LES AMIS DES CHATS
Si les chats comptent des détracteurs, ils ont aussi des enthousiastes.
Au premier rang de leurs partisans se dressent deux ligures politiques considérables : Mahomet & Richelieu,
Il faut essayer d'expliquer l'amour que certains personnages politiques portent aux chats.
Ces grands brasseurs d'hommes se fatiguent vite des hommes, qu'à peu d'exceptions près ils tiennent pour des animaux rampants.
Ce qu'on obtient des plus purs avec de l'argent, des places, des dignités, des honneurs, ils le savent trop bien.
De ce côté, les hommes politiques n'ont pas d'illusions ; s'ils en avaient, ils ne seraient pas de grands politiques.
Aussi l'animal indépendant leur plaît, & pardessus tout, le chat, type de l'indépendance.
Je n'en veux pour preuve que la légende de Mahomet & du chat Muezza ^
Mahomet rêvait à sa politique ; sur sa manche était accroupi Muezza.
Pendant que le chat ronronnait, Mahomet songeait, car c'est une excellente basse aux méditations que le ronron des chats.
Peut-être le prophète songeait-il à son Paradis. Il songea longuement, le chat s'endormit.
I. On sait le nombre & le nom des objets qui appartenaient a Mahomet : neuf épées, trois lances, trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers, douze femmes, un coq blanc, sept chevaux, deux mules, quatre chameaux, sans compter la jument Borac sur laquelle le prophète monta au ciel, & le chat Muei:[a qu'il affectionnait d'une façon toute particulière. — A l'époque de Mahomet , le chat n'était pas fort commun en Arabie, & ce n'est guère que dans la vallée du Nil qu'il était révéré & chéri de tous; il devint assez tard l'animal favori des musulmans, par vénération pour le prophète, que les fidèles cherchent a imiter en toutes choses. Tournefort, dans son Voyage du Levant, paraît avoir cité le premier la légende de Mahomet, relative au chat.
Forcé d'aller à ses devoirs, Mahomet prit des ciseaux, cpupa la manche de son habit sur laquelle était accroupi le chat, & se leva, heureux de n'avoir pas troublé le sommeil de l'animal.
Telle est la légende orientale.
Que prouve-t-elle & quel enseignement doit-on en tirer r Que le prophète était plein de douceur pour les animaux & qu'il donnait exemple à son peuple d'une mansuétude poussée à l'extrême ^
C'est le secret des hommes qui ont des nations à gouverner, un empire à fonder, une religion à établir, que de se montrer pleins de pitié pour les faibles. Tout d'abord les femmes sont avec eux ; car ce sont des sentiments féminins que la protection de l'enfant & de l'animal.
La force, la violence, la cruauté, n'ont jamais été que des moyens passagers de gouvernement. La persuasion , la douceur, la
I. Un moment avant de mourir, le prophète prononça ces paroles : « Si quelqu'un a lieu de se plaindre que je l'aie maltraité de coups, voici mon dos, qu'il me les rende sans crainte. »
pitié, autant de qualités qui restent associées à jamais au nom des conducteurs des peuples.
Le cardinal de Richelieu.
Un autre politique, le cardinal de Richelieu, ne brille pas par les mêmes sentiments : quoiqu'il se plût au commerce des chats, il n'eût pas coupé sa simarre pour les laisser
dormir. Il aimait les chats en égoïste, pour son divertissement, à en croire la tradition.
Tel que les mémoires du temps nous le peignent, Richelieu était habituellement de mau- \aise humeur, toutefois sachant se contraindre, aimant les femmes & les payant mal, taquin, mystilicateur à l'occasion, pourvu que ses propres mystifications lui arrachassent quelques rires; cela toutefois n'adoucissait point le fond de son humeur.
Un passage des Historiettes de Tallemant des Réaux explique parfaitement le caractère de Richelieu :
a II lui prenoit très-souvent des mélancolies si fortes qu'il envoyoit chercher Boisrobert & les autres qui le pouvoient divertir, & il leur disoit : « Réjouissez-moy, si vous (( en sçavez le secret. » Alors chacun bouffonnoit, & quand il étoit soulagé, il se remettoit aux affaires. »
Richelieu était, dit-on, constammcntentouré de petits chats dans son cabinet & se plaisait à voir leurs gambades; mais ce ne fut pas un réel ami de la race féline, car il renvoyait les petits chats à peine âgés de trois mois & en
faisait venir un nombre égal de plus jeunes.
Ces chats étaient des sortes de saltimbanques, de clowns agiles qu'il entretenait. La bande de ces masques remuants lui donnait sans cesse la comédie; mais le cardinal ne s'inquiétait ni de la gestation, ni de l'amour, ni de la maternité, ni de l'hérédité, ni du développement intellectuel, choses intéressantes pour les naturalistes à étudier chez les chats, mais inutiles à un homme politique.
Le cardinal de Richelieu est souvent représenté, par les peintres de son temps, tenant enchaînés le lion & l'aigle.
Pourquoi ne le voit-on pas avec ses chats } Nous aurions alors un portrait vraiment intime de cet homme d'Etat^.
Un ami des chats plus délicat fut Chateau-
I. Il semble étonnant que Moncrif qui, malgré le ton de badinage de son livre sur les chats , avait fait cependant de longues recherches au sujet de ces animaux, n'ait pas dit un mot de la passion de Richelieu pour les félins. Ce fait attribué au grand politique est-il une légende détournée de sa source? « Personne n'ignore, dit Moncrif, qu'un des plus grands ministres qu'ait eus la France, M. de Colbert, avait toujours des petits chats folâtrant dans ce même cabinet d'où sont sortis tant d'établissements utiles & honorables a la nation. »
briand. Il en est l'écrivain le plus enthousiaste, celui qui en a le mieux parlé, le plus sainement & dans le meilleur style.
Quoique appartenant à cette race de désespérés qui nous a malheureusement \alu une race de byroniens de seconde main, Cliateaubriand est lié aux chats, les chats sont liés à lui. Partout le préoccupent ces animaux, dans la fortune & l'infortune, en exil, en ambassade, à la lin de sa ^'ie, lorsque, accablé de gloire, il gouverne la littérature du fond de r Abbaye-aux-Bois .
Il a une telle admiration pour le chat, que lui-même trouve qu'il ressemble à un chat.
« Ne connaissez-^'ous pas pj^cs d'ici, disait-il en souriant à son ami le comte de Marcellus, quelqu'un qui ressemble au chat.- Je trouve, quant à moi, que notre longue familiarité m'a donné quelques-unes de ses allures. »
L'indépendance du chat, c'est là ce qui frappe Chateaubriand, qui lui aussi caresse la royauté à ses heures, mais ne s'abaisse pas à la flatter quand elle commet des actes attentatoires à la liberté.
Il faut citer la conversation de Chateaubriand avec son secrétaire d'ambassade sur les chats :
(( J'aime dans le chat, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, ce caractère indépendant & presque ingrat qui le fait ne s'attacher à personne, cette indifférence avec laquelle il passe des salons à ses gouttières natales ; on le caresse, il fait gros dos; mais c'est un plaisir physique qu'il éprouve & non comme le chien une niaise satisfaction d'aimer & d'être lidèle à son maître, qui l'en remercie à coups de pied. Le chat vit seul, il n'a nul besoin de société, il n'obéit que quand il veut, fait l'endormi pour mieux voir & griffe tout ce qu'il peut griffer. Buffon a maltraité le chat : je travaille à sa réhabilitation, & j'espère en faire un animal convenablement honnête, à la mode du temps ^ »
En effet. Chateaubriand a travaillé à la réhabilitation du chat & s'il n'a pas eu le temps de la faire didactique, l'éloge de l'animal se trouve en divers endroits des Mémoires^
I. Comte de Marcellus, Chateaubriand éf son temps. I vol. in-8". Lévy, i^Sp.
mêlé à la politique & plus intéressant que la politique.
Chateaubriand, pauvre, émigré à Londres, logeait vers 1797 chez une veuve irlandaise, ;^me O'Larry, qui aimait les chats. Ce fut un trait d'union entre lui & son hôtesse.
(( Liés par cette conformité de passion, ditil dans ses Mémoires d'outre-tombe, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme des hermines, avec le bout de la queue noir. »
Ainsi, voilà un animal d'un naturel, diton, peu aimant, & à l'occasion duquel deux étrangers se lient d'amitié.
S'il faut en croire le noble exilé, le chat anglais n'a pas les vives allures du chat français.
Chateaubriand, parlant de la nature si régulière & si disciplinée des environs de Londres, disait :
(( Le moineau de Londres, noirci par le charbon, se tait sur les chemins ; on n'entend jamais un chien aboyer; on perfectionne les chevaux au point de leur défendre de hennir, & le chat lui-même, si indépendant, cesse de miauler sur la gouttière. »
Ici peut-être Chateaubriand était dans un de ces moments d'amertume auxquels sont sujettes les grandes intelligences & qui lui a fait mal voir le chat anglais.
En ambassade à Rome, Chateaubriand reçut du pape un chat.
(( On l'appelait Micetto. dit M. de Marcellus. Le chat du pape Léon XII, dont M. de Chateaubriand avait hérité, ne pouvait manquer de reparaître dans la description du foyer où je l'ai vu si souvent faire gros dos. En effet, Chateaubriand l'a célébré dans le morceau qui commence ainsi : a J'ai pour compagnon un gros chat gris roux. »
M. de Marcellus ajoute que le culte du chat ne s'est affaibli jamais chez M. de Chateaubriand, quand tous ses autres sentiments se sont successivement éteints.
(( Je me ferais volontiers, disait Chateaubriand à M. de Marcellus, l'avocat de certaines œuvres de Dieu en disgrâce auprès des hommes. En première ligne figureraient l'âne & le chat. ))
Il resterait beaucoup à dire sur l'affection profonde que portait le grand écrivain aux
chats. Feu Danièlo, qui fut longtemps secrétaire du poëte, me racontait un piquant plai-
doyer de Chateaubriand à Venise, en plein quai des Escla\ons. Le secrétaire s'étonnait des goûts de son illustre patron pour la race féline & vantait les pigeons outre mesure. Chateaubriand apportait maints arguments
pour défendre son animal favori; Danièlo se livrait à des dithyrambes en faveur de la gent ailée ^ N'ayant pas pris de notes sur l'instant, il me serait difficile de donner aujourd'hui une idée complète de ce débat.
Les natures délicates comprennent le chat. Il a pour lui les femmes; en grande estime le tiennent les poètes & les artistes, mus par un système nerveux d'une exquise délicatesse. & seules les natures grossières méconnaissent la nature distinguée de l'animal.
Le charmant épisode que celui raconté par M'"' Michelet !
«... Les visiteurs les plus nombreux & les plus assidus à notre petite maison , dit M™^ Michelet, c'étaient les pauvres, qui en connaissaient le chemin & l'inépuisable charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, & c'était une chose curieuse & divertissante de voir les chiens du voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre que mon père levât les yeux de son livre. Ma
I. Danielo, à Paris, vivait entouré d'une centaine de pigeons dans une masure. « Je loge, disait-il, chez mes pigeons. »
mère, plus raisonnable, aurait été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes. Mon père sentait qu'il avait tort, & pourtant il ne manquait guère de leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits. . .
({ Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela tenait à son éducation, aux cruelles années de collège ; son frère & lui, battus & rebutés, entre les duretés de la famille & les cruautés de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeaient dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres.
(( Un seul manquait au cercle; c'était un malheureux, trop laid pour iigurer avec les autres; il en avait conscience & se tenait à part dans une timidité sauvage que rien ne pouvait vaincre.
(( Comme en toute réunion (triste malignité de notre naturel) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent les coups, il
BIBUOTHECA
loo LES CHATS.
remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, c'étaient des moqueries; on l'appelait Moquo. Infirme & mal fourni de poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants lui faisaient peur; ses camarades mêmes, mieux fourrés dans leur chaude hermine, semblaient n'en faire grand cas & le regardaient de travers. Il fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se couchait sous cette main aimée & prenait confiance. Enveloppé de son habit & réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait invisible au foyer.
(( Nous le distinguions bien; & s'il passait un poil, un bout d'oreille, les rires & les regards le menaçaient, malgré mon père. Je vois encore cette ombre se ramasser, se fondre pour ainsi dire dans le sein de son protecteur, fermant les yeux & s'anéantissant, préférant ne rien ^•oir...
n La maison fut vendue, & nos plantations, faites par nous, nos arbres, qui étaient de la famille, abandonnes. Nos animaux, visiblement, restaient inconsolables du départ de mon père.
(( Le chien, je ne sais combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie en parlant, hurlait & revenait. Le plus déshérité de tous, le chat Moquo, ne se lia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois, sans que nous pussions jamais le rappeler; il reprit la ^ie de son enfance, misérable & sauvage. Que devint-il.^ qui aima-t-il & qui est-ce qui l'aima.^ car l'affection est le besoin de tout ce qui respire ^.. ))
N'est-ce pas là une page émue qui fait oublier les coups de fusil dont les chasseurs se montrent si tiers .^
Voici une autre histoire que je soumets au paraxodal M. Toussenel, qui veut que les chats servent de cible aux chasseurs, & qui oublie trop dans sa cruauté inutile l'histoire du comte de Charolais tirant par amusement sur les couvreurs de son château.
Il y a deux ans, un navire marchand partait de Saint-Servan pour Lisbonne, avec un fort