donnée, ensuite il l'eût refaite.
Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez Pour s'ajouter sans trouble aux héros trépassés, Il eût reforgé Rome ; il eût mêlé l'exemple Du vieux sépulcre avec l'exemple du vieux temple, Il eût mêlé Turin, Pise, Albe, Velletri, Le Capitole avec le Vésuve, et pétri L'âme de Juvénal avec l'âme de Dante ; Il eût trempé d'airain la fibre indépendante; Il vous eût des titans montré les fiers chemins. Pleurez, Italiens ! il vous eût faits romains.
Le crime est consommé, qui l'a commis! ce pape ? Non. Ce roi? non. Le glaive à leur bras faible échappe. Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur. Celui qui s'embusqua, là, derrière notre mur; Le fils du Sinon grec et du Judas biblique ; Celui qui, souriant, guetta la république , Son serment sur le front, son poignard à la main. Un homme que l'éclair de temps en temps regarde. Ce condamné, qui triple autour de lui sa garde, Perd sa peine. Son tour approche. Quand? bientôt. C'est pourquoi l'on entend un grondement là-haut. L'ombre est sur vos palais, ô rois. La nuit l'apporte. Tel que l'exécuteur frappant à votre porte, Le tonnerre demande à parler à quelqu'un. »
Et cependant l'odeur des morts, affreux parfum
Qui se mêle à l'encens des Te Deums superbes,
Monte du fond des bois, du fond des prés pleins d'herbes,
Des steppes, des marais, des vallons en tous lieux !
Au fatal boulevard de Paris oublieux,
Au Mexique, en Pologne, en Crète où la nuit tombe,
En Italie, on sent un miasme de tombe,
Comme si, sur ce globe et sous le firmament,
Etant dans sa saison d'épanouissement,
Vaste mancenillier de la terre en démence,
Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense.
Partout des égorgés ! des massacrés partout î
Le cadavre est à terre et l'idée est debout.
Ils gisent étendus dans les plaines farouches.
L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches.
On les dirait semés. Ils le sont. Le sillon
Se nomme Liberté. La mort est l'aquilon,
Et les morts glorieux sont la graine sublime
Qu'elle disperse au loin sur l'avenir, abîme. Germez, héros! et vous cadavres, pourrissez! Fais ton œuvre, ô mystère! épars, nus, hérissés, Béants, montrant au ciel leurs bras coupés qui pendent. Tous ces exterminés immobiles attendent.
Et tandis que les rois, joyeux et désastreux,
Font une fête auguste et triomphante entre eux,
Tandis que leur Olympe abonde, au fond des nues,
En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues,
Rit, chante, et sur nos fronts, montre aux hommes contents
Une fraternité de czars et de sultans,
De son côté, là-bas, au désert, sous la bise,
Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise;
Les bêtes du sépulcre ont leur vil rendez-vous;
Le freux, la louche orfraie et le pygargne roux,
L'âpre vautour, les milans, féroces hirondelles,
Volent droit aux charniers, et tous, à tire d'ailes,
Se hâtent vers les morts, et ces rauques oiseaux
S'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os,
Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupières,
Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.
0 peuple! noir dormeur, quand t'éveilleras-tu ?
Rester couché sied mal à qui fut abattu.
Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate
Que t'a laissé l'abjecte et dure casemate,
La marque d'une corde autour de tes poignets.
Qu'as-tu fait de ton âme, ô toi qui t'indignais!
L'empire est une cave, et toutes les espèces
De nuit te tiennent pris sous leurs brumes épaisses.
Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot,
La liberté, le droit, ces lumières d'en haut;
Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles,
Sans souci de l'affront que tu fais aux étoiles ! Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton séant. Qu'on voie enfin bouger, le torse du géant. La longueur du sommeil devient ignominie. Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie. N'as-tu pas conscience en ton accablement Que l'opprobre s'accroît de moment en moment? N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tête! Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fête; Tu dors sur ce fumier, toi qui fus citoyen ! Te voilà devenu bête de somme. Eh bien ! L'âne se lève, et brait; le bœuf se dresse, et beugle. Cherche donc la nuit puisqu'on t'a fait aveugle ! 0 toi qui fut si grand, debout! car il est tard. Dans cette obscurité l'on peut mettre au hasard La main sur de la honte ou bien sur de la gloire ; Etends le bras le long de la muraille noire : L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher; Tu parviendras peut-être à trouver, à toucher, A saisir une épée entre tes poings funèbres, Dans le tâtonnement farouche des ténèbres !
Hauteville-House, novembre 18<J7.
LA BADINGUETTE.
On a attribué à tort cette pièce, tantôt à Victor Hugo, tantôt à Rochefort. Ni l'une ni l'autre de ces versions ne sont vraies. — Cette pièce est l'œuvre d'un vaillant officier français (dont nous tairons le nom), à cette époque élève de l'École militaire de Saint- Cyr; vivement irrité qu'une nuit, clans un bal donné aux Tuileries, la vertueuse Espagnole eût refusé de danser avec lui, à peine rentré dans sa chambre, il composa d'un trait cette pièce qui en quelques jours fut répandue dans tout Paris et en quelques semaines dans toute la France et le reste de l'Europe. — Il va sans dire que le courageux élève fut bientôt forcé de quitter Saint-Cyr et de se réfugier dans un endroit inconnu, pour échapper à la haine et à la vengeance de la douce Eugénie Montijo.
Air des Amours du Diable.
Amis du -pouvoir, Voulez-vous savoir Comment Badinguettc, D'un coup de baguette, Devint, par hasard, Madame César?
La belle au fin fond de l'Espagne
Habitait ; Oh ! la buveuse de Champagne
Que c'était !
Quoique Badinguette eût pour pères,
On le dit, Presque tous les célibataires
De Madrid, Et que sur sa naissance on jase
A gogo,
On l'appelait, par antiphrase, Montijo.
Amis, etc.
Un jour, sa vieille maugrabine
De maman Lui dit : « Nous v'ià dans la débine
Bigrement.
Vrai ! ton visage se dégomme
Tous les jours :
Il faut songer à faire un homme
Pour toujours.
Maintenant que tu d'viens plus âgée,
Nous mangeons Beaucoup trop de vache enragée ;
Voyageons! »
Amis, etc.
Voilà Badinguett' qui débarque
A Paris, Et Badinguet qui la remarque
Se sent pris.
« Oh! s'écri'-t-il, oui, sur mon âme!
Soyons francs, Papa Jérôme, cette femme
Vaut dix francs !
— Bah ! dit Jérôme, elle en vaut douze ;
Savez-vous Qu'on ne vit jamais d'Andalouse
Au poil roux? »
Amis, etc.
Cependant il cherche une clause, Un moyen,
De l'avoir pour très-peu de chose,
Ou pour rien ; Il s'en va trouver la duègne,
Pas honteux, Et les embarque pour Compiègne
Toutes deux.
Enfin, ne pouvant plus attendre,
Le grossier, Au fort du bal, ose lui prendre
Le fessier !
Amis, etc.
« Caracho ! murmura la belle,
Saligaud !
Ne savez-vous pas qu'on m'appelle
Montijo?
Quand on a cinq ou six cents pères
Andaious, On vaut bien un Robert Macaires,
Comme vous.
Ne croyez pas que je me donne
Pour six blanc; Je veux coiffer une couronne,
Ou... du flan! »
Amis, etc.
« A toi, Badinguette, mon ange,
Mes châteaux, Quoique tu sois bien la plus franche
Des cataus.
Mais, puisqu'après tout, tant je t'aime,
Entre nous, Que mon peuple crie ou blasphème,
Je m'en fous !
Qui fut mouchard en Angleterre, Et bourreau,
Peut bien, sans déroger, se faire Maquereau. »
Amis, etc.
Adieu cancan, Maison dorée,
Bal Musard !
La voilà l'épouse adorée
De César; Cependant on dit qu'ell' regrette
Quelquefois Ses amants et sa cigarette
D'autrefois; Et que l'Espagnole, trop fière
Pour plier, De son mouton pourrait bien faire
Un bélier.
Amis du pouvoir, Voulez -vous savoir Comment Badinguette, D'un coup de baguette, Devint, par hasard, Madame César?