‹ Les chauffeurs (volume 4)Chapitre 5 sur 5 · II · texte numérisé non relu

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Néanmoins, les agents ?^e la force publique n'étaient pas encore vaincus , et le premier moment passé, ils se débattirent avec une grande énergie contre leurs adversaires. Ils appelèrent à leur secours leurs camarades de l'autre côté de l'eau, oubliant que toute communication était inteiTompue entre les deux rives. Le brigadier parvint même à se relever, et sans autres armes que ses poings, vigoureux, il chargea ses ennemis avec une fureur extrême.

Le résultat de la lutte était donc encore douteux, mais les prisonnip-rs ne l'attendirent [ •• - \]n des inconnus s'était approché d'eux et leur avait dit d'une voix basse et précipitée :

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— Si VOUS voulez échapper à une mort certaine, suivez-moi.

Maria lui prit le bras avec une espèce de désespoir, tandis que Daniel s'emparait de celui de sa tante, qui ne songeait pas à résister: et tous s'éloignèrent à grands pas du théâtre du combat.

La maison du Franc.

Daniel Ladrange el les dames de Méréville suivirent d'abord, sous la conduite de leur libérateur inconnu, un chemin tortueux et encaissé qui s'enfonçait dans l'intérieur du pays ; mais bientôt ils pri-

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renta travers champs, au milieu des haies et des moissons. Ils marchaient avec célérité et sans prononcer une parole. Enfin, à cinq ou six cents pas environ de la rivière, le guide s'arrêta sous un pommier touffu. 11 regardait à droite et à gauche, et manifestait une vive impatience, comme s'il eût attendu quelqu'un qui ne venait pas.

On entendait encore distinctement le combat, qui semblait se prolonger avec des chances diverses. Cependant les agents de la force publique devaient avoir le dessus, car ils s'appelaient les uns les autres à haute voix, et leurs chevaux galopaient impétueusement sur la grève.

— Nous ne pouvons rester longtemps

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ici, dit Daniel au guide; il me semble que vos compagnons ne sonl pas les plus forts, et les gendarmes en allant et venant pourraient nous découvrir.

— La nuit est noire, répondit l'inconnu; d'ailleurs, cette attaque n'était pas sérieuse ; qu'y a-t-il à gagner avec des gen- •darmes ? On voulait seulement les occuper pour vous donner le temps de fuir.

— Vraiment! Et à qui sommes-nous redevables d'un pareil service?

— Que vous importe ? Profilez-en, et ne vous inquiétez pas du reste. Mais?'/ ne vient pas, continua le guide comme à lui-même

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en frappant du pied ; il sait pourtant que je ne puis seul...

— Qui donc attendez- vous?

— Personne.

11 y eut une nouvelle pause, pendant laquelle un coup de feu, suivi bientôt de cris tumultueux, retentit sur le bord de la rivière. ^

— Quelqu'im de vos gens vient d'être blessé, reprit Daniel; c'est un jeu dangereux de s'attaquer au brigadier Vasseur.

Mais, au nom du ciel ! que faisons-nous

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ici? Si réellement votre intention est de nous sauver, nous perdons un temps précieux.

— En effet, dit Maria effrayée, le bruit se rapproche de nous.

— Ce serait un hasard si les habits bleus venaient de ce côté, répHqua l'inconnu, car nos gens doivent manœuvrer pour les attirer dans une autre direction. Cependant, il se pourrait... Allons! poursuivit-il brusquement, j'agirai pour le mieux; ce n'est pas ma faute si on me laisse dans un tel embarras.

U engagea ses protégés à l'attendre, et

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s'éloigna. Peu d'instants après, il revint conduisant par la bri le un cheval qu'il avait sans doute caché dans les blés. Alors seulement Daniel reconnut dans sor> libérateur le docteur vétérinaire qui avait causé si amicalement avec les gendarmes de l'escorte.

— Monsieur, lui dit-il avec cordialité, mes parentes et moi nous sommes pénétrés de reconnaissance pour le service que vous no;:s rendf-z. Aujourd'hui, en vous voyant abor,der le brigadier, j'avais un vague soupçon du projet que vous avez accompli avec tant de bonheur.

— Et d'où vous venait ce soupçon? de-

manda le docteur avec un léger accent d'inquiétude; me connaissez-vous?

— Non, quoiqu'il me semble que nous nous soyions déjà rencontrés... mais je ne sais quel instinct m'avertissait...

— Il ne s'agit pas de cela, interrompit le docteur en prêtant roreille aux cris qui ne cessaient pas ; décidément nos amis ont été mis en déroute, ou peut-être croientils que nous sommes déjà loin... Nous ne pouvons plus rester ici.

— Marchez, nous vous suivrons, répliqua Daniel.

— Et que toutes les bénédictions du

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ciel vous réconipenseut de voire générosité ! murmura Maria.

Le médecin monta sur son cheval ; avant départir, il se pencha pour mieux voir les dames de Méréville, qui s'appuyaient l'une sur l'autre en frissonnant. Après un moment d'examen, il dit avec politesse :

— Mon cheval est doux comme un agneau, et je peux prendre avec moi une de ces dames. Il nous faut encore aller à travers champs, ce qui sera bien fatigant pour elles... Voyons, pourquoi ne commencerais-je pas par cette jeune demoiselle, qui paraît si faible et si déhcate? Le tour de sa mère viendrait un peu plus tard.

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Cette obligeante proposition excita la défiance de Maria. Son instinct de femme lui disait qu'en acceptant l'invitation, elle se trouverait à la merci d'un inconnu qui n'aurait qu'à piquer son cheval pour l'emporter loin de ses amis. Aussi refusa-t-elle sans hésiter.

— Je ne veux pas quitter ma mère et mon cousin, répliqua-t-elle; je suis forte, j'ai du courage , je maj-cherai comme eux.

— Allons ! reprit le docteur avec impatience, esl-ce le moment de se Hvrer à des scrupules frivoles... Montez, vous dis-je! ils viennent, et nous devrions déjà être loin.

— Non ! non ! JQQiais !...

Sans l'écouter, l'officieux personnage la saisit dans ses bras par une feinte subite, et l'enleva pour la poser sur le devant de la selle. Maria poussa un cri ; néanmoins, le cavalier poursuivait son dessein, et la retenait malgré sa résistance. La marquise, qui jusqu'à ce moment était restée comme hébétée, ne sachant ce qu'on lui voulait, tressailht au cri de sa fille et la saisit à son tour par ses vêtements.

— Laissez'la, manant, homme de rien, dit-elle d'un ton irrité ; c'est mademoiselle de Méréville, c'est une noble demoiselle. Ne la touchez pas ou j'appelle les valets, et je vous ferai châtier suivant vos mérites!

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- Monsieur, dirait Maria d'un ton suppliant, laissez-moi, je vous suivrai à pied. J'aimerais mieux me livrer à ceux ^qui nous cherchent quf^ de me séparer de ma mère. Daniel, mon cher Daniel, ne viendrez-vous pas à mon secours ?

Ladrange s'empressa d'intervenir.

— Citoyen, dit-il avec fermeté, puisque mademoiselle refuse si nettement le secours que vous lui offrez, il faut respecter sa volonté.

Il arracha la jeune fille au cavaher dont les forces étaient épuisées et il la déposa doucement à terre. Le docteur, comme si quelque dessein secret venait d'être dé-

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joué, poussa un effroyable blasphème qui sentait beaucoup plus le brigand que le paisible bourgeois. Puis, paraissant se raviser, il descendit lui-même de cheval.

— Puisqu'il en est ainsi, dit-il comme à lui-même, nous irons tous à pied... Ils sont attachés les uns aux autres comme les grains d'un chapelet. Ma foi ! je vais les amener là-bas, et l'on s'arrangera comme on voudra.

Tout en grommelant, il avait attaché la bride à l'arçon de la selle, relevé les étriers; puis, donnant une tape légère à sa monture :

— Allons ! cherche ton chemin, Bucéphaie, lui dit-il.

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Aussitôt la bêle, intelligente et habituée sans doute à cette manœuvre, dressa les oreilles, renifla doucement, et partit dans une direction opposée à celle où se trouvaient les gendarmes. Au bout de quelques secondes, sa forme légère s'était effacée dans les ténèbres.

— Et nous, partons maintenant, reprit le docteur dont la voix était redevenue calme ; nous n'avons que trop attendu.

On se mit en marche avec de grandes précautions. Le docteur s'avançait le premier pour sonder le terrain, et indiquait la route ; puis venaient les fugitifs, se tenant par le bras, serrés les uns contre les

autres, moins pour se préservor déchûtes Il =^0

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possibles sur ce teri*ain accidenté que pour se prémunir contre toute nouvelle tentative de séparation L'obscurité était profonde ; on n'y voyait plus à deux pas devant soi, mais le guide connaissait parfaitement la localité, et ne montrait aucune hésitation.

On marcha ainsi pendant un quart d'heure Le tumulte avait cessé du côté dela rivière; seulement il s'élevait de çà, de là, des chuchotements, parfois même des appels mystérieux, des coups de sifflet. Le docteur s'arrêtait fréquemment pour écouter, puis on se remettait en route avec ardeur.

Daniel commençait à s'inquiéter de la

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réserve obstinée du médecin. A qui ses parentes et lui étaient-ils redevables de leur délivrance? où les conduisait-on?

quels projets avait-on sur eux? Il profita d'une halte pour adresser à l'inconnu de nouvelles questions à ce sujet.

— Chut ! répUqua le docteur en prêtant l'oreille, on vient par ici.

En effet, un bruit de chevaux el de voix humaines sélevait d'un chemin peu éloigné.

— C'est le brigadier, murmura le guide, vite cachons^nous et ne bougeons plus.

Il se courba de manière à être complè-

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terrien l invisible dans les blés. Daniel et Maria l'imitèrent, mais la masquise résista opiniâtrement aux efforts de sa fille et de son neveu pour l'obliger à prendre la morne posture.

— Je ne veux plus rester ici, dit-elle à voix haute; je ne saurais courir ainsi les champs au milieu de la nuit. Qu'on fasse approcher la voiture! que les valets à cheval reviennent autour de moi I

Ces paroles, prononcées d'un ton animé, résonnèrent au miheu du calme de la nuit, et la malheureuse insensée restait toujours debout.

— Le coup est manqué, murmura le

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guide en se disposant à fuir : la folie a tout perdu !

Daniel suppliait sa tante de se cacher, mais sans pouvoir rien obtenir d'elle. Au contraire, elle se préparait à faire un appel direct aux cavaliers, quand Maria, lui Sciisissantla main, lui dit avec un accent de désespoir :

— Silence! ma mère, c'est nous que l'on cherche... silence! ou avant huit jours, peut-être, vous et moi nous mourrons sur la place publique, de la même mort que mon malheureux père!

Le remède était violent, mais il sembla

que cette terrible parole eût pénétré jusr^ qu'à l'intelligence engourdie de madame de Méréville. La pauvre femme pâlit, frissonna, et elle s'affaissa presque mourante dans les bras de sa fille.

La résistance de la marquise avait attiré l'attention des cavaliers; ils s'arrêtèrent tout à coup.

— Brigadier, dit l'un deux, que Daniel reconnut pour le gendarme dont il avait reçu les premiers secours à la ferme du Breuil ; là, derrière ce champ de blé, on a parlé tout à l'heure, et j'ai cru voir s'agiter quelque chose,

— Que personne ne bouge ! répondit

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Vasseur avec irapalience. Les coquinsj madrés qui nous ont joué ce mauvais tour voudraient bien nous attirer sur ces terrains labourés et détrempés d'eau de pluie, ou s'empêtreraient nos chevaux ; mais ne quittons pas la route frayée... Demain, nous retrouveroris la trace de ces drôles; plusieurs d'entre eux portent de mes marques, et l'un d'eux au moins est grièvement blessé. Le plus pressé maintenant, est de rattraper nos prisonniers, et il nous faut pour cela garder soigneusement les abords du village.

~ Comme vous voudrez, brigadier, répliqua l'autre; mais, tout en cherchant ces pauvres gens, je prie Dieu de ne pas les trouver. Ce ne sont pas des malfaiteurs,

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après tout, et je iie verrais pas un grand inconvénient...

— Tu as bon cœur, mon garçon, répondit lo brigadier délibérément, mais tu resteras huit jours aux arrêts quand nous rentrerons à la gendarmerie, pour t'apprendre à interpréter ainsi ta consigne. Je donnerais tout ce que je possède pour savoir ces pauvres dames et ce brave jeune homme hors de danger ; mais je m'étranglerais avec le ceinturon de mon sabre plutôt que de laisser fuir des prisonniers confiés à ma surveillance. Il y va de notre honneur. Ainsi donc, assez causé, et continuons notre tournée; demain il fera jour.

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Et la troupe s'éloigna.

Les fugitifs étaient toujours blottis dans le chaume ; quand le bruit eut cessé, le docteur se leva :

— En route à notre tour! dit-il; on parle de gens blessés, et l'on aura sans doute besoin de moi là -bas... Allons!

et de la prudence 1 caa^ vous le voyez, on ne vous ménagerait pas plus que nous.

Ils se mirent à marcher d'un bon pas.

— Vous refusez donc de nous faire con-

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naître nos libérateurs? demanda Daniel au guide après une pause.

— Encore une fois, que vous importe?

— L'homme dévoué qui dirige ce complot ne aerait-il pas un certain colporteur que j'ai rencontré récemment...

Si vous le sfvez, pourquoi le demandez-vous? Moi, je n'ai rien à dire, on vous expliquera plus tard ce que l'on voudra. ^

— Eh bien ! docteur, un mot seulement. Vous nous conduisez sans doute d^u village

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dont parlait tout à l'heure le brigadier ; ne craignez-Ypus pas que les recherches de la gendarmerie...

— N'ayez pas d 'inquiétudje ; ceux qui m'emploient sont plus rusés et plus forts que le brigadier Vasseur lui-même. Mais n'essayez pas de deviner la- vérité, vous n'y parviendriez pas.

Daniel n'osa pas insister; il soupçonnait vaguement un danger plus grand encore que le danger auquel ses compagnes et lui venaient d'échapper. Cependant il ne dit rien, de peur d'inquiéter Maria, qui se montrait toute heureuse maintenant de sa délivrance et marchait d'un pas assuré.

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Quant à la marquise, encore sous le coup des paroles émouvantes de sa fille, elle se taisait et se laissait conduire comme une enfant.

Au bout d'un nouveau quart d'heure, • on» fut arrêté par un obstacle, soit clôture ou bâtiment, que la profonde obscurité de la nuit empêchait de reconnaître. Cependant le docteur ne montra pas d'hésitation, on frappa plnsieurs coups, d'une manière particulière, à une porte invisible.

Bientôt une voix étouffée demanda de l'autre côté :

— Est-ce toi, Baptiste?

— C'est moi.

— Ell'amènes-tu?

— Je l'amène... Et lui, est-il rentré'?

— Pas encore; mais il ne saurait tarder.

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